30 janvier 2007

Jean Moncelon, Théodore Monod – Ou le désert en vérité, (note de lectura)

Conférence prononcée à Toulouse, le 15 février 2001, décédé le 22 novembre 2000.
Paru dans Cahiers d’Orient et d’Occident, 2006.

Théodore Monod a dit: « Pour moi, la mort représente un départ sans peur, un appareillage comme disent les marins et le dernier de la vie n’est peut-être qu’une arrivée, une jubilation. »
Théodore Monod est né à Rouen, le 9 avril 1902, dans une famille de tradition protestante. A 18 ans il témoignait d’être pour la simplicité austère.
A Paris, la famille Monod habitait rue Cardinal-Lemoine.
Après le baccalauréat, Théodore Monod prépare une licence de Sciences naturelles.
Une mission, de décembre 1922 à novembre 1923, le conduit en Mauritanie, à Saint-Etienne. Ayant choisi de rentrer en France par Sénégal, il fait l’expérience du désert.
En 1925 découvre l’Afrique noire à Dakar.
Confronté à la colonisation, il écrit: « Je crois que la civilisation est le gros obstacle au christianisme, et en particulier que le machinisme et le développement industriel en sont la négation. »
Il nomme André Gide HQNCPAP, « l’homme qui ne croyait plus au péché ».
En 1926, Théodore se consacre à sa thése à propos de minuscules crustacés qu’on rencontre dans la vase des estuaires: les Gnathiides.
Au mois de mars 1928 il célèbre ses fiançailles avec Olga Pickova, une jeune juive d’origine tchèque.
Le service militaire, comme saharien de 2e classe dans la compagnie saharienne du Tidikelt-Hoggar. Il devient un véritable méhariste.
De retour en France, démobilisé, il marie Olga. Elle sera sa compagnie pour presque cinquante ans. Ils auront trois enfants, Béatrice, en 1931, Cyrille, en 1933, et Ambroise, en 1938.

Chinguetti
A l’origine de ce qui deviendra la quête spirituelle de Théodore Monod se trouve le rapport d’un officier français, signalant une énorme météorite dans l’Adrar mauritanien. Les recherches ont commencé en 1924. Dix ans plus tard, Monod lance une nouvelle expédition. En 1987 il organisera une nou autre expédition, toujours sans résultat.

Tanezrouft
Tanezrouft est une région désertique, totalement inhabitée, du Sud Algérien, vers la frontière du Mali. Monod se lance à son assaut.

Le dernier des naturalistes
On a dit de Massignon qu’il était le dernier des orientalistes. De la même manière, on a dit de Théodore Monod qu’il était le dernier des naturalistes.
En 1999, au forum méhariste de Saint Poncy, il a dit: « Ma devise, c’est un continent par existence. J’ai passé cette vie en Afrique où je me suis laissé tenté par beaucoup de choses. Au départ, j’étais zoologiste, mais en suivant les dunes, j’ai fini par récolter de tout: des fossiles, des plantes. Cela m’a conduit à devenir un peu botaniste, géologue, ethnologue, archéologue. »
Publiée en 1995, sa bibliographie scientifique contient 104 pages.

Le voyageur
L’image d’un Théodore Monod, marcheur dans le désert, est très répandue. Il est l’homme de quelques exploits en matière de « navigation hauturière »: l’exploration de Majâbat al-Koubrâ, vaste zone désertique entre Chinguetti et Tombouctou; un périple de 900 kilomètres sans point d’eau de Ouadane dans l’Adrar (Mauritanie) à Araouan (Mali) et retour – 1800 kilomètres en sept semaines.

L’IFAN (1938-1965)
Lorsque Théodore Monod arrive à Dakar, le 14 juillet 1938, l’Institut Français de l’Afrique Noire n’existe que sur le papier. Il l’organisera.
Dans le contexte de la France vaincue dans la guerre, il refuse de prêter serment au régime de Vichy. De octobre ’40 à octobre ’41 il anime des émissions qui témoigne de la liberté d’expression à Radio Dakar.
IFAN compte trois départements: Sciences naturelles, Sciences de l’homme et Géographie. S’ajoutent des centaines de publications scientifiques, un Bulletin, deux musées à Gorée (Sénégal).
Après l’indépendence des Etats africains, IFAN sera intégré à l’Université de Dakar et portera le nom d’Institut Fondamental d’Afrique Noire.
En 1963, Théodore Monod est élu à l’Académie des Sciences. Sa place à la tête de l’IFAN sera prise par Vincent Monteil, directeur du Département de l’Islam depuis 1959.
Il a dit: « L’Occident, c’est l’individualisme. L’Afrique, c’est le groupe. Ces deux systèmes ne sont pas compatibles. L’un est hélas en train de détruire l’autre. »

Profondeurs marines
Théodore Monod a participé à la première plongée du bathyscaphe du professeur Auguste Picard, le FNRS-2.

Une amitié: Louis Massignon
Il a dit à propos de Massignon: « Je me découvrais dans une convergence sans cesse croissante, non certes avec le savant (je ne suis moi-même qu’un modeste zoologiste) mais avec l’infatigable défenseur de la justice et de la miséricorde. »
Un premier échange de correspondance en 1938 inaugurera une amitié de quelque 25 ans.
Monod a eu une réelle admiration pour Massignon: « [Il] aura été l’héroïque champion des causes justes et impopulaires – vous excuserez le pléonasme -, l’ami de toutes les victimes de la violence, de tous les meurtris, de tous les spoliés. »

Amadou Hampâté Bâ
Il lui a dit: « Tu as bien assez étudié le français, il est temps pour toi de devenir un vrai Peul. »
Au moment de leur connaissance, en 1938, Amadou Hampâté Bâ était un fonctionnaire exilé à Ouagadougou. Monod fit sa connaissance par le truchement d’un manuscrit qu’il voulait lui soumettre.
Théodore Monod est ainsi entré dans l’intimité de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara: « C’est une grande joie pour le chercheur sincère et sans doute un des rares motifs qui lui reste de ne pas désespérer entièrement de l’être humain, que de retrouver sans cesse, dans tous les temps, dans tous les pays, chez tous les races, dans toutes les religions, la preuve de cette affirmation de l’Ecriture: « L’Esprit souffle où il veut. »
Ce qui a boulversé Théodore Monod est ce Tierno Bokar, qui avait vécu dans une province reculée du Mali tenait des propos identiques à ceux des auteurs chrétiens d’Europe.
La personnalité d’Amadou Hampâté Bâ le rapproche de celles de Louis Massignon et de Théodore Monod. Il disait de lui-même: « Je suis à la fois religieux, poète peul, traditionaliste, initié aux sciences secrètes peule et bambara, historien, linguiste, ethnologue, sociologue, théologie, mystique musulman, arithmologue et arithmosophe. »

Albert Schweitzer
Théodore Monod mentionne dans ses dialogues un nombre de personnalités du XXe siècle qui ont marqué ses années d’apprentissage, dont Gandhi et Teilhard de Chardin, mais surtout Albert Schweitzer.

A propos de celui-ci, Monod dit: « Reconnaissons-lui le mérite d’avoir inventé le concept genial d’hôpital dans lequel le malade vit entouré de sa famille. » C’est vrai que Schweitzer a parlé de « reverence devant la vie ».

Un certain 30 avril 1960
Ce jour-là a eu lieu une protestation contre les champs d’internement des suspects nord-africains. L’initiative a appartenu à Lanza del Vasto, l’auteur du Pèlerinage aux sources, le fondateur de la Communauté des Arches. Parmi les manifestants il y avaient des prêtres, des religieux, des messieurs qui portaient la legion d’honneur, des dames d’un certain âge. Monod et Louis Massignon ont été arrêtés.
Théodore Monod était non-violent, pacifiste et anti-militariste.

Le manifeste des 121
Le 6 septembre 1960, des écrivains, des universitaires et des artistes rendent publique une Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 ». Monod est parmi les signataires. I a souffert quelques mesures disciplinaires.

Jeûner
Théodore Monod était végétarien et ne buvait jamais d’alcool. Il jeûnait chaque vendredi, le jeûne total, sans nourriture et sans eau. Il nommait le jeûne « une petite victoire, un petit signe que l’esprit est encore le patron à l’intérieur de l’organisme ».

Taverny
Chaque année, en plein été, une poignée de manifestants auquel s’ajoutait Monod se rassemblait devant l’unité militaire où se trouve le commandement des forces stratégiques françaises. Pour lui c’était une occasion de faire un jeûne de 4 jours en mémoire du 6 août 1945, anniversaire de l’explosion de la bombe atomique de Hiroshima. Par rapport à ce geste, il a dit: « Je prétends toujours que le peu qu’on peut faire, il faut le faire, pour l’honneur, mais sans illusion. »

Son blason
Il avait conçu lui-même son blason: « au centre, le signe des non-violents, surmonté d’une croix, signe du christianisme, aux quatre coins des symboles religieux, en haut à gauche, le bouclier de David avec en son centre le Nom divin, en haut à droite, inséré dans son cercle le nom divin: ‘Allâh, en bas à droite, une fleur de lotus qui symbolise les religions de l’Inde, et enfin en bas à gauche, les signes du Yin et du Yang, pour les religions de la Chine. Ces signes sont encadrés de citations latines: « Le soleil luit pour tout le monde », « De nombreuses fleurs, une seule racine », ainsi qu’un extrait de l’Apocalypse de Jean, en latin aussi: « Il y avait un arbre de vie, dont les feuilles servaient à la guérison des nations ».

La communauté des Veilleurs
Monod avait l’habitude de réciter chaque jour les Béatitudes, vers le milieu de la journée.
La communauté des Veilleurs, qui existe toujours, a été la création de Wilfred Monod, le père de Théodore, est est fondamentalement une association chrétienne qui se propose de mettre en accord la conduite des membres avec les Béatitudes. Elle est donc centrée sur l’obéissance volontaire à l’enseignement du Sermon sur la montagne.

La lumière des animaux
En 1948 paraissait à Dakar un mystérieux opuscule édité par la Société Protrectrice des Animaux. Il laisse à penser que l’auteur est un musulman (la formule d’introduction est bismillah) mais le texte contient des citations de Saint Paul et d’Isaïe.
Beaucoup pensent que l’auteur est en fait Théodore Monod.
Le message est celui de la compassion à l’égard des animaux.

Le désert
« Le désert en tant que tel est très émouvant. On ne peut rester insensible à la beauté du désert. Le désert est beau parce qu’il est propre et ne ment jamais. Sa netteté est extraordinaire. On est jamais sale dans le désert. »


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26 janvier 2007

Edward W. Said, L’Orientalisme, (note de lectura)

Sous-titre: L’Orient créé par l’Occident.
Traduit de l’américain par Catherine Malamoud.
Préface de Tzvetan Todorov.
Postface de l’auteur traduite par Claude Wauthier.
Titre original: Orientalism, Vintage Books, New York, 1978.
Traduction française, Editions du Seuil, 1980.

« Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes; ils doivent être représentés. » (Karl Marx, Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte)

« L’Orient est une carrière. » (Benjamin Disraeli, Tancred)

Introduction
I

Thèse: « L’Orient a presque été une invention de l’Europe, depuis l’Antiquité lieu de fantaisie, plein d’être exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d’expériences extraordinaires. Cet Orient est maintenant en voie de disparition: il a été, son temps est révolu. » (p. 13)

Pour les Américains, l’Orient est surtout l’Extrême Orient (essentiellement Chine et Japon).

« L’Orient n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe, il est aussi la région où l’Europe a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et il lui fournit l’une des images de l’Autre qui s’impriment le plus profondément en lui. » (p. 13-14)

« L’Orient est partie intégrante de la civilisation et de la culture matérielles de l’Europe. L’orientalisme exprime et représente cette partie, culturellement et même idéologiquement, sous forme d’un mode de discours, avec, pour l’étayer, des institutions, un vocabulaire, un enseignement, une imagerie, des doctrines et même des bureaucraties coloniales et des styles coloniaux. » (p. 14)

Ce que Edward Said comprend par « orientalisme »:

I. L’acception la plus générale est celle universitaire: cette étiquette est attachée à bon nombre d’institutions d’enseignement supérieur. Récemment, on emploie la dénomination d’études orientales (area studies).

II. On appelle aussi « orientalisme » une conception plus large, un style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre « l’Orient » et « l’Occident ».

III. L’Orientalisme est un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient.

Thèse: « Je soutiens que, si l’on n’étudie pas l’orientalisme en tant que discours, on est incapable de comprendre la discipline extrêmement systématique qui a permis à la culture éuropéenne de gérer – et même de produire – l’Orient du point de vue politique, sociologique, militaire, idéologique, scientifique et imaginaire pendant la période qui a suivi le siècle des Lumières. » (p. 15)

« Bref, à cause de l’orientalisme, l’Orient n’a jamais été, et n’est pas un sujet de réflexion ou d’action libre. » (p. 15)

Thèse: « Je m’efforce aussi de montrer que la culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » (p. 16)

Plus largement: « […] parler de l’orientalisme, c’est parler essentiellement, mais non exclusivement, d’une entreprise de civilisation, anglaise et française, d’un projet qui comporte des domaines aussi disparates que l’imagination elle-même, la totalité de l’Inde et du Levant, les textes et les pays de la Bible, le commerce des épices, les armées coloniales et une longue tradition d’administrateurs coloniaux, un impressionnant corpus de textes savants, d’innombrables « experts » en matière d’orientalisme, un corps professoral orientaliste, un déploiement complexe d’idées « orientales » (despotisme oriental, splendeur orientale, cruauté orientale, sensualité orientale), de nombreuses sectes, philosophies, sagesses orientales domestiquées pour l’usage interne des Européens – on peut prolonger cette liste presque à l’infini. Bref, l’orientalisme provient d’une affinité particulière de l’Angleterre et de la France pour l’Orient (jusqu’aux premières années du dix-neuvième siècle, ce terme n’a désigné en fait que l’Inde et les pays bibliques). Du début du dix-neuvième siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France et l’Angleterre ont dominé l’Orient et l’orientalisme: depuis la guerre, l’Amérique a dominé l’Orient et l’aborde comme l’ont fait auparavant la France et l’Angleterre. C’est cette affinité, d’une grande fécondité, même si elle montre toujours la force supérieure de l’Occident (anglais, français ou américain), qui est à l’origine du vaste corpus de textes que j’appelle orientalistes. » (p. 16)


II.

Hypothèse: l’Orient, en dépit de la vision de l’orientalisme, n’est pas un fait de nature inerte.

« […] tout autant que l’Occident lui-même, l’Orient est une idée qui a une histoire et une tradition de pensée, une imagerie et un vocabulaire qui lui ont donné réalité et présence en Occident et pour l’Occident. Les deux entités géographiques se soutiennent ainsi et, dans une certaine mesure, se reflètent l’une l’autre. » (p. 17)

Quelques réserves:

I. On aurait tort de conclure que l’Orient est essentiellement une idée, ou une construction de l’esprit qui ne corresponde à aucune réalité.

II. On ne peut comprendre ou étudier des idées, des cultures, des histories sans étudier en même temps leur force, ou, plus précisément, leur configuration dynamique. Croire que l’Orient a été créé – ou, « orientalisé » - et croire que ce type d’événement arrive simplement comme une nécessité de l’imagination, c’est faire preuve de mauvaise foi.

III. Il ne faut pas croire que la structure de l’orientalisme n’est rien d’autre qu’une structure de mensonges ou de mythes qui seront tout bonnement balayés quand la vérité se fera jour.

« […] l’orientalisme n’est pas une création en l’air de l’Europe, mais un corps de doctrines et de pratiques dans lesquelles s’est fait un investissement considérable pendant de nombreuses générations. » (p. 19)

« L’orientalisme n’est jamais bien loin de ce que Denis Hay a appelé l’idée de l’Europe, notion collective qui nous définit, « nous » Européens, en face de tous « ceux-là » qui sont non européens; on peut bien soutenir que le trait essentiel de la culture européenne est précisément ce qui l’a rendue hégémonique en Europe et hors d’Europe: l’idée d’une identité européenne supérieure à tous les peuples et à toutes les cultures qui ne sont pas européens. De plus, il y a l’hégémonie des idées européennes sur l’Orient, qui répètent elles-mêmes la supériorité européenne par rapport à l’arriération orientale, l’emportant en général sur la possibilité pour un penseur plus indépendant, ou plus sceptique, d’avoir une autre opinion. » (p. 19)

« L’homme de science, l’érudit, le missionnaire, le commerçant, le soldat étaient en Orient ou réfléchissaient sur l’Orient parce qu’ils pouvaient y être, y réfléchir, sans guère rencontrer de résistance de la part de l’Orient. » (p. 20)

« Et pourtant, on ne doit pas cesser de se demander ce qui compte le plus dans l’orientalisme: est-ce le groupe d’idées générales l’emportant sur la masse des matériaux – idées qui, on ne peut le nier, sont traversées de doctrines sur la supériorité européenne, de différentes sortes de racisme, d’impérialisme et d’autres, de vues dogmatiques sur l’Oriental comme une espèce d’abstraction idéale et immuable -, ou les œuvres si diverses produites par un nombre presque inimaginable d’auteurs qu’on pourrait prendre pour des cas particuliers, individuels, de l’écrivain traitant de l’Orient? » (p. 20-21)


III.

Il y a trois aspects de la réalité actuelle à prendre en compte:

1. La distinction entre savoir pur et savoir politique.

Thèse: « La majeure partie du savoir produit actuellement en Occident (je parle surtout des Etats-Unis) est soumis à une limitation déterminante, à savoir qu’il soit scientifique, universitaire, impartial, au-dessus des opinions doctrinales partisanes ou étroites. Il n’y a peut-être rien à reprocher, en théorie, à cette ambition, mais, en pratique, la réalité fait bien plus problème. Personne n’a jamais trouvé comment détacher l’homme de science des choses de la vie, de son implication (consciente ou inconsciente) dans une classe, dans un ensemble de croyances, dans une position sociale ou du simple fait d’être membre d’une société. Tout cela continue à peser sur son activité professionnelle, même si ses recherches et leurs fruits s’efforcent tout naturellement d’atteindre une relative liberté par rapport aux inhibitions et aux restrictions imposées par la réalité quotidienne brute. En effet, il existe bien quelque chose comme le savoir, qui est plutôt moins partial que l’individu qui le produit, tout empêtré et distrait par les circonstances de sa vie. Cependant, ce savoir n’est pas pour autant non politique. » (p. 22)

« Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de faire sentir comment le consensus libéral selon lequel le « vrai » savoir est fondamentalement non politique (et, à l’inverse, qu’un savoir ouvertement politique n’est pas un « vrai » savoir) voile les conditions politiques organisées fortement, encore qu’obscurément, qui prévalent dans la production du savoir. C’est difficile à comprendre aujourd’hui, alors que l’étiquette de « politique » est utilisée pour discréditer tout travail qui ose violer le protocole d’une objectivité prétendument suprapolitique. » (p. 23)

Il ne faut pas ignorer le fait qu’un clivage entre la société politique et la société civile est illusoire. En fait, la société politique pénètre des zones de la société civile et les sature de significations qui la concernent directement.

Noam Chomsky, par exemple, a étudié la connexion instrumentale entre la guerre de Vietnam et le concept d’érudition objective tel qu’il a été utilisé pour couvrir des recherches militaires subventionnées par l’Etat.

« L’orientalisme n’est donc pas un simple thèse ou domaine politique reflété passivement par la culture, l’érudition ou les institutions; il n’est pas non plus une collection vaste et diffuse de textes sur l’Orient; il ne représente pas, il n’exprime pas quelque infâme complot impérialiste « occidental » destiné à opprimer le monde « oriental ». C’est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales: l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’« intérêts » que non seulement il crée, mais encore entretient par des moyens tels que les découvertes érudites, la réconstruction philologique, l’analyse physchologique, la description de paysages et la description sociologique; il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent (ou autre et nouveau); surtout, il est un discours qui n’est pas du tout en relation de correspondance directe avec le pouvoir politique brut, mais qui, plutôt, est produit et existe au cours d’un échange inégal avec différentes sortes de pouvoirs, qui est formé jusqu’à un certain point par l’échange avec le pouvoir politique (comme dans l’establishment colonial ou impérial), avec le pouvoir intellectuel (comme dans les sciences régnantes telles que la linguistique, l’anatomie comparées, ou l’une quelconque des sciences politiques modernes), avec le pouvoir culturel (comme dans les orthodoxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puissance morale (comme dans les idées de ce que « nous » faisons et de ce qu’« ils » ne peuvent faire ou comprendre comme nous). En fait, ma thèse est que l’orientalisme est - et non seulement représente – une dimension considérable de la culture politique et intellectuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rapports avec l’Orient qu’avec « notre » monde. » (p. 25)

Sur la curieuse manie d’isoler un texte de l’époque dans laquelle il a été créé: « De même – comme Harry Bracken s’est acharné à le montrer -, des philosophes vont discuter de Locke, de Hume et de l’empirisme sans jamais tenir compte du fait qu’il y a une relation explicite, chez ces écrivains classiques, entre leurs doctrines « philosophiques » et la théorie raciale, la justification de l’esclavage et des arguments en faveur de l’exploitation coloniale. Ce sont des procédés très courants qui permettent à l’érudition contemporaine de conserver sa pureté. » (p. 26)

Encore: « […] je suis allé jusqu’à dire que l’establishment littéraire et culturel dans son ensemble à déclaré hors jeu l’étude sérieuse de l’impérialisme et de la culture. » (p. 26)

Et encore: « […] l’orientalisme nous confronte directement à cette question – à savoir, reconnaître que l’impérialisme politique gouverne un domaine entier des études, de l’imagination et des institutions savantes – de telle sorte que c’est une impossibilité intellectuelle et historique de l’éviter. Cependant, il restera toujours l’échappatoire éternelle: dire qu’un spécialiste des études littéraire et un philosophe, par exemple, ont été formés respectivement pour la littérature et la philosophie, et non pour la politique et l’analyse idéologique. Autrement dit, l’argument du spécialiste peut bloquer avec une grande efficacité la perspective qui est plus vaste et, à mon avis, plus sérieuse du point de vue intellectuel. » (p. 26-27)

On ne dit pas que les héros de la culture libérale (John Stuart Mill, Matthew Arnold, Carlyle, Newman, Macaulay, Ruskin, George Elliot et Dickens) avaient des opinions bien définies sur la race et l’impérialisme, qu’on peut facilement retrouver dans leurs écrits.

Mill a écrit dans On Liberty et Representative Government que ses idées ne peuvent pas s’appliquer à l’Inde, parce que les Indiens sont inférieurs par leur civilisation, sinon par race. Le même type de jugement est produit par Marx.

« […] toute ma thèse consiste à dire que nous comprendrons mieux la persistance et la longévité de systèmes hégémoniques saturants tels que la culture si nous reconnaissons que leurs contraintes internes sur les écrivains et les penseurs sont productives et non unilatéralement inhibitrices. » (p. 27)

Quelques questions inévitables soulevées par l’orientalisme:

- Quels sont les autres types d’énergies intellectuelle, esthétique, savante et culturelle qui ont participé à l’élaboration d’une tradition impérialiste comme la tradition orientaliste?

- Comment la philologie, la lexicographie, l’histoire, la biologie, les théories politiques et économiques, la composition de romans et de poésie lyrique ont-elles servi à la conception du monde carrément impérialiste de l’orientalisme?

- Quels sont les changements, les modulations, les raffinements, les révolutions même qui se sont produits dans l’orientalisme?

- Quelle est la signification de l’originalité, de la continuité, ou de l’individualité, dans ce contexte?

- Comment pouvons-nous traiter le phénomène culturel et historique de l’orientalisme dans une sorte d’œuvre humaine voulue, dans toute sa complexité historique, tous ses détails, et toute sa valeur, sans perdre de vue en même temps l’alliance entre le travail culturel, les tendances politiques, l’Etat et les réalités spécifiques de la domination?


2. La question méthodologique

Il n’existe rien qui ressemble à un point de départ purement et simplement donné ou facile à se procurer: dans tout projet de recherche, il faut débuter de manière à rendre possible ce qui doit découler de ce début.

Ainsi, tout commence par une problématique, chose qui implique nécessairement un acte de délimitation par lequel on prélève quelque chose dans une grande masse de matière, par lequel on le sépare de cette masse, par lequel on fait qu’il représente, qu’il soit, un point de départ.

« Mais je crois aussi que les démarches capitales dans l’érudition orientaliste ont d’abord été faites soit en Angleterre, soit en France, puis ont été perfectionnées par des Allemands. Silvestre de Sacy, par exemple, n’a pas seulement été le premier orientaliste européen moderne et professionnel, qui a travaillé sur l’islam, la littérature arabe, la religion druse et la Perse sassanide; il a aussi été le maître de Champollion et de Franz Bopp, fondateur de la linguistique comparée allemande. On peut faire valoir les mêmes droits d’antériorité puis de prédominance pour William Jones et Edward William Lane. » (p. 31)

« Ce n’est pas sans raison que les deux œuvres allemandes les plus célèbres sur l’Orient, le Westöstlicher Diwan (Divan occidental-oriental) de Goethe et Über die Sprache und Weistheit der Indier (Essai sur la langue et la philosophie des Indiens) de Friedrich Schlegel ont pour origine respectivement une croisière sur le Rhin et des heures passées dans les bibliothèques parisiennes. L’œuvre de l’érudition allemande a été de raffiner et de perfectionner des techniques s’appliquant à des textes, à des mythes, à des idées et à des langues recueillis presque littéralement en Orient par l’Angleterre et la France impériales. » (p. 32)

Une espèce d’autorité sur l’Orient à l’intérieur de la culture occidentale : « L’autorité n’a rien de mystérieux, ni de naturel. Elle est formée, irradiée, disséminée; elle est instrumentale, elle est persuasive; elle a un statut, elle établit les canons du goût, les valeurs; elle est pratiquement indiscernable de certaines idées auxquelles elle donne la dignité du vrai et de traditions, de perceptions qu’elle forme, transmet, reproduit. Par-dessus tout, l’autorité peut, en fait doit, être analysée. Tous ces attributs de l’autorité s’appliquent à l’orientalisme, et une bonne partie de ce que je fais dans cette étude est de décrire et l’autorité historique de l’orientalisme et les personnes qui font autorité dans l’orientalisme. » (p. 33)

« J’espère avoir fait comprendre clairement que mon souci de l’autorité n’entraîne pas l’analyse de ce qui est enfoui dans le texte orientaliste, mais plutôt l’analyse de sa surface, de son extériorité par rapport à ce qu’il décrit. Je pense qu’on n’insiste jamais trop sur cette idée. L’orientalisme repose sur l’extériorité, c’est-à-dire sur ce que l’orientaliste, poète ou érudit, fait parler l’Orient, le décrit, éclaire ses mystères pour l’Occident. L’Orient ne le concerne jamais que comme cause première de ce qu’il dit. Ce qu’il dit et ce qu’il écrit, du fait que c’est dit ou écrit, a pour objet d’indiquer que l’orientaliste est en dehors de l’Orient, à la fois comme fait existentiel et comme fait moral. » (p. 34)

L’extériorité de la représentation est toujours gouvernée par une version ou une autre du truisme: si l’Orient pouvait se représenter lui-même, il le ferait; puisqu’il ne le peut pas, la représentation fait le travail, pour l’Occident, et, faute de mieux, pour le pauvre Orient.

Point de vue méthodologique: « […] je crois qu’il faut dire clairement, à propos du discours culturel et des échanges à l’intérieur d’une culture, que ce qui est couramment mis en circulation par ceux-ci n’est pas la « vérité », mais des représentations. » (p. 35)

Encore: « Dans tout exemple de langue écrite, pour le moins, il n’y a rien qui soit une présence donnée, mais tout y est re-présence, ou représentation. » (p. 35)

« […] l’assertion écrite est une présence pour le lecteur du fait qu’elle a exclu, déplacé, rendu superflu « l’Orient » comme chose réelle. » (p. 35)

« C’est ainsi qu’il y eut (et qu’il y a) un Orient linguistique, un Orient freudien, un Orient spenglérien, un Orient darwinien, un Orient raciste, etc. Cependant, il n’y a jamais eu d’Orient pur, ou non conditionné; de même qu’il n’y a jamais eu de forme non matérielle de l’orientalisme, moins encore quelque chose d’innocent qui soit une « idée » de l’Orient. » (p. 36)

Said s’est placé dans une perspective hybride qui est en gros historique et « anthropologique ».

« […] l’orientalisme est après tout un système de citations d’ouvrages et d’auteurs. » (p. 37)

Said a redigé ce travail en pensant à plusieurs catégories de lecteurs: à ceux qui s’intéressent à la littérature et à la critique littéraire, à ceux qui étudient aujourd’hui l’Orient, à ceux de ce qu’on appelle le tiers monde.


3. La dimension personnelle

Les circonstances historiques: « Tous ceux qui ont vécu en Occident, en particulier aux Etats-Unis depuis les années cinquante, seront passés par une ère d’extraordinaire turbulence dans les relations Est-Ouest. Il n’a pu leur échapper que « l’Est » a toujours signifié danger et menace pendant cette période, qu’il désigne l’Orient traditionnel ou la Russie. » (p. 40)

« L’un des aspects du monde de l’électronique « postmoderne » est le renforcement des stéréotypes qui décrivent l’Orient. La télévision, les films, toutes les ressources des media ont fait entrer de force l’information dans des moules de plus en plus standardisés. » (p. 40)

« Trois facteurs ont contribué à faire de la perception, même la plus simple, des Arabes et de l’islam quelque chose de fortement politisé, presque de la démagogie: a) l’histoire des préjigés populaires antiarabes et anti-islamiques en Occident, qui se reflète immédiatement dans l’histoire de l’orientalisme; b) la lutte entre les Arabes et le sionisme israélien, ses effets sur les juifs américains ainsi que, plus généralement, sur la culture libérale et la masse de la population; c) l’absence presque totale de la moindre attitude culturelle qui permette soit de s’identifier aux Arabes et à l’islam, soit d’en discuter sans passion. » (p. 40)

Enfin, raisons personnels pour aborder l’ouvrage: « L’une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre est mon expérience personnelle de ce sujet. La vie d’un Palestinien arabe en Occident, en particulier en Amérique, est décourageante. Il y rencontre un consensus presque unanime sur le fait que, politiquement, il n’existe pas; quand on veut bien accepter son existence, il est soit un gêneur, soit un Oriental. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui entoure l’Arabe ou le musulman est réellement très solide, et tout Palestinien en vient à le ressentir comme un châtiment que lui réserve spécialement le sort. C’est encore pire lorsqu’il remarque qu’aucun de ceux qui, aux Etats-Unis, sont impliqués du fait de leurs fonctions dans le Proche-Orient – c’est-à-dire aucun orientaliste – ne s’est jamais sincèrement identifié avec les Arabes, que ce soit d’un point de vue culturel ou politique; il y a bien eu des identifications à certains niveaux, mais elles n’ont jamais pris la forme « acceptable » de l’identification des libéraux américains avec le sionisme, et elles ont trop souvent présenté la tare fondamentale d’être associées soit à des intérêts politiques et économiques discrédités (arabisants des compagnies pétrolières et du Département d’Etat, par exemple), soit à la religion. » (p. 41)

Point de vue épistémologique: « On suppose trop souvent que la littérature et la culture sont politiquement et même historiquement innocentes; cela m’a toujours semblé faux, et l’étude que j’ai faite de l’orientalisme m’a convaincu (et convaincra, je l’espère, mes collègues en littérature) que société et culture littéraire ne peuvent être comprises et étudiées qu’ensemble. » (p. 41)


1. Le domaine de l’orientalisme

« […] le génie inquiet et ambitieux des Européens […] impatients d’employer les nouveaux instruments de leur puissance […] » (Jean-Baptiste-Joseph Fourier, Préface historique (1809) à la Description de l’Egypte)

I. Connaître l’Oriental

Le 13 juin 1910, Arthur James Balfour fit un discours à la Chambre des communes sur l’Egypt. Lorsqu’il justifie la nécessité de l’occupation de l’Egypte par les Anglais, la suprématie est associée au savoir de ceux-ci sur l’Egypte. Pour Balfour, prendre une vue d’ensemble sur une civilisation signifie avoir aussi les moyens de prendre cette vue. Ainsi, connaître l’objet c’est le dominer, avoir de l’autorité sur lui. Ainsi, l’autorité signifie que « nous » refusons l’autonomie à un pays oriental, puisque nous le connaissons. Balfour ne met jamais en doute la supériorité anglaise et l’infériorité égyptienne, ce sont pour lui des faits acquis lorsqu’il décrit les conséquences du savoir.

« Balfour ne présente aucun témoignage montrant que les Egyptiens et les « races auxquelles nous avons affaire » apprécient ou même comprennent le bien que leur fait l’occupation coloniale. Il ne lui vient pourtant pas à l’esprit de laisser l’Egyptien parler pour lui-même, puisqu’il est à prévoir que tout Egyptien susceptible de parler sera plutôt « l’agitateur qui cherche à créer des difficultés » que le bon indigène qui ferme les yeux sur les « difficultés » de la domination étrangère. » (p. 48)

La logique de Balfour: « L’Angleterre connaît l’Egypte, l’Egypte est ce que connaît l’Angleterre; l’Angleterre sait que l’Egypte ne peut avoir de self-government; l’Angleterre le confirme en occupant l’Egypte; pour les Egyptiens, l’Egypte est ce que l’Angleterre a occupé et gouverne maintenant; l’occupation étrangère devient donc « le fondement réel » de la civilisation égyptienne contemporaine; l’Egypte a besoin, exige en fait, l’occupation anglaise. » (p. 48-49)

« Le raisonnement, réduit à sa forme la plus simple, est clair, précis, facile à suivre. Il y a les Occidentaux et il y a les Orientaux. Les uns dominent, les autres doivent être dominés, c’est-à-dire que leur pays doit être occupé, leurs affaires intérieures rigoureusement prises en main, leur sang et leurs finances mis à la disposition de l’une ou l’autre des puissances occidentales. » (p. 50-51)

Croner, gouverneur britanique de l’Egypte, a écrit dans Modern Egypt que les Arabes sont crédules, « dénoués d’énergie et d’initiative », adonnés à la « flatterie servile », à l’intrigue, à la ruse et à la méchanceté envers les animaux. Toujours selon lui, les Orientaux seraient des menteurs invétérés, ils seraient « léthargiques et soupçonneux », et s’opposent en tout à la clarté, à la droiture et à la noblesse de la race anglo-saxonne.

« […] l’Oriental est coupable. Son crime: l’Oriental est un Oriental; et cette tautologie est très communément acceptable, comme l’indique le fait qu’elle peut être écrite sans même faire appel à la logique ou à la symétrie d’esprit des Européens. » (p. 54)

« Mais en outre, depuis le milieu du dix-huitième siècle, les relations entre l’Est et l’Ouest ont comporté deux éléments principaux. L’un est que l’Europe possède un savoir systématique croissant sur l’Orient, savoir renforcé aussi bien par le fait colonial que par un intérêt général pour ce qui est autre et inhabituel. » (p. 54-55)

Un trait marquant des relations entre l’Europe et le reste du monde est la position de force, pour ne pas dire de domination, de la première.

Selon les termes de Balfour et de Cromer, l’Oriental est déraisonnable, dépravé (déchu), puéril, « différent », l’European est raisonnable, vertueux, mûr, « normal ».

« Le savoir sur l’Orient, parce qu’il est né de la force, crée en un sens l’Orient, l’Oriental et son monde. Dans le langage de Cromer et de Balfour, l’Oriental est dépeint comme quelque chose que l’on juge (comme dans un tribunal), quelque chose que l’on étudie et décrit (comme dans un curriculum), quelque chose que l’on surveille (comme dans une école ou une prison), quelque chose que l’on illustre (comme dans un manuel de zoologie). Dans chaque cas, l’Oriental est contenu et représenté par des structures dominantes. » (p. 55)

« L’orientalisme est donc une science de l’Orient qui place les choses de l’Orient dans une classe, un tribunal, une prison, un manuel, pour les analyser, les étudier, les juger, les surveiller ou les gouverner. » (p. 56)

« Pourtant, l’orientalisme renforçait et était renforcé par la certitude que l’Europe, ou l’Occident, dominait la plus grande partie de la surface du globe. La période pendant laquelle les institutions et le contenu de l’orietalisme se sont tellement développés a coïncidé exactement avec celle de la plus grande expansion européenne: de 1815 à 1914, l’empire colonial direct de l’Europe est passé de 35% de la surface de la terre à 85%. Tous les continents ont été touchés, mais surtout l’Afrique et l’Asie. » (p. 56)

L’orientalisme est une espèce de pouvoir intellectuel.

Selon l’expression d’Edgar Quinet, à la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième, s’est produit une Renaissance orientale. En fait, il s’agit du début de l’orientalisme moderne.

En 1798, Bonaparte envahit l’Egypte. « […] l’occupation de l’Egypte a mis en train entre l’Est et l’Ouest des processus qui dominent encore aujourd’hui nos perspectives culturelles et politiques. » (p. 58)

Thèse: « Ce que je veux montrer, c’est que la réalité orientaliste est à la fois inhumaine et persistante. Sa délimitation, aussi bien que ses institutions et son influence universelle, s’est maintenue jusqu’à présent. » (p. 59)

L’orientalisme est à la fois:
- phénomène historique;
- mode de pensée;
- problème contemporain;
- réalité matérielle.

La principale question intellectuelle soulevée par l’orientalisme est si vraiment on peut diviser la réalité humaine en cultures, histoires, traditions, sociétés, races mêmes?

« Bref, depuis le début de l’histoire moderne jusqu'à l’heure actuelle, l’orientalisme, en tant que forme de pensée traitant de l’étranger, à présenté de façon caractéristique la tendance regrettable de toute science fondée sur des distinctions tranchées, qui est de canaliser la pensée dans un compartiment, « Ouest » ou « Est ». Parce que cette tendance occupe le centre même de la théorie, de la pratique et des valeurs orientalistes telles qu’on les trouve en Occident, le sens du pouvoir occidental sur l’Orient est accepté sans discussion comme vérité scientifique. » (p. 61)

Henry Kissinger, dans Domestic Structure and Foreign Policy justifie les tendances hégémoniques des Etats-Unis par un argument de type: nous avons eu notre révolution newtonnienne, ils ne l’ont pas eu.

L’orientalisme traditionnel, comme Kissinger, conçoit les différences entre les cultures, premièrement, comme une séparation, deuxièmement, comme invitant l’Occident à contrôlerm, maîtriser, sinon gouverner l’Autre.

Harold W. Glidden, ancien membre du Bureau of Intelligence and Research du Département d’Etat, a publié dans un numéro de février 1972 de l’Américan Journal of Psychiatry l’article The Arab World. L’article est empreigné de racisme. Question: « De quelle vue collective et cependant détaillée sur l’Orient sont issues ces assertions? Quelles compétences particulières, quelles pressions de l’imagination, quelles institutions et quelles traditions, quelles forces cultureslles produisent une ressemblance si nette entre les descriptions de l’Orient que l’on trouve chez Cromer, Balfour et chez les hommes d’Etat nos contemporains? » (p. 65)


II. La géographie imaginaire et ses représentations: orientaliser l’Oriental

On peut considérer que l’existence formelle de l’orientalisme commence dans l’Occident chrétien avec la décision prise par le concile de Vienne, en 1312, de créer une série de chaires de langues arabe, grecque, hébraîque et syriaque à Paris, Oxford, Bologne, Avignon et Salamanque.

Observation méthodologique: « Les domaines sont, bien entendu, fabriqués. Ils acquièrent cohérence et solidité avec le temps, parce que les savants se consacrent d’une manière ou d’une autre à ce qui semble une discipline généralement acceptée. Mais il va sans dire qu’un domaine de recherches est rarement défini aussi simplement que le prétendent ses partisans les plus convaincus, qui sont d’ordinaire des érudits, des professeurs, des spécialistes, etc. » (p. 66)

Personne ne peut imaginer un domaine symétrique: « l’occidentalisme ».

« Mais l’orientalisme est un domaine qui a une ambition géographique consiérable. Et puisque les orientalistes se sont traditionnellement occupés des choses de l’Orient (un spécialiste du droit islamique, tout autant qu’un spécialiste des dialectes chinois ou des religions de l’Inde, est considéré comme un orientaliste par des personnes qui se disent elles-mêmes orientalistes), nous devons nous habituer à l’idée que l’une des caractéristiques majeures de l’orientalisme est sa taille énorme indéterminée, qui s’accompagne d’une capacité presque infinie de subdivision: amalgame déroutant de flou impérial et de détail précis. » (67)

Les orientalistes ont été, jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, des érudits bibliques, des savants qui étudiaient les langues sémitiques, des spécialistes de l’islam, des sinologues.

Raymond Schwab, dans La Renaissance orientale, estime que le mot « oriental » désigne une passion d’amateur et de professionnel pour tout ce qui est asiatique. Ce mot est un synonyme pour tout ce qui est exotique, mystérieus, profond, séminal. Ce n’est qu’une transposition plus récente vers l’est d’un enthousiasme du même ordre ressenti par l’Europe pour l’Antiquité grecque et latine au début de la Renaissance.
Effet courant de l’« orientalisme » universitaire: « Lorsqu’un savant orientaliste voyageait dans le pays de sa spécialité, c’était toujours bardé d’inébranlables maximes abstraites concernant la « civilisation » qu’il avait étudiée; rares ont été les orientalistes qui se sont intéressés à d’autre chose qu’à prouver la validité de ces « vérités » moisies en les appliquant, sans grand succès, à des indigènes incompréhensifs, donc dégénérés. » (p. 69)

Il existe un orientalisme comme genre littéraire, illustré par Hugo, Nerval, Goethe, Flaubert, Fitzgerald et d’autres.

« En Europe, dès l’origine ou presque, l’Orient est une idée qui dépasse ce que l’on en connaît empiriquement. Jusqu’au dix-huitième siècle au moins, comme R. W. Southern l’a montré avec tant d’élégance, l’Europe avait une intelligence fondée sur l’ignorance (complexe) d’une des formes de la culture orientale, la culture islamique. Car la notion d’Orient semble toujours avoir attiré des associations d’idées qui n’étaient déterminées ni par l’ignorance pure ni par la seule information. En effet, certaines associations avec l’Est – ni tout à fait ignorantes ni tout à fait informées – semblent toujours s’être rassemblées autour de la notion d’Orient. » (p. 72)

Eschyle, la pièce Les Perses.

Euripide, la pièce Les Bacchantes.

« Les deux aspects de l’Orient qui l’opposent à l’Occident dans l’une et l’autre de ces deux pièces vont rester par la suite les motifs essentiels de l’imaginaire géographique européen. Une ligne de partage est tracée entre les deux continents. L’Europe est puissante et capable de s’exprimer, l’Asie est vaincue et éloignée. […] Deuxièmement, il y a le motif de l’Orient comme danger insinuant. La rationalité est minée par le caractère « excessif » de l’Orient, qui oppose son mystérieux attrait aux valeurs qui semblent être la norme. » (p. 73)

« Considérons comment l’Orient, en particulier le Proche-Orient, en est venu à être connu par l’Occident comme son grand contraire complémentaire, dès l’Antiquité. Il y a eu la Bible et le développement du christianisme; il y a eu des voyageurs comme Marco Polo qui ont tracé les routes du commerce et construit un système régulier d’échanges commerciaux et, après lui, Lodovico di Varthema et Pietro della Valle; il y a eu des fabulistes comme Mandeville; il y a eu, naturellement, les redoutables mouvements de conquête de l’Orient, principalement de l’islam; il y a eu les pèlerins militants, surtout les croisés. Dans l’ensemble, une archive structurée s’est édifiée à partir de la littérature qui appartient à ces expériences; il en résulte un nombre restreint de compartiments typiques: le voyage, l’histoire, la fable, le stéréotype, la confrontation polémique, qui sont les lentilles à travers lesquelles l’Orient est vu et qui modèlent le langage, la perception, la forme de la rencontre entre l’Est et l’Ouest. » (p. 75)

Longtemps l’islam a été jugé comme une version nouvelle et frauduleuse d’une expérience plus ancienne: le christianisme.

Après la mort de Mahomet, en 632, l’hégémonie militaire, puis culturelle et religieuse, de l’islam, s’est énormément étendue: la Perse, la Syrie, l’Egypte, la Turquie, puis l’Afrique du Nord. Viennent après: l’Espagne, la Sicile, une partie de la France (VIII-IXe siècle). Au treizième et au quatorzième siècle l’islam régnait à l’est jusqu’à l’Inde, l’Indonésie et la Chine.

« Je veux dire par là que les idées qui restaient en circulation à propos de l’islam étaient nécessairement une version dévaluée des forces importantes et dangereuses qu’il symbolisait pour l’Europe. Comme pour les Sarrasins de Walter Scott, la représentation que l’Europe se faisait du musulman, de l’Ottoman ou de l’Arabe, était toujours une façon de maîtriser le redoutable Orient, et il en est de même, jusqu’à un certain point, des méthodes des savants orientalistes contemporains, dont le sujet n’est pas tant l’Orient lui-même que l’Orient rendu familier, partant moins redoutable, pour le public des lecteurs occidentaux. » (p.76-77)

L’orientalisme est une forme de domestication de l’exotisme.

Mensonge: la Chanson de Roland montre les musulmans adorant Mahomet et Apollon.
En 1460, un épisode spectaculaire s’est produit: quatre hommes de science, Jean de Segovie, Nicolas de Cusa, Jean Germain et Aeneas Silvius (Pie II) ont tenté de traiter avec l’siam une conférence. L’idée venait de Jean de Ségovie: ce devait être une conférence mise en scène avec l’islam, les chrétiens tentant la conversion « en gros » des musulmans.

Dans les écrits des chrétiens: « […] puisque Mahomet était considéré comme le propagateur d’une fausse Révélation, il était devenu un condensé de lubricité, de débauche, de sodomie et de toute une collection de traîtrises, toutes issues « logiquement » de ses impostures doctrinales » (p. 79)

« L’imagination de l’Europe s’est copieusement nourrie de ce répertoire: du Moyen Age au dix-huitième siècle, de grands écrivains comme l’Arioste, Milton, Marlowe, le Tasse, Shakespeare, Cervantes, les auteurs de la Chanson de Roland et du Romancero du Cid ont puisé pour leurs productions dans les richesses de l’Orient, ce qui a accentué les contours des images, des idées et des figures qui les peuplent. En outre, une grande partie de ce qui était considéré comme de l’érudition orientaliste en Europe a mis en service des mythes idéologiques, même quand la science paraissait authentiquement progresser. » (p. 80)

En 1697 a paru la Bibliothèque orientale de Barthélemy d’Herbelot, en fait un dictionnaire rangé alphabétiquement. Dans celle-ci, « mahometan » est la désignation considérée appropriée pour les musulmans. L’islam est nommée « l’hérésie que nous appelons Mahometane » et considéré comme l’imitation d’une imitation chrétienne de la vraie religion. « Ce que véhicule ainsi la Bibliothèque, c’est une idée de la puissance et de l’efficacité de l’orientalisme qui rappellent partout au lecteur que, dorénavant, pour atteindre l’Orient, il devra passer par les grilles et les codes fournis par l’orientalisme. L’Orient est non seulement accommodé au goût des exigences morales du christianisme occidental; il est aussi circonscrit par toute une série d’attitudes et de jugements qui renvoient l’esprit occidental, non pas en premier aux sources orientales en vue de correction et de vérification, mais plutôt à d’autres ouvrages orientalistes. La scène orientaliste, comme je l’ai appelée, devient un système de rigueur morale et épistémologique. » (p. 84)

L’orientalisme s’exerce comme une force en trois directions:

a) sur l’Orient;

b) sur l’orientaliste;

c) sur le « consommateur » occidental d’orientalisme.

« En effet, l’Orient (« là-bas » vers l’est) est corrigé, pénalisé même, du fait qu’il se trouve hors des limites de la société européenne, « notre » monde; l’Orient est ainsi orientalisé, processus qui non seulement marque l’Orient comme la province de l’orientaliste, mais encore force le lecteur occidental non initié à accepter les codifications orientalistes […] comme étant le véritable Orient. Bref, la vérité devient fonction du jugement savant, non du matériau lui-même qui, avec le temps, semble être redevable de son existence même à l’orientaliste. » (p. 84)

Pour l’Occidental, l’Autre n’est qu’une version de soi-même. Pour les romantiques allemands, par exemple, la religion indienne était une version orientale du panthéisme germano-chrétien.

Lorsqu’on parcours l’orientalisme du dix-neuvième et du vingtième siècle l’impression dominante est celle d’une froide schématisation de l’Orient entier par l’orientalisme.

Dans La Divine Comédie de Dante, Mahomet apparaît dans la catégorie des semiantor di scandalo e di scisma. « Le châtiment de Mahomet, qui est aussi son sort pour l’éternité, est particulièrement répugnant: sans fin, il est fendu en deux du menton à l’anus comme, dit Dante, un tonneau dont les douves sont écartées. Le poème de Dante n’épargne ici aucun des détails scatologiques que comporte ce violent châtiment: les entrailles et les excréments de Mahomet sont décrits avec une exactitude parfaite. » (p. 86)

Sur l’attitude orientaliste en général: « Elle partage avec la magie et la mythologie son caractère de système fermé qui se contient et se renforce lui-même, et dans lequel les objets sont ce qu’ils sont parce qu’ils sont ce qu’ils sont une fois pour toutes, pour des raisons ontologiques qu’aucune donnée empirique ne peut ni déloger ni modifier. » (p. 88)

Constat: « Dans le poème de Dante, dans les œuvres de Pierre le Vénérable et des autres orientalistes clunisiens, dans les écrits des polémistes chrétiens contre l’islam, de Guibert de Nogent et de Bede à Roger Bacon, Guillaume de Tripoli, Burchard du Mont Syon et Luther, dans le Romancero du Cid, dans la Chanson de Roland et dans l’Othello de Shakespeare (ce « trompeur du monde »), l’Orient et l’islam sont toujours représentés comme des êtres du dehors qui ont un rôle particulier à jouer à l’intérieur de l’Europe. » (p. 88)

Sur les tropes du discours orientaliste: « Ce que ce discours considère comme un fait – par exemple que Mahomet est un imposteur – est une composante du discours, une assertion que le discours oblige à prononcer chaque fois que le nom de Mahomet apparaît. Sous-tendant les différentes unités du discours orientaliste […] il y a un ensemble de figures représentatives, ou tropes. Ces figures sont à l’Orient réel – ou à l’islam, dont je m’occupe principalement ici – ce que des costumes de style sont aux personnages d’une pièce: comme, par exemple, je crois que porte M. Tout le Monde ou le costume bigarré d’Arlequin dans une pièce de la commedia dell’arte. » (p. 88-89)

« Plutôt que de dresser la liste de toutes les figures du discours associées à l’Orient – son étrangeté, sa différence, sa sensualité exotique, etc. -, nous pouvons en tirer des idées générales en voyant comment elles se sont transmises à travers la Renaissance. Elles sont toutes péremptoires, elles vont de soi; le temps qu’elles emploient est l’éternel intemporel; elles donnent une impression de répétition et de force; elles sont toujours symétriques et cependant radicalement inférieures à leur équivalent européen, qui parfois est spécifié, parfois non. » (p. 89)

La biographie de Mahomet écrite au dix-septième siècle par Humphrey Prideaux a pour sous-titre The True Nature of Imposture.

« D’un point de vue philosophique, donc, le type de langage, de pensée et de vision que j’ai appelé de manière très générale orientalisme est une forme extrême de réalisme. Il consiste en une manière habituelle de traiter de questions, d’objets, de qualités et de régions supposés orientaux; ceux qui l’emploient vont désigner, nommer, indiquer, fixer ce dont ils parlent d’un terme ou d’une expression. On considère alors que ce terme ou cette expression a acquis une certaine réalité, ou, tout simplement, est la réalité. D’un point de vue rhétorique, l’orientalisme est absolument anatomique et énumératif: utiliser son vocabulaire, c’est s’engager dans la particularisation et la division des choses de l’Orient en parties traitables. D’un point de vue psychologique, l’orientalisme est une forme de paranoia, un savoir qui n’est pas du même ordre que le savoir historique ordinaire, par exemple. » (p. 90)


III. Projets

L’islam excepté, l’Orient a été jusqu’au dix-neuvième siècle, pour l’Europe, un domaine ayant une histoire continue de domination occidentale incontestée.

« Il ne fait pas de doute qu’à bien des égards l’islam était une provocation réelle. Il mettait à contribution des traditions judéo-helléniques, il était proche de façon génante de la chrétienté, géographiquement et culturellement, il faisait des emprunts créatifs au christianisme, il pouvait se vanter de succès militaires et politiques hors pair. Et ce n’était pas tout. Les pays islamiques sont situés juste à côté des pays bibliques, ils les dominent même; plus encore, le cœur du domaine islamique a toujours été la région la plus voisine de l’Europe, ce qu’on a appelé le Proche-Orient. L’arabe et l’hébreu sont des langues sémitiques; ensemble, elles utilisent et réutilisent un matériau d’une importance brûlante pour le christianisme. Depuis la fin du septième siècle jusqu’à la bataille de Lépante, en 1571, l’islam, que ce soit sous sa forme arabe, ottomane ou nord-africaine et espagnole, a dominé ou menacé effectivement la chrétienté européenne. L’islam a surpassé, éclipsé Rome; aucun Européen, hier ou aujourd’hui, ne peut éviter d’y penser. » (p. 92)

« […] l’Inde elle-même n’a jamais présenté de menace indigène pour l’Europe. C’est plutôt parce que l’autorité locale se désagrégeait et laissait le pays ouvert à la rivalité entre Européens, ainsi qu’à un contrôle européen carrément politique, que l’Orient indien a pu être traité par l’Europe avec cette arrogance de propriétaire – et jamais avec le sentiment du danger réservé à l’islam. » (p. 93)

Le sanscrit, la religion et l’histoire de l’Inde ne sont devenus objets de connaissance scientifique qu’après les efforts de sir William Jones à la fin du XVIIIe siècle. Jones s’est intéressé à l’Inde par l’intermédiare de son intérêt préalable pour l’islam.

Le premier volume de History of Saracens de Simon Ockley a paru en 1708. Ce livre a présenté la supériorité islamique par rapport à l’Europe. Ockley a pris soin de se dissocier de l’influence de l’islam, qu’il avait considéré une hérésie éhontée. Un autre orientaliste, moins prudent, William Whiston, s’est fait expulsé de Cambridge en raison de son engouement pour l’islam.

Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron (1731-1805) a fait en 1759 la premiere translation de l’Avesta et en 1786 celle des Upanishads.

Un fonctionnaire de la Compagnie, Charles Wilkins, appris bien le sanscrit, puis commença à traduire les Lois de Manu; dans cette œuvre, il fut bientôt aidé par Jones (Wilkins a été d’ailleurs le premier traducteur de la Bhagavad-Gita).

« La connaissance appropriée de l’Orient passait d’abord par l’étude des textes classiques, et après seulement par l’application de ces textes à l’Orient moderne. Confronté à la décrépitude évidente de l’Oriental moderne et à son impuissance politique, l’orientaliste européen estimait de son devoir de sauver une partie d’une grandeur passée, classique de l’Orient, qui était perdue, pour ainsi « rendre plus facile des améliorations » dans l’Orient présent. Ce que l’Européen prenait dans le passé de l’Orient classique, c’était une vision (et des milliers de faits et d’objets) que lui seul pouvait utiliser au mieux; à l’Oriental moderne, il facilitait les choses et le faisait bénéficier de son opinion sur ce qui valait le mieux pour l’Orient moderne. » (p. 97-98)

Sur l’implication du savant orientaliste dans l’impérialisme européen: « […] à partir de Napoléon, quand vient pour l’orientaliste le moment crucial où il doit choisir si sa loyauté et ses sympathies vont du côté de l’Orient ou du côté de l’Occident conquérant, il choisit toujours ce dernier. Quant à Bonaparte lui-même, il ne voyait l’Orient que tel qu’il avait été codé, d’abord par des textes classiques, puis par des experts orientalistes dont la vision, fondée sur ces textes classiques, paraissait un substitut commode à tout contact véritable avec l’Orient réel. » (p. 99)

Bonaparte a utilisé l’hostilité des Egyptiens envers les Mamelouks, ainsi que des appels à l’idée révolutionnaire de chances égales pour tous, pour mener une guerre d’une douceur et d’une circonspection jamais observée contre l’islam.

Quand il devint évident pour Bonaparte que sa force était insuffisante pour s’imposer d’elle-même aux Egyptiens, il essaya de faire interpréter le Coran en faveur de la Grande Armée par les imams, cadis, muftis et ulémas locaux. Dans ce but, les soixante ulémas qui enseignaient à l’Ahzar furent invités à son quartier général, tous les honneurs militaires leur furent rendus, puis il leur fut permis d’être flattés par l’admiration de Bonaparte pour l’islam et Mahomet, par son évidente vénération pour le Coran, qu’il paraissait connaître familièrement. Cela réussit, et il semble que toute la population du Caire ne tarda pas à perdre sa méfiance à l’égard des occupants. Par la suite, Bonaparte donna à Kléber, son représentant, des instructions strictes pour qu’il administrât l’Egypte par l’intermédiaire des orientalistes et des chefs religieux islamiques qu’il pourrait gagner à sa cause; toute autre politique serait trop coûteuse et déraisonnable.

« […] en s’emparant de l’Egypte, une puissance moderne démontrerait naturellement sa force et justifiérait l’histoire; le destin propre de l’Egypte était qu’elle soit annexée, à l’Europe de préférence. En outre, cette puissance entrerait aussi dans une histoire dont l’élément commun était défini par des personnages de la taille d’Homère, Alexandre, César, Platon, Solon et Pythagore qui avaient autrefois honoré l’Orient de leur présence. Pour résumer, l’Orient existait comme un ensemble de valeurs attachées, non à ses réalités actuelles, mais à l’ensemble de contacts qu’il avait eus avec un lointain passé européen. » (p. 103)

Les buts de l’orientalisme selon Fourier:

a) restaurer une région de sa barbarie actuelle dans son ancienne grandeur classique;

b) enseigner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne;

c) subordonner ou modérer la puissance militaire pour donner plus d’ampleur au projet d’acquérir un glorieux savoir au cours du processus de domination politique de l’Orient;

d) formuler l’Orient, lui donner forme, identité, définition, en reconnaissant pleinement sa place dans la mémoire, son importance pour la stratégie impériale et son rôle « naturel » d’annexe de l’Europe;

e) ennoblir tout le savoir ramassé pendant l’occupation coloniale en l’intitulant « contribution à la science moderne » alors que les indigènes n’ont pas été consultés, n’ont été traités que comme prétextes pour un texte qui, pour eux, n’a pas d’utilité;

f) avoir le sentiment, en tant qu’Européen, de disposer à volonté de l’histoire, du temps et de la géographie de l’Orient;

g) établir des disciplines nouvelles;

h) diviser, déployer, schématiser, mettre en tableaux, en index et enregistrer tout ce qui est visible (et invisible);

i) tirer de tout détail observable une généralisation et de toute généralisation une loi immuable concernant la nature, le tempérament, la mentalité, les usages ou le type des Orientaux;

j) et, surtout, transmuer la réalité vivante en substance des textes, posséder (ou penser que l’on possède) la réalité, essentiellement parce que rien, dans l’Orient, ne semble résister à votre pouvoir.

« Préserver un événement de l’oubli est équivalent, dans l’esprit de l’orientaliste, à transformer l’Orient en un théâtre pour ses représentations de l’Orient: voilà presque exactement ce que dit Fourier. » (p. 105)

« Après Napoléon, donc, le langage même de l’orientalisme a subi un changement radical. Il s’est élevé au-dessus du réalisme descriptif pour devenir, non plus simplement un style de représentation, mais un langage, un moyen de création. En même temps que les langues mères, nom donné par Antoine Fabre d’Olivet aux sources dormantes, oubliées, des langues populaires de l’Europe moderne, l’Orient était reconstruit, réassemblé, fabriqué, bref, mis au jour par les efforts des orientalistes. » (p. 106)

De l’expédition de Bonaparte est issue toute une série de créations littéraires:

- L’Itinéraire de Chateaubriand;

- Le Voyage en Orient de Lamartine;

- Salammbô de Flaubert;

- Manners and Customs of the Modern Egyptians de Lane;

- Personal Narrative of a Pilgrimage to al-Madinah and Meccah de Richard Burton.

« Si, paradoxalement, ces créations se sont trouvées être des simulacres extrêmement stylisés, des imitations élaborées de ce qu’on croyait être l’Orient vivant, cela ne diminue en rien ni la force de leur conception imaginatrice ni celle de la maîtrise de l’Europe sur l’Orient; et ses prototypes ont été respectivement Cagliostro, le grand personnificateur européen de l’Orient, et Napoléon, son premier conquérant moderne. » (p. 106)

Renan a achevé en 1848 le Système comparé et Histoire des langues sémitiques. Avec cet ouvrage il a obtenu le prix Volney.

Renan croyait vraiment qu’il avait recréé dans son œuvre l’Orient tel qu’il était en réalité.

« Dans l’idée du canal de Suez, nous voyons la conclusion logique de la pensée orientaliste et, ce qui est plus intéressant, de l’effort orientaliste. Pour l’Occident, l’Asie autrefois représentait la distance muette et l’étrangeté; l’islam était l’hostilité militante envers la chrétienté européenne. Pour surmonter ces constantes redoutables, l’Orient demandait d’abord à être connu, puis envahi et conquis, puis recréé par des savants, des soldats, des juges qui avaient déterré des histoires, des races et des cultures oubliées pour les avancers – au-delà de ce que l’Oriental moderne connaissait de lui-même – en tant que véritable Orient classique qui pût être utilisé pour juger et gouverner l’Orient moderne. Un Orient de serre chaude apparaissait; le mot Orient était un vocable d’érudit, qui désignait ce que l’Europe moderne venait de faire d’un Est encore original. Ferdinand de Lesseps et son canal détruisirent finalement la distance de l’Orient, son intimité cloîtrée à l’écart de l’Occident, son exotisme constant. Tout comme une barrière de terre avait pu être transmuée en une artère liquide, ainsi l’Orient changeait de substance, d’une résistance hostile à une association obligeante et soumise. Après Ferdinand de Lesseps, personne ne pourrait parler de l’Orient comme appartenant à un monde autre, à strictement parler. Il y avait « notre » monde, « un » monde sans solution de continuité parce que le canal de Suez avait donné tort à ces derniers provinciaux qui croyaient encore à la différence entre les mondes.

Désormais, la notion d’« Oriental » est une notion administrative, et elle est subordonnée à des facteurs démographiques, économiques et sociologiques. Pour des impérialistes comme Balfour, ou pour des anti-impérialistes comme J. A. Hobson, l’Oriental, comme l’Africain, est un membre d’une race sujette, il n’est pas exclusivement l’habitant d’une certaine zone géographique. Ferdinand de Lesseps avait fait fondre l’identité géographique de l’Orient en entraînant (presque littéralement) l’Orient dans l’Occident, et finalement en dissipant la menace de l’islam. De nouvelles catégories, de nouvelles expériences vont émerger et, avec le temps, l’orientalisme s’y adaptera, mais non sans quelques difficultés. » (p. 110-111)


IV. Crise

Même si cela semble bizarre, il existe dans l’orientalisme une autorité textuelle beaucoup plus importante que l’autorité du réel. « C’est, semble-t-il, un défaut fort courant que de préférer l’autorité schématique d’un texte aux contacts humains directs, qui risquent d’être déconcertants. » (p. 112)

Sur cette attitude textuelle: « Deux situations favorisent l’attitude textuelle. L’une est celle qui se présente lorsqu’un être humain est mis au contact de quelque chose de relativement inconnu, de menaçant et qui, jusque-là, était loin de lui. […] Beaucoup de voyageurs disent qu’ils n’ont pas rencontré dans un pays nouveau pour eux ce qu’ils en attendaient: ils veulent dire par là que ce n’était pas ce qu’un livre avait dit que ce serait. […] La seconde circonstance qui favorise l’attitude textuelle est son succès apparent. Il n’est pas facile d’écarter un texte qui prétend contenir des connaissances sur quelque chose de réel. On lui attribue valeur d’expertise. L’autorité des savants, d’institutions et de gouvernements peut s’y ajouter, l’auréolant d’un prestige plus grand encore que ca garantie de succès pratique. Ce qui est plus grave, ce genre de textes peut créer, non seulement du savoir, mais aussi la réalité même qu’il paraît décrire. » (p. 112-113)

Le textes de ce genre sont constitués de ces unités d’information préexistantes déposées par Flaubert dans le catalogue des idées reçues.

Constat: « Une fois que nous commençons à penser à l’orientalisme comme àune espèce de projection de l’Occident sur l’Orient et de volonté de le gouverner, nous rencontrons peu de surprises. » (p. 114)

« Ce que je tente de montrer ici, c’est que la transition entre une appréhension, une formulation ou une définition purement et simplement textuelles et leur mise en pratique en Orient s’est produite, et que l’orientalisme a joué un grand rôle dans cette transition qui aboutit, à strictement parler, au monde à l’envers. Dans la mesure où il était question de travail strictement érudit de l’orientalisme (j’ai de la peine à comprendre l’idée de travail strictement érudit, désintéressé et abstrait: nous pouvons cependant l’admettre intellectuellement), celui-ci a beaucoup à son actif. » (p. 115)

« Cependant – il nous faut ici parler très clairement -, l’orientalisme a dominé l’Orient. En tant que système de pensée sur l’Orient, il s’est toujours élevé du détail spécifiquement humain au détail général « transhumain »; une observation sur un poète arabe du dixième siècle se multipliait d’elle-même pour devenir une politique envers (et à propos de) la mentalité orientale en Egypte, en Iraq, ou en Arabie. De même, un vers du Coran pouvait être considéré comme la meilleure preuve d’une sensualité musulmane indéracinable. L’orientalisme supposait un Orient immuable, absolument différent de l’Occident (les raisons pour cela changent d’époque en époque). Et l’orientalisme, sous la forme qu’il a prise après le dix-huitième siècle, n’a jamais pu se revoir et se corriger lui-même. » (p. 115)

« […] disons, plus prudemment, qu’il est très vraisemblable que les idées sur l’Orient fournies par l’orientalisme aient un usage politique; voilà une vérité grave, quoique extrêmement délicate. Elle soulève des questions à propos de la prédisposition à l’innocence ou à la culpabilité, à l’indifférence ou à la complicité des groupes de pression dans des domaines tels que les recherches sur les Noirs ou sur les femmes. Elle provoque nécessairement une conscience inquiète à propos des généralisations culturelles, raciales ou historiques, de leurs utilisations, leur valeur, leur degré d’objectivité et leur but profond. Plus que toute autre chose, les circonstances politiques et culturelles dans lesquelles a fleuri l’orientalisme occidental attirent l’attention sur la position abaissée de l’Orient et de l’Oriental en tant qu’objet d’étude. L’Orient orientalisé qu’a parfaitement défini Anouar Abdel Malek a-t-il pu être créé par une autre relation que la relation politique de maître à esclave? » (p. 115-116)

Presque sans exception, les orientalistes ont commencé leur carrière comme philologues.

Dès le départ, l’orientalisme a manifesté deux traits:

a) une conscience scientifique d’invention récente fondée sur l’importance linguistique de l’Orient pour l’Europe;

b) une propension, à diviser, subdiviser et rediviser ses thèmes sans jamais changer d’avis sur l’Orient, objet toujours pareil, invariable, uniforme et radicalement spécifique.

Friedrich Schlegel a appris son sanscrit à Paris.

« Pour une bonne part, le racisme contenu dans les critiques de Schlegel sur les Sémites et les autres Orientaux inférieurs était très courant dans la culture européenne. Mais nulle par ailleurs, sauf peut-être plus tard dans le cours du dix-neuvième siècle chez les anthropologues darwiniens et les phrénologues, il n’a été le fondement d’une matière scientifique comme cela a été le cas en linguistique comparée ou en philologie. La langue et la race semblaient inextricablement liées, et le « bon » Orient était invariablement une période classique placée quelque part dans une Inde depuis longtemps passée, tandis que le « mauvais » Orient traînait dans l’Asie d’aujourd’hui, dans des portions de l’Afrique du Nord, et l’islam partout. Les « Aryens » étaient confinés en Europe et dans l’Orient ancien; comme l’a montré Léon Poliakov (sans remarquer, cependant, que les « Sémites » n’étaient pas seulement les juifs, mais aussi bien les musulmans), le mythe aryen a dominé l’anthropologie historique et culturelle aux dépens des peuples « inférieurs ». » (p. 118)

La généalogie intellectuelle officielle de l’orientalisme comprend: Gobineau, Renan, Humboldf, Seinthal, Burnouf, Remusat, Palmer, Weil, Dozy, Muir. Des ouvrages de fiction et des récits de voyage reprennent les mêmes idées.

Le discours orientaliste a été repris par: Goethe, Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Kinglake, Nerval, Flaubert, Lane, Burton, Walter Scott, Byron, Vigny, Disraeli, George Eliot, Gautier, Doughty, Barrès, Loti, T. E. Lawrence, Forster.
L’occupation par les Européens de la totalité du Proche-Orient a donné un support au discours orientaliste.

« [...] la catégorie générale fixe par avance pour un exemple spécifique le terrain limité sur lequel on opère: même si l’exception spécifique va très loin, même si un Oriental individuel peut dans une large mesure s’échapper hors des barrières placées autour de lui, il est premièrement un Oriental, deuxièmement un être humain et enfin à nouveau un Oriental. » (p. 121)

Image préconçue: « Un Oriental vit en Orient, il vit une vie de paresse orientale, dans un état de despotisme et de sensualité orientaux, imbu de fatalisme oriental. » (p. 122)

Pour les Européens, l’Orient devient un tableau vivant du bizarre.

« L’islam, par exemple, est typiquement orietnal pour les orientalistes de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Carl Becker démontre que, bien que l’« islam » (remarquez la grande généralité) ait hérité de la tradition hellénique, il n’a pu ni saisir ni utiliser la tradition humaniste grecque; bien plus, pour comprendre l’islam, il est surtout nécessaire de le considérer, non comme une religion « originale », mais comme une tentative orientale manquée pour employer la philosophie grecque, sans l’inspiration créatrice que nous trouvons dans l’Europe de la Renaissance. » (p. 123)

Pour l’orientaliste Louis Massignon, l’islam est le rejet systématique du christianisme. Son héros le plus grand n’est nis Muhammad ni Averroès, mais al-Hallaj, saint musulman crucifié pour avoir osé se donner pour l’incarnation même de l’islam.

« Pour juger de l’Orient, l’orientaliste moderne n’a pas une position à l’écart de lui, objective, comme il le croit et même le dit. Son détachement humain, dont la marque est une absence de sympathie recouverte de connaissance professionnelle, est lourdement grevé de toutes les attitudes, perspectives, humeurs orthodoxes de l’orientalisme que je décris. Son Orient n’est pas l’Orient tel qu’il est, mais l’Orient tel qu’il a été orientalisé. Un arc ininterrompu de savoir et de pouvoir connecte l’homme d’Etat européen ou occidental avec les orientalistes occidentaux; il forme la rampe de la scène qui contient l’Orient. A la fin de la Première Guerre mondiale, et l’Afrique et l’Orient formaient pour l’Occident moins un spectacle intellectuel qu’un terrain privilégié. Le domaine de l’orientalisme coïncidait exactement avec celui de l’empire, et c’est cete unaimité absolue entre les deux qui a provoqué la seule crise de l’histoire de la pensée et du comportement occidentaux concernant l’Orient. Et cette crise dure toujours. » (p. 124)

La carrière de H. A. R. Gibb illustre les deux approches possibles par lesquelles l’orientalisme a réagi à l’Orient moderne. Sa thèse: si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infirmités permanentes, l’orientaliste s’opposera à toute tentative islamique de réformer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une trahison de l’islam.

« [...] appliquer la psychologie et le mécanisme des institutions politiques occidentales à des situations asiatiques, c’est du pur Walt Disney. En pratique, lorsque des Orientaux combattent l’occupation coloniale, vous devez dire (pour ne pas risquer un « disneyisme ») qu’ils n’ont jamais compris comme nous ce que signifie le self-government. Quand certains Orientaux s’opposent à la discrimination raciale tandis que d’autres la pratiquent, vous dites: « au fond, ce sont tous des Orientaux », et l’intérêt de classe, la situation politique, les facteurs économiques sont tout à fait hors de sujet. Ou alors, avec Bernard Lewis, vous dites que, si les Palestiniens arabes s’opposent à l’installation et à l’occupation de leurs terres par les Israéliens, ce n’est rien d’autre que « le retour de l’islam », ou, comme le décrit un orientaliste contemporain de renom, l’opposition islamique aux populations non islamiques, un principe de l’islam enraciné dans le septième siècle. L’histoire, la politique, l’économie ne comptent pas. L’islam est l’islam, l’Orient est l’Orient: remportez donc à Disneyland toutes vos idées sur la gauche et la droite, les révolutions et le changement. » (p. 127)

« Ainsi, alors que la tourmente révolutionnaire empoigne l’Orient islamique, des sociologues nous rappellent que les Arabes d’adonnent aux fonctions orales, tandis que des économistes – orientalistes recyclés – font remarquer que ni le capitalisme ni le socialisme n’est une étiquette adaptée à l’islam moderne. Alors que l’anticolonialisme balaie et même unifie le monde oriental tout entier, l’orientalisme condamne tout cela non seulement comme nocif, mais comme insultant pour les démocraties occidentales. Alors que le monde se pose des problèmes graves et d’une importance très générale, parmi lesquels le péril nucléaire, la rareté catastrophique des ressources, une exigence sans précédent pour l’égalité, la justice et l’équité économique entre les hommes, des caricatures populaires de l’Orient sont exploitées par des politiciens, qui ont pour source idéologique non seulement le technocrate à moitié instruit, mais encore l’orientaliste super-instruit. Les arabisants légendaires du Département d’Etat mettent en garde contre les plans que font les Arabes pour s’emparer du monde. Les Chinois perfides, les Indiens demi-nus et les musulmans passifs sont décrits comme des vautours qui se nourrissent de « nos » largesses et sont condamnés, quand « nous les perdons », au communisme, ou à leur instincts orientaux persistants: la différence n’est pas très significative.

Ces attitudes des orientalistes d’aujourd’hui inondent la presse et l’esprit public. On imagine les Arabes, par exemple, comme montés sur des chameaux, terroristes, comme des débauchés au nez crochu et vénaux dont la richesse imméritée est un affront pour la vraie civilisation. On suppose toujours, quoique de manière cachée, que, bien que les consommateurs occidentaux appartiennent à une minorité numérique, ils ont le droit soit de posséder soit de dépenser (ou l’un et l’autre) la plus grande partie des ressources mondiales. Pourquoi? Parce que, à la différence des Orientaux, ils sont de véritables êtres humains. Il n’existe pas de meilleur exemple, aujourd’hui, de ce que Anouar Abdel Malek appelle l’« hégémonisme des minorités possédantes » et de l’anthropocentrisme allié à l’européocentrisme: un Occidental qui appartient à la bourgeoisie croit que c’est sa prérogative humaine non seulement de gérer le monde non blanc, mais aussi de le posséder, justement parce que, par définition, « il » n’est pas tout à fait aussi humain que « nous ». On ne peut trouver d’exemple plus net de pensée déshumanisée.

D’une certaine manière, les limites de l’orientalisme sont, comme je l’ai déjà dit, celles qui apparaissent lorsqu’on reconnaît, réduit à l’essentiel, dénude l’humanité d’une autre culture, d’un autre peuple ou d’une autre région géographique. Mais l’orientalisme a fait un pas de plus: il considère l’Orient comme quelque chose dont l’existence non seulement se déploie pour l’Occident, mais aussi se fixe pour lui dans le temps et dans l’espace. Les succès descriptifs et textuels de l’orientalisme ont été si impressionnants que des périodes entières de l’histoire culturelle, politique et sociale de l’Orient ne sont considérées que comme des réactions à l’Occident. L’Occident est l’agent, l’Orient est le pacient. L’Occident est le spectateur, le juge et le jury de toutes les facettes du comportement oriental. » (p. 128-129)

« Quand les dogmes sur l’islam ne sont d’aucun service, pas même pour les docteurs Pangloss de l’orientalisme, on fait appel à un jargon de sciences humaines orientalisé, à des abstractions qui se vendent bien: élites, stabilité politique, modernisation, développement institutionnel, toutes marquées du sceau de la sagesse orientaliste. Pendant ce temps, un fossé qui va s’élargissant, et qui est de plus en plus dangereux, sépare l’Orient de l’Occident.

La crise actuelle met en scène, de manière dramatique, la disparité entre les textes et la réalité. Pourtant, dans cette étude sur l’orientalisme, je ne veux pas seulement mettre au jour les sources des conceptions de l’orientalisme, mais encore réfléchir sur son importance, car l’intellectuel, aujourd’hui, estime à juste titre que c’est fuir la réalité que d’ignorer une partie du monde dont il est évident qu’elle le touche de près. Les spécialistes des sciences humaines ont trop souvent confiné leur attention à des thèmes de recherche cloisonnés. Ils n’ont ni observé ni appris de disciplines telles que l’orientalisme, dont l’ambition constante est de maîtriser la totalité d’un monde, et non une partie de celui-ci, facile à délimiter: un auteur, une collection de textes. Cependant, en même temps que dans des compartiments académiques sécurisants du genre de l’« histoire », la « littérature » ou les « sciences humaines », et malgré ses aspirations débordantes, l’orientalisme est impliqué dans des circonstances mondiales et historiques qu’il a essayé de dissimuler derrière un scientisme souvent pompeux et des appels au rationalisme. L’intellectuel d’aujourd’hui peut apprendre de l’orientalisme comment, d’une part, soit limiter, soit élargir de maniere réaliste l’étendue des prétentions de sa discipline, et, de l’autre, voir le terrain humain (ce que Yeats appelait the foul rag-and-bone hip of the heart, « la chiffonnerie infecte de mon cœur ») dans lequel les textes, les points de vue, les méthodes et les disciplines prennent naissance, grandissent, se développent et dégénèrent. Etudier l’orientalisme, c’est aussi proposer des moyens intellectuels pour traiter les problèmes méthodologiques que l’histoire a fait sortir, pour ainsi dire, dans son sujet, l’Orient. » (p. 130-131)


2. L’orientalisme structuré et restructuré

I. Redessiner les frontières, redéfinir les problèmes, séculariser la religion


Gustave Flaubert est mort en 1880 avant d’avoir achever Bouvard et Pécuchet, encyclopédie comique en forme de roman sur la dégénérescence du savoir et l’inanité des efforts humains. Les personnages omonymes du roman parcourent toute la désillusion du dix-neuvième siècle par laquelle « les bourgeois conquérants » se retrouvent les victimes de leur propre incompétence et de leur propre médiocrité niveleuse.

Le premier thème du roman flaubertien est l’avenir de l’humanité. Pécuchet voit « l’avenir de l’Humanité en noir », tandis que Bouvard le voit « en beau ».

Le deuxième thème: « copier comme autrefois ». Effectivement, les deux commencent à transcrire sans critiquer d’un texte à un autre. Flaubert ressent comme l’idée de prédilection du dix-neuvième siècle: rebâtir le monde selon un projet imaginaire, accompagné quelquefois d’une technique scientifique spécialisée.

« Flaubert s’y moque de la joyeuse indifférence de la science envers la réalité, une science qui dissèque et fond des entités humaines comme si elles n’étaient que de la matière inerte. Mais la science dont il se moque n’est pas n’importe quelle science, c’est la science européenne pleine d’enthousiasme, messianique même, dont les victoires comportent des révolutions manquées, des guerres, l’oppression et un appétit incorrigible pour mettre à l’œuvre immédiatement, de manière donquichottesque, de grandes idées livresques. Ce que cette science ou ce savoir ne fait jamais entrer en compte, c’est sa mauvaise innocence crasse et désinvolte, et la résistance que lui oppose la réalité. » (p. 138)

L’orientalisme est, après tout, une discipline parmi les croyances séculières (et quasi religieuses) de la pensée européenne du dix-neuvième siècle. Au cours du dix-neuvième siècle se sont ajoutés et entrecroisés un certain nombre d’éléments nouveaux, qui laissent entrevoir la phase évangélique à venir.

Premier élément: l’Orient est en train de s’ouvrir bien au-delà des pays islamiques. Ce changement quantitatif était dû, dans une large mesure, au fait que les Européens exploraient sans cesse et toujours plus avant le reste du monde.

Deuxième élément: une attitude mieux informée vis-à-vis de l’autre et de l’exotique, encouragée non seulement par des voyageurs et des explorateurs, mais encore par des historiens pour lesquels l’expérience de l’Europe pouvait se comparer avec profit à celle de civilisations différentes, et plus anciennes.

Il y avait, chez certains penseurs, une tendance à dépasser l’étude comparée et ses vues d’ensemble judicieuses sur l’humanité, par une identification sympathique. Tel est le troisième élément qui, au dix-huitième siècle, prépare la voie de l’orientalisme moderne.

« Sensualité, promesse, terreur, sublime, plaisir idyllique, énergie intense: l’Orient, dans l’imaginaire orientaliste préromantique, prétechnique de l’Europe de la fin du dix-neuvième siècle, était en fait la qualité caméléonesque que désigne l’adjectif « oriental ». Mais cet Orient indéterminé allait être sérieusement amoindri par l’avènement de l’orientalisme universitaire. » (p. 141)

Quatrième élément qui prépare la voie aux structures orientalistes modernes: tout le mouvement de classification en types de la nature et de l’homme (Linné, Buffon).

« Les quatre éléments que je viens de décrire: l’expansion de l’Europe, la confrontation historique, la sympathie, la classification, sont les courants de la pensée du dix-huitième siècle dont la présence conditionne les structures spécifiques de l’orientalisme, intellectuelles et institutionnelles. Sans eux, comme nous allons le voir maintenant, il n’y aurait eu d’orientalisme. En outre, ces éléments ont eu pour effet de délivrer l’Orient en général, et l’islam en particulier, de l’exament étroitement religieux par lequel il avait jusque-là été étudié (et jugé) par l’Occident chrétien. Autrement dit, l’orientalisme moderne découle d’éléments sécularisants de la culture européenne du dix-huitième siècle. » (p. 142-143)

« L’orientaliste moderne est, à ses propres yeux, un héros qui sauve l’Orient de l’obscurité, de l’aliénation et de l’étrangeté qu’il a lui-même convénablement perçues. » (p. 144)

« Bref, ayant transporté l’Orient dans la modernité, l’orientaliste peut célébrer sa méthode et sa position comme celles d’un créateur séculier, d’un homme qui fait des mondes nouveaux comme Dieu autrefois a fait l’ancien. Pour ce qui est de perpétuer ces méthodes et ces positions au-delà de la durée de vie d’un orientaliste individuel, il y aura une tradition séculière de continuité, un ordre laïc de méthodologistes disciplinés dont la fraternité sera fondée, non sur un lignage par le sang, mais sur un discours commun, une praxis, une bibliothèque, un ensemble d’idées reçues, bref une doxologie commune à tous ceux qui entrent dans leurs rangs. » (p. 144-145)

Thèse de l’ouvrage: « Ma thèse est qu’on peut comprendre les aspects essentiels de la théorie et de la praxis orientalistes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès soudain de savoir objectif sur l’Orient, mais comme un ensemble de structures héritées du passé, sécularisées, réaménagées et reformées par des disciplines telles que la philologie qui, à leur tour, ont été des susbstituts (ou des versions) du surnaturalisme chrétien. » (p. 145)


II. I. Silvestre de Sacy, Ernest Renan, Karl Marx: l’anthropologie rationnelle, le laboratoire de philologie et leurs répercussions
Antoine Isaac Silvestre de Sacy a reçu des leçons particulières d’arabe, de syriaque et de chaldéen, puis d’hébreu. Il fut, en 1796, le premier professeur d’arabe à l’Ecole des langues orientales vivantes.

« Il était un inaugurateur, il était conscient de l’être, et, ce qui touche de plus près notre thèse générale, il se comportait, dans ses écrits, comme un ecclésiastique sécularisé pour qui son Orient et ses étudiants étaient respectivement la doctrine et les paroissines. » (p. 148)

« Ces deux caractères: la présentation didactique pour les étudiants et l’intention avouée de répéter, par la révision et l’extrait, sont primordiaux. Les écrits de Silvestre de Sacy ont toujours le ton du discours parlé; sa prose est parsemée de pronoms à la première personne, avec des réserves personnelles, avec une présence rhétorique. Même dans ses écrits les plus abstrus – comme une note érudite sur la numismatique sassanide du trosième siècle -, on sent, plutôt qu’une plume qui écrit, une voix qui énonce. » (p. 148)

« Discours direct, utilité, effort, rationalité immédiate et bénéfique. Car Silvestre de Sacy croyait qu’on pouvait rendre toute chose claire et raisonnable, quelles que fussent la difficulté de la tâche et l’obscurité du sujet. Voici la sévérité de Bossuet, et l’humanisme abstrait de Leibniz, ainsi que le ton de Rousseau, tous réunis dans le même style. » (p. 149)

« Silvestre de Sacy a réussi à produire un domaine tout entier. En tant qu’Européen, il a pillé les archives orientales, et il a pu le faire sans quitter la France. Les textes qu’il a isoles, il les a alors rapportés; il les a « améliorés »; ensuite, il les a annotés, codifiés, arrangés et accompagnés de commentaires. Avec le temps, l’Orient par lui-même est devenu moins important que ce qu’en faisait l’orientaliste; ainsi, attirés par Silvestre de Sacy dans le lieu discursif clos d’un tableau pédagogique, l’Orient de l’orientaliste répugnait, par la suite, à émerger dans la réalité. » (p. 151)

« Ainsi, s’il est vrai que l’orientaliste est nécessaire parce qu’il pêche quelques joyaux utilisables dans les profondeurs du lointain Orient, et parce qu’on ne peut connaître l’Orient sans sa médiation, il est vrai aussi qu’il ne faut pas prendre dans leut entier les écrits orientaux. Telle est l’introduction de Silvestre de Sacy à sa théorie des fragments, un souci familier aux romantiques. » (p. 152)

Il est demandé à l’orientaliste de présenter l’Orient par une série de fragments représentatifs, fragments republiés, expliqués, annotés et entourés d’encore plus de fragments. Pour ce type de présentation, on a besoin d’un genre particulier: la chrestomathie.

Les anthologies de Silvestre de Sacy ont été très largement utilisées en Europe par plusieurs générations d’étudiants. Bien que leur contenu prétende être caractéristique, elles submergent et recouvrent la censure de l’Orient exercée par les orientalistes.

Avec le temps, le lecteur oublie les efforts faits par l’orientaliste, et prend la restructuration de l’Orient que signifie une chrestomathie pour l’Orient tout court. La structure objective (la désignation de l’Orient) et la restructure subjective (la représentation de l’Orient par l’orientaliste) deviennent interchangeables.

« La différence entre Silvestre de Sacy et Renan est celle qui existe entre l’inauguration et la continuité. Silvestre de Sacy est le créateur, dont l’œuvre représente l’émergence du domaine et son statut comme discipline scientifique du dix-neuvième siècle enracinée dans le romantisme révolutionnaire. Renan est issu de la deuxième génération de l’orientalisme: sa tâche a été de solidifier le discours officiel de l’orientalisme, de systématiser ses intuitions et d’établir ses institutions intellectuelles et administratives. Pour Silvestre de Sacy, ce sont ses efforts personnels qui ont lancé et vivifié le domaine et ses structures; pour Renan, c’est le fait d’avoir adapté l’orientalisme à la philologie, et l’un et l’autre à la culture savante de son époque, qui a perpétué les structures de l’orientalisme sur le plan intellectuel et qui les a rendues plus visibles. » (p. 154)

Venu à l’orientalisme à partir de la philologie, Renan est une figure que l’on doit saisir comme un type de praxis culturelle et intellectuelle, comme un style dans lequel s’expriment des affirmations orientalistes à l’intérieur de ce que Michel Foucault appellerait l’archive de son temps.

Dans l’Avenir de la science (écrit en 1848, mais publié en 1890 seulement), Renan écrit en soulignant: « Les fondateurs de l’esprit moderne sont les philologues ». « L’esprit moderne, dit-il dans la phrase précédente, c’est-à-dire le rationalisme, la critique, le libéralisme, a été fondé le même jour que la philologie. » Discipline comparative, « la philologie constitue aussi une des supériorités que les modernes peuvent à bon droit revendiquer sur les anciens ». « Les plus importantes révolutions de la pensée ont été amenées directement ou indirectement par des hommes qu’on doit appeler littérateurs ou philologues. » « Le rôle de la philologie dans la culture moderne », que Renan appelle une culture philologique, « est, de concert avec les sciences physiques, [...] de substituer aux imaginations fantastiques du rêve primitif les vues claires de l’âge scientifique ». Ainsi, « tout supernaturalisme recevra de la philologie le coup de grâce ».

Il y a un seul et grand problème: la philologie, de toutes les branches de la connaissance, celle dont il est le plus difficile de saisir le but et l’unité.

« Il faudrait donc caractériser Renan, non comme quelqu’un qui parle à propos de philologie, mais plutôt comme quelqu’un qui parle philologiquement avec toute la force d’un initié qui se sert du langage codé d’une science neuve et prestigieuse dont aucune des affirmations concernant le langage lui-même ne peut se construire directement ni naïvement. » (p. 158)

« L’héritage de ces philologues de la première génération a eu pour Renan la plus grande importance, plus grande même que l’œuvre de Silvestre de Sacy. Chaque fois qu’il a parlé de langue et de philologie, que ce soit au début, au milieu ou à la fin de sa longue carrière, il a répété les leçons de la philologie nouvelle, dont le pilier majeur est constitué par les dogmes antidynastiques et anticonus d’une pratique de la linguistique technique (par opposition à divine). Pour le linguiste, le langage ne peut être dépeint comme résultant d’une force qui émane unilatéralement de Dieu. Comme l’a écrit Coleridge, « le langage est l’arsenal de l’esprit humain; il contient en même temps les trophées de son passé et les armes de ses conquêtes futures ». L’idée d’une langue édénique première cède la place à la notion heuristique du protolangue (l’indo-européen, le sémitique), dont l’existence ne prête jamais à discussion, puisqu’on reconnaît qu’une langue de ce genre ne peut pas être retrouvée, mais seulement reconstituée par un processus philologique. S’il est une langue qui serve, encore une fois heuristiquement, de pierre de touche pour toutes les autres, c’est le sanscrit en tant que forme la plus ancienne de l’indo-européenne. La terminologie elle aussi s’est déplacée: il y a maintenant des familles de langues (analogie marquée avec les classifications des espèces et les classifications anatomiques), il y a une forme linguistique parfaite qui n’a besoin de correspondre à aucune langue « réelle », et il n’y a des langues originelles qu’en fonction du discours philologique, non de la nature. » (p. 161)

Ce que la génération de Renan – qui a fait ses classes entre 1835 et 1848 – a retenu de tout cet enthousiasme pour l’Orient, c’est que, pour le savant occidental s’occupant de langues, de cultures et de religions, l’Orient est une nécessité intellectuelle.

« La formule de Quinet était que l’Orient propose et que l’Occident dispose: « L’Asie a ses prophètes, l’Europe a ses docteurs » (le jeu de mots est voulu). De cette rencontre est né un nouveau dogme, ou un nouveau dieu, mais ce que veut dire Quinet, c’est que l’Est et l’Ouest remplissent tous deux leurs destinées et confirment leurs identités dans cette rencontre. L’attitude érudite, celle du savant occidental passant en revue, comme d’un point particulièrement bien choisi, l’Orient passif, embryonnaire, féminin et même muet et prostré, puis l’articulant pour lui faire livrer ses secrets par son autorité savante de philologue capable de décoder des langues secrètes et ésotériques – cette attitude persistera chez Renan. » (p. 162)

« [...] pour Renan, être un philologue signifiait se priver de toute relation quelle qu’elle soit avec le vieux dieu des chrétiens, en sorte qu’une doctrine nouvelle – probablement la science – se déploie librement dans un nouvel espace, pourrait-on dire. Renan va consacrer toute sa carrière à donner corps à ce progrès. » (p. 163)

« Quel affront subtil pour l’histoire « sainte » que de substituer un laboratoire philologique à l’intervention divine dans l’histoire, et de déclarer que l’intérêt de l’Orient pour nous, aujourd’hui, est simplement de servir de matériau à la recherche européenne. » (p. 163)

Le sémitique est l’étude scientifique vers laquelle Renan s’est tourné dès qu’il a perdu sa foi chrétienne.

« Chaque fois que Renan voulait dire quelque chose à propos des juifs ou des musulmans, par exemple, c’était en gardant toujours à l’esprit des critiques remarquablement dures sur les Sémites (critiques sans fondement, sauf dans la science telle qu’il la pratiquait). En outre, le sémitique de Renan avait pour objet de contribuer à la fois au développement de la linguistique indo-européenne et à la différenciation des orientalismes. Pour le premier, le sémitique était une forme dégradée, dégradée au sens moral et au sens biologique, tandis que pour la seconde, le sémitique était une – sinon la – forme stable de la décadence culturelle. Enfin, le sémitique était la première création de Renan, une fiction qu’il avait inventée dans le laboratoire de philologie pour satisfaire le sens qu’il avait de sa place et de sa mission publiques. Nous ne devons pas perdre de vue un instant que le sémitique était, pour le moi de Renan, le symbole de la domination de l’Europe (par conséquent la sienne) sur l’Orient et sur sa propre époque. » (p. 165-166)

« [...] par contraste avec les langues normales, le sémitique était compris comme un phénomène excentrique et quasi monstrueux en partie parce que des bibliothèques, des laboratoires et des musées pouvaient servir à l’exposer et à l’analyser. » (p. 166)

« Les linguistes et les anatomistes prétendent, les uns et les autres, qu’ils parlent de sujets qui ne sont pas directement accessibles ni observables dans la nature; un squelette et un dessin au trait détaillé d’un muscle, et les paradigmes constitués par les linguistes à partir d’un proto-sémitique ou d’un proto-indo-européen purement hypothéthiques, sont pareillement des produits du laboratoire et de la bibliothèque. Le texte d’un ouvrage de linguistique ou d’anatomie présente la même relation générale à la nature (ou à la réalité) qu’une vitrine de musée montrant un spécimen de mammifère ou d’organe. Ce qui est donné dans la page et dans la vitrine du musée est une exagération tronquée, comme beaucoup des morceaux choisis orientaux de Silvestre de Sacy, dont le but est d’exposer une relation entre la science (ou l’homme de science) et l’objet, non une relation entre l’objet et la nature. Lisez presque au hasard une page de Renan sur l’arabe, l’hébreu, l’araméen ou le proto-sémitique: vous lisez un acte de pouvoir par lequel l’autorité du philologue orientaliste fait sortir à volonté de la bibliothèque des exemples de discours humain, et les y remet entourés d’une suave prose européenne qui fait ressortir des défauts, des qualités, des barbarismes, des imperfections dans la langue, le peuple et la civilisation. Le ton et le temps de cette exposition sont presque uniformément donnés au présent actuel, de sorte que cela produit l’impression d’une démonstration pédagogique au cours de laquelle l’érudit-homme de science se tient devant nous sur l’estrade d’une salle de démonstration, pour y créer, y enfermer et y juger le matériau qu’il étudie. » (p. 167)

Pour Renan, le sémitique représente un phénomène de développement interrompu si on le compare avec les langues et les cultures indo-européennes qui sont parvenues à maturité, et même avec les autres langues orientales. Cependant, Renan soutient un paradoxe: même il nous encourage à voir les langues comme correspondant en quelque sorte aux « êtres vivants de la nature », il prouve partout ailleurs que ses langues orientales, les langues sémitiques, sont inorganiques, arrêtées, complètement ossifiées, incapables de se régénérer d’elle-mêmes. En d’autres termes, il prouve que le sémitique n’est pas une langue vivante, et que les Sémites ne sont pas des êtres vivants. En outre, la langue et la culture indo-éuropéennes sont vivantes à cause du laboratoire, et non malgré lui.

« En vérité, on peut bien dire que le laboratoire de philologie de Renan est le véritable lieu de son ethnocentrisme européen; mais ce qu’il faut souligner ici, c’est que le laboratoire de philologie n’a pas d’existence en dehors du discours, des écrits par lesquels il est constamment produit et ressenti. Ainsi, même la culture qu’il appelle organique et vivante, celle de l’Europe, est aussi une culture en cours de création dans le laboratoire et par la philologie. » (p. 170-171)

« Le style de Renan, sa carrière d’orientaliste et d’homme de lettres, le contexte du sens qu’il communique, son rapport particulièrement intime avec la culture générale et érudite de l’Europe de son époque (libérale, exclusiviste, impérieuse, antihumaine dans un sens très particulier), je les qualifierais de célibataires et de scientifiques. » (p. 171)

Les opinions de Renan sur les Sémites orientaux sont, naturellement, moins du domaine des préjugés populaires et de l’antisémitisme courant que de celui de la philologie orientale scientifique. En lisant Renan et Silvestre de Sacy, nous pouvons facilement observer comment les généralités culturelles se sont mises à prendre une armature d’énoncés scientifiques et une atmosphère d’étude rectificatrice. Comme beaucoup de spécialités universitaires à leurs débuts, l’orientalisme moderne tenait son sujet comme dans un étau qu’il faisait tout son possible pour perpétuer.

« [...] le comparatisme, dans l’étude de l’Orient et des Orientaux, est devenu synonyme de l’inégalité ontologique apparente entre l’Occident et l’Orient. » (p. 175)

« [...] Abraham était préfiguré par Brahma. Mais, presque sans exception, une surestimation de ce genre était suivie d’une réaction en sens inverse: l’Orient apparaissait tout à coup comme bien peu humain, hélas, antidémocratique, arriéré, barbare, etc. Une oscillation du pendule dans une direction causait une oscillation égale et opposée: l’Orient était sous-évalué. L’orientalisme, comme profession, a grandi sur ces oppositions, sur ces compensations et corrections fondées sur l’inégalité, idées qui étaient à la fois résultat et cause d’idées du même type dans la culture prise dans son ensemble. A vrai dire, on peut faire directement remonter le projet même de restriction et de restructuration associé à l’orientalisme à l’inégalité par laquelle la pauvreté (ou la richesse) relative de l’Orient sollicitait un traitement érudit, scientifique du genre de celui que l’on trouve dans des disciplines telles que la philologie, la biologie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie ou l’économie. » (p. 175)

Les livres de Muir: Life of Mahomet (1858-1861) et The Caliphate, Its Rise, Decline and Fall (1891), sont encore considérés comme des monuments d’érudition sérieuse, mais il a exposé son attitude vis-à-vis de son sujet avec franchise lorsqu’il a dit: « L’épée de Mahomet, et le Coran sont les ennemis les plus obstinés de la Civilisation, de la Liberté et de la Vérité que le monde ait jamais connus. » On peut trouver beaucoup d’idées semblables dans les œuvres d’Alfred Lyall.

L’Essai sur l’histoire des Arabes avant l’Islamisme, pendant l’époque de Mahomet (trois volumes, 1847-1848) de Caussin de Perceval est une étude toute à fait spécialisée tirant ses sources de documents fournis à l’intérieur du domaine par d’autres orientalistes ou de documents – comme les textes d’ibn Khaldun, auquel Caussin fait grande confiance – déposés dans des bibliothèques orientalistes en Europe. La thèse de Caussin est que Muhammad a fait des Arabes un peuple, l’islam étant essentiellement un instrument politique, pas du tout un instrument spirituel. Caussin s’efforce de mettre de la clarté dans une énorme masse de détails embrouillés. Ainsi, ce qui ressort de son étude de l’islam, c’est un portrait très détaillé, photographique, de Muhammad. Ni démon, ni prototype de Cagliostro, le Muhammad de Caussin est un homme adapté à une histoire de l’islam comme mouvement exclusivement politique, cristallisé par les innombrables citations qui le poussent vers le haut et, en quelque sorte, hors du texte.

Un Muhammad analogue à celui de Caussin est dépeint par Carlyle, un Muhammad obligé à servir une thèse qui néglige totalement les circonstances historiques et culturelles de l’époque et du pays du Prophète.

« [...] Caussin et Carlyle nous montrent l’un et l’autre que nous n’avons pas besoin d’avoir peur de l’Orient, tant les réalisations orientales sont loin de celles de l’Europe. Les perspectives des orientalistes et celles des non-orientalistes coïncident ici. » (p. 178)

« En tant que matériau d’étude et de réflexion, l’Orient prend toutes les marques d’une faiblesse intrinsèque. Il devient le sujet des caprices de diverses théories, qui l’utilisent comme illustration. » (p. 178)

« L’Orient est pris comme sujet de conversation commode dans les différents salons parisiens. La liste des références, les emprunts et des transformations qui touchent à l’idée de l’Orient est immense, mais, au fond, ce qu’accomplissent les premiers orientalistes et ce que les non-orientalistes d’Occident exploitent, c’est un modèle réduit de l’Orient, adapté à la culture régnante, dominante, et à ses exigences théoriques (et ses exigences pratiques qui viennent immédiatement après). » (p. 178)

« Le style de Marx nous oblige à affronter cette difficulté: concilier la répugnance que nous inspirent les souffrances subies par nos frères orientaux tandis que leur société est transformée par la violence, avec la nécessité historique de ces transformations. » (p. 178)

« [...] la sources des idées de Marx sur l’Orient. Elles sont romantiques et même messianiques: l’Orient est moins important comme matériau humain que comme élément d’un projet romantique de rédemption. Les analyses économiques de Marx rentrent parfaitement dans une entreprise orientaliste type, même si ses sentiments d’humanité, sa sympathie pour la misère du peuple sont clairement engagés. » (p. 179)

« Nous sommes immédiatement ramenés à comprendre que les orientalistes, comme beaucoup d’autres penseurs du début du dix-neuvième siècle, conçoivent l’humanité soit en termes de vastes collectivités, soit en généralités abstraites. Les orientalistes ne s’intéressent pas aux individus, ils ne sont pas capables d’en parler; au contraire prédominent les entités artificielles, qui ont peut-être leurs racines dans le populisme de Herder. Il y a des Orientaux, des Asiatiques, des Sémites, des musulmans, des Arabes, des juifs, des races, des mentalités et autres choses du même genre, certaines produites par des opérations savantes du type de celles qu’on trouve dans l’œuvre de Renan. De même, l’antique distinction entre « l’Europe » et « l’Asie », ou entre « l’Occident » et « l’Orient », rassemble derrière des étiquettes très larges toutes les variétés possibles de la pluralité humaine, la réduisant au cours de ce processus en une ou deux abstractions collectives finales. Marx ne fait pas exception. Il est plus facile pour lui d’utiliser l’Orient collectif pour illustrer une théorie que des identités humaines existentielles. Car, entre l’Orient et l’Occident, comme par enchantement, seule importe, ou existe, la vaste collectivité anonyme. Aucun autre type de relation n’était disponible, même pour un rôle secondaire. » (p. 180)

« Dans la première partie de ce livre, j’ai essayé de montrer comment cette mainmise a eu une histoire culturelle générale en Europe depuis l’Antiquité; dans cette partie, je veux montrer comment se sont créées au dix-neuvième siècle une terminologie et une pratique modernes et spécialisées, dont l’existence a dominé le discours sur l’Orient, qu’il ait été tenu par des orientalistes ou des non-orientalistes. Silvestre de Sacy et Renan nous donnent des exemples de la manière dont l’orientalisme fabriquait, pour l’un un corpus de textes, et pour l’autre un processus enraciné dans la philosophie, par lesquels l’Orient a pris une identité discursive qui l’a rendu inégal à l’Occident. En prenant avec Marx le cas d’un non-orientaliste dont les engagements humains ont d’abord été dissous, puis usurpés par des généralisations orientalistes, nous voyons qu’il nous faut prendre en compte le processus de consolidation lexicographique et institutionnelle particulier à l’orientalisme. » (p. 181)

Silvestre de Sacy et Rena représentent un orientalisme totalement livresque, puisque ni l’un ni l’autre ne prétendent à aucune compétence particulière en ce qui concerne l’Orient in situ.


III. Pèlerins et pèlerinages, anglais et français

« Le fait d’être un Européen en Orient implique toujours que l’on ait conscience d’être distinct de son entourage, et d’être avec lui dans un rapport d’inégalité. » (p. 184)

L’ouvrage classique de Lane, An Account of the Manners and Customs of the Modern Egyptians (1836), est le résultat conscient d’une série de travaux et de deux séjours de l’auteur en Egypte (1825-1828 et 1833-1835). Lane a essayé de donner l’impression que son étude était une description immédiate et directe, sans ornement et neutre, alors qu’en réalité elle est le produit d’une considérable travail de rédaction (l’ouvrage qu’il a écrit n’est pas celui qu’il a finalement publié) et aussi de toute une série d’efforts très particuliers.

« L’orientaliste peut imiter l’Orient sans que la réciproque soit vraie. Ce qu’il dit de l’Orient doit donc se comprendre comme une description dans un échange à sens unique: tandis qu’ils parlent et agissent, lui observe et prend note. Son pouvoir consiste à avoir existé au milieu d’eux comme un locuteur indigène, pourrait-on dire, et aussi comme un écrivain secret. Et ce qu’il écrit est destiné à être un savoir utile non pour eux, mais pour l’Europe et ses différentes institutions de diffusion. Car il y a une chose que la prose de Lane ne nous laisse jamais oublier: que le moi, le pronom de la première personne qui se déplace en Egypte à travers les coutumes, les rituels, les fêtes, l’enfance, l’âge adulte et les rites funéraires, est, en réalité, à la fois un déguisement oriental et un procédé orientaliste destiné à capter et transmettre des informations de valeur, qui ne seraient pas accessibles autrement. Comme narrateur, Lane est à la fois objet montré et montreur, il gagne de deux côtés du même coup, faisant preuve de deux sortes d’appétit: un appétit oriental qui le pousse à nouer des camaraderies (du moins à ce qu’il semble), et un appétit occidental pour acquérir des connaissances utiles et qui fassent autorité. » (p. 187)

« Lane gagne donc en crédibilité et en légitimité érudites de deux manières pressantes. Premièrement, en interférant dans le cours narratif de la vie humaine: c’est pour cela qu’il entre dans ce détail colossal, dans lequel l’intelligence observatrice d’un étranger peut introduire, puis monter, une masse d’informations. Lane ouvre le ventre aux Egyptiens pour montrer leurs entrailles, pour ainsi dire, puis les recoud en les admonestant. Deuxièmement, par son refus de participer à la création de la vie égypto-orientale: c’est pour cela qu’il domine ses appétits animaux, dans l’intérêt de la diffusion de l’information, non pas en Egypte et pour l’Egypte, mais dans la science européenne au sens large et pour elle. La grande renommée de lane dans les annales de l’orientalisme vient de ce qu’il a réussi à la fois à imposer une volonté érudite désordonnée et à se déplacer délibérément de sa résidence à la scène de sa réputation de savant. Un savoir utile comme le sien ne pouvait avoir été acquis, formulé et diffusé que par des refus de cet ordre. » (p. 190-191)

« D’une part, l’orientalisme a acquis l’Orient aussi littéralement et largement que possible; de l’autre, il a domestiqué ce savoir pour l’Occident en le filtrant au travers de ses codes régulateurs, ses classifications, ses cas d’espèce, ses revues périodiques, ses dictionnaires, ses grammaires, ses commentaires, ses éditions, ses traditions, qui, tous ensemble, forment un simulacre de l’Orient et le reproduisent matériellement en Occident, pour l’Occident. Bref, l’Orient allait être converti du témoignage personnel, quelquefois mensonger, de voyageurs et de résidents intrépides en des définitions impersonnelles par toute une armée de travailleurs scientifiques. Il allait être converti de l’expérience consécutive à une recherche individuelle en une sorte de musée imaginaire sans murs, où tout ce qui avait été recueilli des vastes espaces et des différences immenses de la culture orientale allait devenir oriental de manière définitive. Il sera reconverti, restructuré en partant du ballot de fragments rapportés pièce à pièce par des explorateurs, des expéditions, des commissions, des armées, des marchands dans un sens orientaliste lexicographique, bibliographique, mis en départements et textualisé. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, l’Orient était devenu une carrière, selon l’expression de Disraeli, dans laquelle on pouvait refaire et restituer non seulement l’Orient, mais aussi soi-même. » (p. 192-193)

« Chaque pèlerin voit les choses à sa manière, mais il y a des limites à l’utilité d’un pèlerinage, à la forme qu’il peut prendre, aux vérités qu’il révèle. Tous les pèlerinages en Orient passaient ou avaient à passer par les pays bibliques; la plupart d’entre eux étaient, en fait, des tentatives soit pour revivre, soit pour libérer du vaste Orient incroyablement fécond une portion de la réalité judéo-chrétienne / gréco-romaine. Pour ces pèlerins, l’Orient des savants orientalistes était un gant à relever, exactement comme la Bible, les croisades, l’islam, Napoléon et Alexandre étaient des prédécesseurs redoutables avec lesquels il fallait compter. Non seulement un Orient appris inhibe les rêveries et les fantasmes personnels du pèlerin; son antécédence même met des barrières entre les voyageurs d’aujourd’hui et ce qu’il écrit, à moins que, comme pour Nerval et Flaubert dans leur manière d’utiliser lane, le travail orientaliste ne soit détaché de la bibliothèque et pris dans le projet esthétique. » (p. 195)

Le voyageur de langue française diffère du voyageur de langue française. Pour le premier, l’Orient, c’était l’Inde, qui était une possession britannique. Traverser le Proche-Orient, c’était donc faire une étape sur le chemin d’une des principales colonies de l’Empire.

Le pèlerin français, au contraire, était rempli d’un sentiment aigu de perte. Il arrivait sur des lieux où la France, à la différence de l’Angleterre, n’était pas une présence souveraine. La Méditérranée se faisait l’écho des défaites françaises, des croisades à Napoléon. Ce qui allait être connu comme « la mission civilisatrice » de la France commençait, au dix-neuvième siècle, par n’être qu’une présence politique de deuxième rang, après la Grande-Bretagne.

Volney et Bonaparte étaient à la recherche d’une réalité scientifique; les pèlerins français du dix-neuvième siècle, eux, étaient à la recherche d’une réalité exotique, certes, mais spécialement séduisante.

Pour un être aussi précieux que Chateaubriand, l’Orient était une toile abîmée attendant ses efforts de restauration. On retrouve très souvent dans les écrits européens le thème de l’Europe qui enseigne à l’Orient ce qu’est la liberté.

« Dès 1810, nous avons un Européen qui parle comme le fera Cromer en 1910, soutenant que les Orientaux ont besoin de conquête, sans trouver paradoxal qu’une conquête occidentale de l’Orient ne soit pas une conquête, après tout, mais la liberté. Chateaubriand exprime cette idée dans les termes romantiques d’une mission chrétienne destinée à faire revivre un monde défunt, à raviver en lui le sentiment de ses propres potentialités, que seul un Européen est capable de discerner sous une surface sans vie et dégénérée. Pour le voyageur, cela veut dire qu’il doit utiliser l’Ancien Testament et les Evangiles comme guides en Palestine, ce n’est qu’ainsi qu’il pourra aller au-delà de la dégénérescence apparente de l’Orient d’aujourd’hui. » (p. 199-200)

« Même si tous les voyageurs en Orient qui ont suivi Chateaubriand et Lane ont tenu compte des œuvres de ceux-ci (dans certains cas, au point même de les copier mot pour mot), leur héritage incarne le sort de l’orientalisme et les options auxquelles il est limité. Ou bien ce que l’on écrit est de la science comme pour Lane, ou bien c’est une expression personnelle comme pour Chateaubriand. Ce qui fait problème pour le premier, c’est qu’il croit, avec une confiance impersonnelle d’Occidental, que des descriptions de phénomènes collectifs généraux sont possibles, et qu’il a tendance à fabriquer des réalités plutôt à partir de ses propres observations qu’à partir de l’Orient. Quant à l’expression personnelle c’est qu’elle se retire inévitablement sur une position qui met l’Orient sur le même plan qu’une fantaisie privée, même si cette fantaisie est, du point de vue esthétique, d’un niveau vraiment très élevé. Dans les deux cas, évidemment, l’orientalisme exerce une forte influence sur la manière dont l’Orient est décrit et caractérisé. Mais cette influence a toujours empêché, de nos jours encore, que l’on ait un certain sentiment de l’Orient qui ne soit ni d’une généralité impossible ni imperturbablement privé. Il est vain de chercher dans l’orientalisme un sens vivant de la réalité humaine ou même sociale d’un Oriental: un habitant contemporain du monde moderne.
Cette omission est due en grande partie à l’influence des deux options que j’ai décrites, celle de Lane et celle de Chateaubriand, l’anglaise et la française. Le développement du savoir, en particulier du savoir spécialisé, est un processus très lent. Loin d’être seulement additif ou spéculatif, c’est un processus d’accumulation, de déplacement, de destruction, de réarrangement et d’insistance sélectifs à l’intérieur de ce qu’on a appelé un consensus de recherche. La légitimité d’un savoir tel que l’orientalisme a été contenue pendant le dix-neuvième siècle, non par l’autorité religieuse, comme cela avait été le cas avant les Lumières, mais par ce que nous pouvons appeler la citation restauratrice de l’autorité antécédente. A commencer par Silvestre de Sacy, l’attitude du savant orientaliste est celle d’un homme de science qui parcourt une série de fragments que, par la suite, il édite et arrange à la manière d’un restaurateur de dessins anciens qui peut en réunir une série pour donner l’image cumulative qu’ils représentent leurs confrères orientalistes en les citant de cette manière. Burton, par exemple, va s’occuper indirectement des Mille et Une Nuits ou de l’Egypte, à travers l’œuvre de Lane, en citant son prédécesseur, en le mettant au défi même s’il lui accorde une grande autorité. Le propre voyage de Nerval en Orient suit les traces de celui de Lamartine et ce dernier, celui de Chateaubriand.
Bref, comme forme de savoir en cours de développement, l’orientalisme a principalement recours, pour se nourrir, à des citations d’érudits précédents. Même quand il rencontre de nouveaux matériaux, l’orientaliste les juge en empruntant à ses prédécesseurs (comme le font si souvent les érudits) leurs perspectives, leurs idéologies et leurs thèses directrices. D’une manière assez stricte, donc, les orientalistes qui ont suivi Silvestre de Sacy et Lane ont récrit Silvestre de Sacy et Lane; après Chateaubriand, des pèlerins l’ont récrit. De ces réécritures complexes, les réalités de l’Orient moderne sont systématiquement exclues, tout spécialement lorsque des pèlerins de talent comme Nerval et Flaubert préfèrent les descriptions de Lane à ce que leurs yeux et leur intelligence leur font voir immédiatement. » (p. 203-204)

Lamartine est un paquet d’idées préconçues, de sympathies, de préventions: il hait les Romains et Carthage, et aime les Juifs, les Egyptiens et les hindous, dont il prétend devenir le Dante.

« Dans toutes les visions de l’Orient fabriquées par l’orientalisme, il n’y a littéralement aucune assimilation aussi totale que celle-ci. Pour Lamartine, un pèlerinage en Orient a mis en cause, non seulement la pénétration de l’Orient par une conscience impérieuse, mais aussi l’élimination virtuelle de cette conscience comme résultat de son accession à une sorte de contrôle impersonnel et continental sur l’Orient. La véritable identité de l’Orient se décompose en une série de fragments consécutifs, les observations pleines de réminiscences de Lamartine, qui vont être par la suite recueillies et rassemblées de façon à donner naissance à un rêve napoléonien réaffirmé d’hégémonie mondiale. Alors que l’identité humaine de Lane disparaissait dans la grille scientifique de ses classifications de l’Egypte, la conscience de Lamartine transgresse complètement ses limites normales. Ce faisant, il ne répète le voyage de Chateaubriand et ses visions que pour se déplacer au-delà, dans la sphère de l’abstraction de Shelley et de Napoléon par laquelle mondes et populations sont brassés comme autant de cartes sur une table. Ce qui reste de l’Orient dans la prose de Lamartine n’est pas bien substantiel. La réalité géopolitique a été recouverte par les plans qu’il a faits pour elle; les sites qu’il a visités, les gens qu’il a rencontrés, les expériences qu’il a eues sont réduits à quelques rares échos dans ses pompeuses généralisations. Les dernières traces de particularités ont été éliminées du « résumé politique » par lequel se conclut le Voyage en Orient. » (p. 207)

« L’importance exceptionnelle de Nerval et de Flaubert, pour une étude de l’esprit orientaliste du dix-neuvième siècle comme la nôtre, vient de ce qu’ils ont produit une œuvre qui est fonction de la forme d’orientalisme dont nous avons parlé jusqu’ici, sans en faire partie. » (p. 208)

Nerval utilise paresseusement de larges échantillons de Lane, qu’il incorpore sans mot dire, comme si c’était sa propre description de l’Orient.

Les notes de voyage et les lettres de Flaubert révèlent un homme qui rapporte scrupuleusement les événements, les personnes, les paysages, qui fait ses délices de leurs « bizarreries » sanas jamais essayer de réduire les incongruités qu’il voit devant lui.

« [...] la perspective orientale de Flaubert a sa racine dans la recherche, en direction de l’es et du sud, d’une “alternative visionnaire” qui “voulair dire des couleurs splendides, contrastant avec la grisaille du paysage des provinces françaises. Elle voulait dire un spectacle passionnant au lieu d’une routine monotone, l’éternel mystérieux à la place du trop familier”. Mais, quand il a effectivement parcouru l’Orient, celui-ci lui a donné une impression de décrépitude, de sénescence. L’orientalisme de Flaubert, tout comme les autres orientalismes, est donc imprégné de l’esprit de résurrection: il doit ramener l’Orient à la vie, il doit le restituer à lui-même et à ses lecteurs, et c’est son expérience de l’Orient dans ses livres et sur les lieux, et sa langue pour la dire, qui feront l’affaire. » (p. 213)

Dans le tissu de toutes les expériences orientales de Flaubert, qu’elles l’aient ému ou déçu, se trouvent presque constamment associés l’Orient et le sexe. Flaubert, en faisant cette association, ne donnait pas le premier exemple, ni le plus exagéré, d’un motif remarquablement persistant dans les attitudes de l’Occident à l’égard de l’Orient. Et, par lui-même, ce motif est singulièrement invariable, même si le génie de Flaubert a fait plus que tout autre pour lui conférer la dignité de l’art. Pourquoi l’Orient semble-t-il suggérer, non seulement la fécondité, mais la promesse (et la menace) du sexe, une sensualité infatigable, un désir illimité, de profondes énergies génératrices?

« Mieux que la majeure partie des romanciers, Flaubert sait ce qu’est le savoir organisé, ses produits et ses résultats; ces produits sont évidents dans les ésaventures de Bouvard et Pécuchet, mais ils auraient été apparents avec autant de comique dans des domaines tels que l’orientalisme, dont les attitudes textuelles appartiennent au monde des “idées reçues”. On peut donc soit contruire le monde avec verve et avec style, soit le copier inlassablement en suivant des règles académiques impersonnelles. Dans un cas comme dans l’autre, en ce qui concerne l’Orient, on reconnaît avec franchise que c’est un monde situé ailleurs, en dehors des attachements, des sentiments et des valeurs ordinaires de notre monde, en Occident. » (p. 218)

Sur Eothen (1844), de Kinglake: « L’ouvrage de Kinglake, qui ne mérite ni sa célébrité ni son succès populaire, est un catalogue pathétique d’ethnocentrismes pompeux et de récits lassants et sans queue ni tête sur l’Orient des Anglais. Le dessein apparent de ce livre est de prouver que voyager en Orient a de l’importance pour “modeler votre caractère - c’est-à-dire votre identité même », mais, en réalité, cela ne tend guère qu’à solidifier “votre” antisémitisme, “votre” xénophobie et “vos” préjugés racistes “à tout faire”. » (p. 222) De même que Lamartine avant lui, Kinglake confond confortablement la conscience de sa supériorité et celle de son pays, avec cette différence que, dans le cas des Anglais, son gouvernement est plus près de s’installer dans le reste de l’Orient que ne l’était la France.

« Malgré toute son individualité fanfaronne, Kinglake exprime une volonté publique et nationale sur l’Orient; son moi est l’instrument de l’expression de cette volonté, il ne la maîtrise pas du tout. Rien ne montre dans ce qu’il écrit qu’il ait fait des efforts pour créer une opinion neuve sur l’Orient; il n’était pas fait pour cela, ni par son savoir, ni par sa personnalité, et c’est sur ce point qu’il diffère de Richard Burton. En tant que voyageur, Burton était un véritable aventurier, en tant que savant, il pouvait traiter en égal avec n’importe lequel des orientalistes universitaires d’Europe; son caractère le faisait prendre conscience de la nécessité de se battre avec les enseignants en uniforme qui dirigaient la science européenne avec une telle précision anonyme et une telle fermeté scientifique. Tout ce qu’a écrit Burton témoigne de cette combativité; il montre rarement un dédain plus candide pour ses adversaires que dans la préface à la traduction des Mille et Une Nuits. On dirait qu’il a pris un plaisir enfantin à démontrer qu’il en savait plus que pour tous les érudits professionnels, qu’il a recueilli bien plus de détails qu’eux, qu’il peut traiter les matériaux avec plus d’esprit, de tact et de fraîcheur. » (p. 223)

Burton, Personal Narrative of a Pilgrimage to Al-Madinah and Meccah, (1855-1856)
Assad fait remarquer très justement que Burton est un impérialiste, malgré toute la sympathie avec laquelle il s’associe aux Arabesl mais ce qui nous concerne plus, c’est que Burton se considère lui-même à la fois comme un rebelle contre l’autorité (d’où son identification avec l’Est, lieu où l’on est dégagé de l’autorité morale victorienne) et comme un agent potentiel des autorités en Orient. L’intérêt principal réside ici dans la manière dont coexistent pour lui ces deux rôles antagonistes.

« En tant que voyageur en quête d’aventures, Burton s’est conçu comme partageant la vie des gens dans le pays desquels il vivait. Il a été capable, beaucoup mieux que T. E. Lawrence, de devenir un Oriental; non seulement il parlait parfaitement la langue, mais il a pu pénétrer jusqu’au cœur de l’islam et, déguisé en médecin musulman indien, faire le pèlerinage de La Mecque. Mais la caractéristique la plus extraordinaire de Burton est, je crois, qu’il avait une compréhension vraiment exceptionnelle du degré auquel la vie des hommes en société est régie par des règles et des codes. Toute sa vaste connaissance sur l’Orient, qui est présente ici et là dans chacune des pages qu’il a écrites, révèles qu’il sait que l’Orient en général l’Islam en particulier sont des systèmes d’informations, de comportement, de croyance, que d’être un Oriental ou un musulman consiste à savoir certaines choses d’une certaine manière et que ces choses sont évidemment soumises à l’histoire, à la géographie et au développement de la société dans des conditions spécifiques. C’est ainsi que les récits qu’il fait de ses voyages en Orient le montrent conscient de ces choses, et capable de diriger la route de sa narration à travers elles: seul quelqu’un connaissant aussi bien l’arabe et l’islam que Burton pouvait aller aussi lui que lui en devenant effectivement un pèlerin à La Mecque et à Médine. Ce que nous lisons dans sa prose est donc l’histoire d’une conscience qui se fait son chemin au travers d’une culture étrangère, parce qu’il a réussi à absorber ses systèmes d’information et de comportement. La liberté de Burton tient à ce qu’il s’est suffisamment débarrassé de ses origines européennes pour être capable de vivre comme un Oriental. Chacune européenne pour être capable de vivre comme un Oriental. Chacune des scènes du Pèlerinage le montre surmontant les obstacles qui se présentent à lui, un étranger, dans un pays inconnu. Il a pu le faire parce qu’il avait une connaissance suffisante d’une société autre.

Plus que tout autre écrivain, Burton émet des généralisations sur l’Oriental – par exemple, là où il parle de la notion de Kayf pour les Arabes, et là où il expose comment l’éducation est adaptée à l’esprit oriental (des pages qui sont clairement écrites pour réfuter l’assertion simpliste de Macaulay) – qui résultent de la connaissance de l’Orient qu’il a acquise en y vivant, en le voyant de ses propres yeux, en essayant honnêtement de considérer la vie orientale du point de vue d’une personne qui s’y trouve plongée. Il y a, cependant, un autre sentiment qui émane de la prose de Burton, celui de l’affirmation de soi et de la domination sur toutes les complexités de la vie orientale. Il a rédigé chacune de ses notes infrapaginales, que ce soit dans le Pèlerinage ou dans sa traduction des Mille et Une Nuits (c’est vrai aussi de l’Essai final de cette traduction), pour témoigner de sa victoire sur le système quelque peu scandaleux de la science orientale, un système dont il a réussi par lui-même à se rendre maître. » (p. 224-225)

Les deux voix de Burton qui se confondent en une seule présagent l’œuvre des orientalistes-et-agents de l’Empire comme T. E. Lawrence, Edward Henry Palmer, D. G. Hogarth, Gertrude Bell, Ronald Storrs, Saint John Philby et William Gifford Palgrave, pour ne nommer que quelques écrivains anglais. Burton travaille dans la double intention d’utiliser son séjour en Orient pour faire des observations scientifiques et, non sans peine, de sacrifier son individualité à cette fin. La seconde de ces deux intentions le conduit inévitablement à se soumettre à la première parce que, comme cela deviendra de plus en plus évident, il est un Européen qui se rend compte que le type de connaissance de la société orientale qu’il possède n’est possible que pour un Européen qui conçoit la société comme une collection de règles et de pratiques. Autrement dit, pour être un Européen en Orient, et pour l’être intelligemment, on doit voir et connaître l’Orient comme un domaine dominé par l’Europe. L’orientalisme, qui est le système de la science européenne ou occidentale de l’Orient, devient ainsi synonyme de la domination européenne sur l’Orient, et celle-ci est effectivement plus forte même que les originalités du style de Burton.

« Les premiers orientalistes comme Renan, Silvestre de Sacy et Lane avaient pour rôle de fournir à leur œuvre et à l’Orient tout ensemble une “mise en scène”; les orientalistes suivrnts, par l’étude savante ou l’imagination, se sont emparés fermement de la scène. Plus tard encore, comme cette scène avait besoin de direction, il est devenu clair que les institutions et les gouvernements étaient à ce jeu meilleurs que les personnes. Tel est le legs de l’orientalisme du dix-neuvième siècle, dans le vingtième a été l’héritier. » (p. 227)

En Xxème siècle: « […] l’orientalisme a été totalement formalisé en une copie de lui-même produite de façon répétitive. » (p. 227)


3. L’orientalisme aujourd’hui

I. Orientalisme latent et orientalisme manifeste


Les hypothèses de travail de Saïd sont:

a) les domaines scientifiques, tout autant que les œuvres de l’artiste, même le plus original, subissent des contraintes et des pressions de la part de la société, des traditions culturelles, des circonstances extérieures et des influences stabilisatrices: écoles, bibliothèques, gouvernements;

b) les écrits, qu’ils soient érudits ou de fiction, ne sont jamais libres, mais sont limités dans leur jeu d’images, leurs présupposés et leurs intentions;

c) les progrès faits par une « science » comme l’orientalisme sous sa forme universitaire sont moins objectivement vrais que nous n’aimons souvent à le croire.

« Bref, j’ai tenté jusqu’ici, dans mon travail, de décrire l’économie qui fait de l’orientalisme une discipline cohérente, même en admettant que, comme idée, comme concept ou comme image, le mot Orient a une grande résonance culturelle en Occident. » (p. 232)

« Nous supposons de manière générale que la science et l’érudition avance; qu’elles se perfectionnent, avec le temps qui passe et les informations qui s’accumulent, les méthodes qui deviennent plus raffinées et les générations de savants qui s’améliorent l’une après l’autre. En outre, nous cultivons une mythologie de la création: nous croyons que le génie artistique, un talent original ou un intellect puissant peut franchir d’un bond les limites de sa propre époque pour proposer au monde une œuvre nouvelle. Il y a une part de vérité dans les idées comme celles-ci, on ne peut le nier. Néanmoins, les possibilités de travail qui se présentent dans la culture à un esprit original ne sont jamais illimités; il est vrai aussi qu’un grand talent a un respect très sain pour ce que les autres ont fait avant lui et ce que son domaine renferme déjà. L’œuvre de ceux qui l’ont précédé, la vie institutionnelle d’un domaine scientifique, la nature collective de toute entreprise savante: tout cela, sans parler de la situation économique et sociale, a tendance à limiter la portée de la production personnelle du savant. Un domaine comme l’orientalisme a une identité cumulative et collective, une identité qui est particulièrement forte étant donné qu’il est associé avec la science traditionnelle (les classiques, la Bible, la philologie), les institutions publiques (gouvernements, compagnies commerciales, sociétés géographiques, universités) et des écrits déterminés par leur genre (récits de voyages, d’exploration, fictions, descriptions exotiques). Cela a donné une sorte de consensus: certaines choses, certains types d’affirmations, certains types d’ouvrages ont paru corrects pour l’orientaliste. Il a bâti son travail et sa recherche sur eux, et ils ont, à leur tour, exercé une forte pression sur de nouveaux écrivains et de nouveaux savants. On peut ainsi considérer l’orientalisme comme une espèce d’écriture, de vision et d’études réglées (ou orientalisées), dominées par des impératifs, des perspectives et des partis pris idéologiques ostensiblement adaptés à l’Orient. On enseigne l’Orient, on fait des recherches sur lui, on l’administre et on se prononce à son sujet de certaines manières bien définies. » (p. 232-233)

« L’Orient tel qu’il apparaît dans l’orientalisme est donc un système de représentations encadré par toute une série de forces qui l’ont amené dans la science de l’Occident, dans la conscience de l’Occident et, plus tard, dans l’empire de l’Occident. Si cette définition de l’orientalisme semble plutôt politique, c’est simplement parce que, selon moi, l’orientalisme lui-même était le produit de cetaines forces et de certaines activités politiques. L’orientalisme est une école d’interprétation dont le matériau se trouve être l’Orient, sa civilisation, ses peuples et ses lieux. » (p. 233)

« Ce que je prétends, c’est que l’orientalisme est fondamentalement une doctrine politique imposée à l’Orient parce que celui-ci était plus faible que l’Occident, qui supprime la différence en la fondant dans sa faiblesse. » (p. 234)

« La seule présence d’un “domaine” comme l’orientalisme, sans équivalent en Orient, suggère quelle est la force relative de l’Orient et de l’Occident. » (p. 234)

« La distinction que je suis en train de faire se place vraiment entre une positivité presque inconsciente (et certainement intouchable), que j’appellerai l’orientalisme latent, et les différentes affirmations sur la société, les langues, les littératures, l’histoire, la sociologie, etc., de l’Orient, que j’appelerai l’orientalisme manifeste. » (p. 236)

Les orientalistes ont pris soin de conserver « le caractère distinct de l’Orient, son originalité, son retard, son indifférence muette, sa pénétrabilité féminine, sa malléabilité indolente » (p. 236)

Des thèses sur le retard, la dégénérescence de l’Orient et son inégalité avec l’Occident s’associaient extrêmement facilement, au début du dix-neuvième siècle, avec les idées sur les fondements biologiques de l’inégalité des races.

« […] arriérés, dégénérés, non civilisés, retardés, les Orientaux étaient vus dans un cadre construit à partir de déterminisme biologique et de remontrance moralo-politique. L’Oriental était ainsi relié aux éléments de la société occidentale (les délinquants, les fous, les femmes, les pauvres) qui avaient en commun une identité qu’on peut décrire comme lamentablement autre. Les Orientaux étaient rarement vus ou regardés; ils étaient percés à jour, analysés non comme des citoyens, ou même comme des personnes, mais comme des problèmes à résoudre, ou enfermés, ou encore – alors que les puissances coloniales convoitaient ouvertement leur territoire – conquis. Ce qui compte, c’est que le fait même de désigner quelque chose comme oriental impliquait un jugement de valeur déjà prononcé et, dans le cas des habitants de l’Empire ottoman en décadence, un programme d’action implicite. Puisque l’Oriental était membre d’une race sujette, il devait être un sujet: c’est aussi simple que cela. » (p. 238-239)

« […] lorsqu’on discute de l’Orient, celui-ci est tout absence, alors qu’on ressent l’orientaliste et ce qu’il dit comme une présence; mais il ne faut pas oublier que c’est justement l’absence de l’Orient qui rend possible la présence de l’orientaliste. » (p. 239)

Comment expliquer le type de production érudite majeure que nous associons à Julius Wellhausen et à Théodor Nöldeke, et, renversant tout cela, ces affirmations toutes nues, absolues, qui dénigrent presque entièrement le sujet d’études qu’ils ont choisi? Comme Carl Becker, Nöldeke était un philhellène, qui, curieusement, montrait son amour pour la Grèce en étalant un dédain déclaré pour l’Orient, qui, après tout, était ce qu’il étudiait en tant qu’érudit.

D’autres exemples de dénigration de l’Orient de la part des orientalistes: « Cependant, si Ignaz Goldziher a “admiré la tolérance religieuse possible au-dedans de l’islam”, cette appréciation est minée par le jugement sévère qu’il porte sur “l’anthropomorphisme de Muhammad et l’extériorité de la théologie islamique”; Duncan Black Macdonald s’intéresse à la piété et à l’orthodoxie islamique, mais d’une manière qui est viciée par ce qu’il considère comme le christianisme hérétique de l’islam; Carl Becker comprend la civilisation islamique, mais comme une civilisation tristement sous-développée; C. Snouck Hurgronje étudie avec un grand raffinement le mysticisme islamique (qu’il considère comme la part essentielle de l’islam), ce qui l’amène à en juger durement les insuffisances contraignantes; et l’extraordinaire identification de Louis Massignon avec la théologie, la passion mystique et l’art poétique des musulmans l’empêche curieusement de pardonner à l’islam ce qu’il considère comme sa révolte immuable contre l’idée d’incarnation. Les différences manifestes dans leurs méthodes se marquent avec moins de poids que leur consensus d’orientalistes sur l’islam, à savoir son infériorité latente. » (p. 240)

« L fait de désigner, depuis des siècles, l’espace géographique situé à l’est de l’Europe par le terme d’« oriental » relevait pour une part de la politique, pour une part de la doctrine et pour une part de l’imagination; il n’impliquait pas de lien nécessaire entre l’expérience authentique de l’Orient et la connaissance de ce qui est oriental. » (p. 241-242)

Curzon remarquait, avec un vague regret que, s’il avait su la langue vernaculaire, cela l’aurait aidé au cours de ses « tournées de famine » en Inde; en dehors de cela, il soutenait que les études orientales faisaient partie de la responsabilité britannique envers l’Orient.

Dans une très grande mesure, les idées de Curzon sur les études orientales sont logiquement issues d’un bon siècle d’administration et de philosophie utilitariste britannique en ce qui concerne les colonies orientales.

« La géographie était, pour l’essentiel, le matériau de soutènement de la connaissance sur l’Orient. Toutes les caractéristiques latentes et constantes de l’Orient reposaient sur sa géographie, y étaient enracinées. Ainsi, d’une part, l’Orient géographique nourrissait ses habitants, garantissait leurs caractères propres et définissait leur spécificité; de l’autre, l’Orient géographique sollicitait l’attention de l’Occident, alors que, par un de ces paradoxes que révèle si fréquemment le savoir organisé, l’Est était l’Est et l’Ouest était l’Ouest. La géographie était cosmopolite, d’où, dans l’esprit de Curzon, son importance universelle pour l’ensemble de l’Occident, dont la relation au reste du monde était une relation de franche convoitise. » (p. 247)

L’espace de régions plus faibles ou sous-développées comme l’Orient est considéré ici comme quelque chose qui invite l’intérêt, la pénétration, l’insémination de la France – bref, la colonisation.

« Dans l’unique partie de l’Orient où les intérêts français et anglais se chevauchaient littéralement, le territoire de l’Empire ottoman, qui maintenant était agonisant, les deux antagonistes manœuvraient dans leur conflit avec une cohérence caractéristique et presque parfaite. L’Angleterre était en Egypte et en Mésopotamie; grâce à une série de traité quasi imaginaires avec des chefs locaux (et dénués de pouvoir), elle avait la mainmise sur la mer Rouge, le golfe Persique et le canal de Suez, ainsi que sur la plus grande partie du territoire s’étendant entre la Méditerranée et l’Inde. Le destin de la France, d’autre part, semblait être de planer au-dessus de l’Orient, en descendant de temps à autre pour exécuter des projets qui répétaient la réussite de ceux de Ferdinand de Lesseps pour le canal; pour la plupart, c’étaient des projets de chemins de fer, comme celui qui était prévu sur un territoire plus ou moins britannique, la ligne Syrie-Mésopotamie. En outre, la France se considérait comme la protectrice des minorités chrétiennes: maronites, chaldéens, nestoriens. » (p. 252)

Des commissions telles que le comité Bunsen allaient sortir les équipes franco-anglaises, dont la plus fameuse est celle dirigée par Mark Sykes et Georges Picot. Ces plans avaient pour règle une division équitable de l’espace géographique: ils s’efforçaient aussi, délibérément, de calmer la rivalité franco-britannique. En effet, malgré leurs différends, les Anglais et les Français voyaient l’Orient comme une entité géographique – et culturelle, politique, démographique, sociologique et historique – sur le destin de laquelle ils croyaient avoir eux-mêmes des titres traditionnels.

L’orientalisme a livré l’Orient à l’Occident en se servant de deux méthodes. La première fait l’usage des possibilités de se propager que possède la science moderne: son appareil de diffusion auprès des savants, des universités, des sociétés de spécialistes, des organismes se consacrant à l’exploration et à la géographie, des maisons d’édition. C’est l’orientalisme latent, celui qui donnait une capacité d’énonciation à celui qui souhaitait faire une déclaration de quelque poids sur l’Orient. « L’orientalisme mettait en jeu son existence, non sur son ouverture, sa réceptivité à l’Orient, mais plutôt sur sa cohérence interne, répétitive en ce qui concernait sa volonté de puissance constitutive sur l’Orient. » (p. 254)

« La seconde méthode par laquelle l’orientalisme livrait l’Orient à l’Occident est le résultat d’une convergence remarquable. Pendant des dizaines d’années, les orientalistes avaient parlé de l’Orient, ils avaient traduit des textes, ils avaient expliqué des civilisations, des religions, des dynasties, des cultures, des mentalités, comme des sujets universitaires, dérobés à la vue de l’Europe par leur étrangeté inimitable. L’Orientaliste était un spécialiste, comme Renan ou lane, dont la tâche dans la société, était d’interpréter l’Orient pour ses compatriotes. La relation entre orientaliste et Orient était pour l’essentiel herméneutique: devant une civilisation ou un monument culturel distant, à peine intelligible, le savant orientaliste réduisait l’obscurité en traduisant, en décrivant avec sympathie, en comprenant de l’intérieur l’objet difficile à atteindre. L’orientaliste restait, cependant, en dehors de l’Orient, et celui-ci, si intelligible qu’on le rendît, restait au-delà de l’Occident. Cette distance culturelle, temporelle et géographique s’exprimait par des métaphores de profondeur, de secret et de promesse sexuelle: des phrases comme “les voiles d’une fiancée orientale” ou “l’Orient impénétrable” passaient dans la langue courante. » (p. 254)

Quand même, il s’est développé une tension entre les dogmes de l’orientalisme latent, avec son support, l’étude de l’Orient « classique », et les descriptions d’un Orient présent, moderne, manifeste, articulées par des voyageurs, des pèlerins, des hommes d’Etat, etc.

« Et ce n’est pas par hasard non plus si des hommes et des femmes comme Gertrude Bell, T. E. Lawrence et Saint John Philby, qui étaient tous des “experts” sur les questions orientales, avaient des postes en Orient comme agents de l’Empire, amis de l’Orient et chargés de formuler des politiques de rechange, parce que ces experts avaient une connaissance intime et spécialisée de l’Orient et des Orientaux. Ils formaient une “bande” – comme l’a un jour appelée Lawrence -, ils liaient des notions contradictoires et des ressemblances personnelles: forte individualité, forte sympathie et indetification intuitive avec l’Orient, sens jalousement préservé de leur mission personnelle en Orient, originalité soigneusement cultivée et, en fin de compte, condamnation de l’Orient. Pour les uns et les autres, l’Orient était l’expérience directe, particulière qu’ils en avaient. C’est chez eux que l’orientalisme et l’art de manipuler l’Orient avec efficacité ont reçu leur forme européenne ultime, avant que l’Empire ne disparaisse et ne transmette son héritage à d’autres candidats au rôle de puissance dominante. » (p. 256)

« En fin de compte, peut-être que la différence que l’on sent toujours entre l’orientalisme moderne anglais et l’orientalisme moderne français est d’ordre stylistique; la portée des généralisations sur l’Orient et les Orientaux, le sentiment de la distinction à préserver entre l’Orient et l’Occident, le souhait d’une domination occidentale sur l’Orient sont les mêmes dans les deux traditions. En effet, parmi les nombreux traits caractéristiques de l’expert, l’un des plus évidents est le style, qui résulte des circonstances extérieures spécifiques, prises dans le moule de la tradition des institutions, de la volonté et de l’intelligence, de façon à recevoir une forme articulée. C’est vers cette détermination, ce raffinement de modernisation que l’on perçoit dans l’orientalisme du début du vingtième siècle en Angleterre et en France, que nous allons maintenant nous tourner. » (p. 258)


II. Le style, la compétence, la vision de l’expert: l’orientalisme dans-le-monde

L’homme blanc de Kipling figure dans trop de formules et de slogans pour n’être qu’un personnage de fiction ironique lorsqu’il apparaît dans de nombreux poèmes et dans des romans comme Kim; il semble avoir été utile à bien des Anglais au cours de leurs séjours à l’étranger.

« La primitivité est donc inhérente à l’Orient, est l’Orient, une idée à laquelle tous ceux qui traitent de l’Orient doivent revenir comme à une pierre de touche plus durable que le temps ou l’expérience. » (p. 263)

William Robertson Smith est capable de parler sans la moindre hésitation de « la tournure aride, pratique [...] et irreligieuse par constitution de l’esprit arabe », de l’islam comme système d’« hypocrisie organisée », de l’impossibilité d’« éprouver du respect pour la dévotion musulmane, où le formalisme et la répétition sont réduits à l’état de système ». Ses attaques contre l’islam n’ont pas un caractère relativiste, car il est clair pour lui que la supériorité de l’Europe et du christianisme est réelle, et non pas imaginaire.

Les experts orientalistes (Wilfrid Scawen Blunt, Doughty, Lawrence, Gertrude Bell, Hogarth, Philby, Sykes, Storrs), par une ironie remarquable, acquièrent l’identité d’Orientaux blancs dans la culture de leur pays – même si, comme dans le cas de Doughty, Lawrence, Hogarth et Gertrude Bell, leur implication professionnelle vis-à-vis de l’Orient (comme celle de Smith) ne les empêchait pas de mépriser totalement celui-ci. Ils s’agissait principalement, pour eux, de préserver le contrôle du Blanc sur l’Orient et l’islam.

« La connaissance de l’Orient est directement traduite en activité, dont les résultats sont de nouveaux courants de pensée et d’action en Orient. Mais, à leur tour, ceux-ci vont exiger du Blanc qu’il affirme à nouveau sa mainmise, cette fois-ci non en tant qu’auteur d’un ouvrage savant sur l’Orient, mais en tant que créateur de l’histoire contemporaine, de l’Orient comme actualité brûlante (puisque c’est lui qui l’a commencée, seul l’expert peut la comprendre convenablement). » (p. 267)

« L’orientaliste regarde l’Orient de haut, avec l’intention de saisir dans sa totalité le panorama qui s’étale sous ses yeux: culture, religion, esprit, histoire, société. Pour cela, il doit voir chaque détail à travers le dispositif d’un ensemble de catégories réductrices (les Sémites, l’esprit musulman, l’Orient, etc.). Puisque ces catégories sont avant tout schématiques et visent l’efficacité, et puisque aucun Oriental ne peut se connaître lui-même comme le connaît un orientaliste, toute vision de l’Orient en vient à reposer, en fin de compte, pour sa cohérence et sa force, sur la personne, l’institution ou le discours dont elle est la propriété. Toute vision globale est fondamentalement conservatrice, et nous avons noté de quelle manière, dans l’histoire des idées de l’Occident sur le Proche-Orient, ces idées se sont maintenue sans tenir compte des témoignages qui le contradisaient. (En réalité, nous pouvons dire que ces idées produisent des témoignages qui prouvent leur validité). » (p. 268)

Quand la Première Guerre mondiale fit entrer l’Orient dans l’histoire, c’est l’orientaliste-comme-agent qui exécuta le travail. Hannah Arendt a remarqué avec justesse que l’équivalent de la bureaucratie est l’agent impérial; ce qui veut dire, dans notre cas, que si l’entreprise académique collective appelée orientalisme était une institution bureaucratique fondée sur une certaine vision conservatrice de l’Orient, ceux qui servaient cette vision en Orient étaient des agents de l’empire, comme T. E. Lawrence.

« En tout cas, ce qui importe à Lawrence, c’est qu’en tant qu’expert blanc, en tant qu’héritier d’années de sagesse académique et populaire à propos de l’Orient, il soit capable de subordonner son style d’existence à celui des Orientaux, puis de jouer le rôle de prophète oriental qui donne forme à un mouvement dans la “nouvelle Asie”. Et quand, pour certaines raisons, le mouvement échoue (il est repris par d’autres, ses objectifs sont trahis, son rêve d’indépendance invalidé), c’est la désillusion de Lawrence qui compte. Loin d’être simplement un homme perdu dans la course confuse des événements, Lawrence s’identifie complètement à la lutte de la nouvelle Asie en train de naître. » (p. 272-273)

« En vérité, ce que Lawrence présente au lecteur est un pouvoir d’expert non médiatisé – le pouvoir d’être, pour une courte période, l’Orient. Tous les événements attribués à la révolte arabe historique sont finalement réduits aux expériences de Lawrence en ce qui la concerne. » (p. 273)

« Renan avait tracé la carte du champ de possibilités ouvert aux Sémites dans la culture, la pensée et la langue; Lawrence, lui, met en graphique l’espace (et, en vérité, s’approprie cet espace) et le temps de l’Asie moderne. Son style a pour effet d’amener l’Asie à portée de main de l’Occident, pour le tenter, mais seulement pour un court instant. A la fin, il nous reste le sentiment de la distance pathétique qui « nous » sépare encore d’un Orient destiné à porter son caractère étranger comme une marque de son altérité permanente vis-à-vis de l’Occident. » (p. 273)

« Les Anglais font probablement moins de différence entre les élites et les masses que les Français, dont les perceptions et la politique ont toujours été fondées sur des minorités et sur les pressions insidieuses exercées par la communauté spirituelle entre la France et ses enfants coloniaux. » (p. 275)

« La doctrine des experts anglais sur les questions orientales s’est formée autour du consensus de l’orthodoxie et de l’autorité du souverain; les Français se sont occupés entre les deux guerres d’hétérodoxie, de liens spirituels, d’originaux. Ce n’est donc pas un hasard si les deux plus importantes carrières universitaires de cette époque, l’une anglaise, l’autre française, sont celles de H. A. R. Gibb et de Louis Massignon: l’intérêt du premier étant défini par la notion de Sunna (ou orthodoxie dans l’islam), celui du second ayant pour centre le personnage soufi théosophique, presque christique, de Mansur al-Hallaj). » (p. 275-276)

« En dehors des caractères pittoresques proposés aux lecteurs européens par les romans exotiques d’écrivains mineurs (Pierre Loti, Marmaduke Pickthall, etc.), le non-Européen que connaît l’Européen est exactement ce qu’en dit Orwell. Il est soit un personnage comique, soit un atome dans une vaste collectivité désignée dans le discours courant ou dans le discours cultivé comme un type indifférencié appelé Oriental. L’orientalisme a contribué à créer ce type d’abstraction par son pouvoir de généralisation, qui convertit des exemplaires d’une civilisation en porteurs de valeurs, de ses idées et de ses positions, que les orientalistes, pour leur part, avaient trouvées dans “l’Orient” et transformées en monnaie courante culturelle. » (p. 282)

L’orientalisme avait eu pour fonction, dans la culture du dix-neuvième siècle, de restituer à l’Europe une portion de l’humanité, mais, au vingtième siècle, il est devenu à la fois un instrument de la politique et, ce qui est plus important, un code permettant à l’Europe d’interpréter à son profit et elle même et l’Orient.

« Je veux dire ceci: ce qui était une spécialité, relativement innocente, de la philologie est devenu une discipline capable de diriger des mouvements politiques, d’administrer des colonies, de faire des déclarations presque apocalyptiques présentant la difficile mission civilisatrice du Blanc; cette métamorphose est à l’œuvre à l’intérieur d’une culture se prétendant libérale, soucieuse de ses critères si vantés de catholicité, de pluralité et d’ouverture d’esprit. En réalité, il s’est produit quelque chose qui est l’inverse même de libéral: le durcissement de la doctrine et de la signification, communiquées par la “science”, en “vérité”. Car si cette vérité se réserve le droit de juger que l’Orient est inaltérablement oriental, comme je l’ai indiqué, le libéralisme n’est alors rien de plus qu’une forme d’oppression et de préjugé. » (p. 284)


III. L’orientalisme franco-anglais moderne en plein épanouissement

« Snouck Hurgronje concède bien que quelque chose d’aussi abstrait que le “droit islamique” subit parfois l’influence de l’histoire et de la société, mais cela l’intéresse beaucoup plus de conserver l’abstraction pour l’utilisation intellectuelle, parce que, dans ses grandes lignes, le “droit islamique” confirme la disparité entre Est et Ouest. La distinction entre Orient et Occident n’est pour lui ni purement académique, ni un cliché populaire, bien au contraire: elle concerne la relation de pouvoir historique, essentielle, existant entre les deux. La connaissance de l’Orient, ou bien met en lumière la différence sur la base de laquelle la suzeraineté européenne (cette expression a des ancêtres vénérables au dix-neuvième siècle) s’étend effectivement sur l’Asie, ou bien le fait ressortir et l’accentue. Connaître l’Orient comme un tout est donc le connaître parce qu’il vous est confié, si vous êtes un Occidental. » (p. 287)

« Pour Gibb, l’Occident a besoin de l’Orient comme de quelque chose à étudier parce qu’il débarrasse l’esprit d’une spécialisation stérile, qu’il calme l’affliction causée par un ethnocentrisme de clocher excessif, qu’il aide à saisir les questions vraiment centrales dans l’étude de la culture. Si l’Orient prend plus figure de partenaire dans cette dialectique naissante de la conscience de soi culturelle, c’est, d’abord, parce qu’il est plus un défi qu’autrefois et, ensuite, parce que l’Occident entre dans une phase relativement nouvelle de crise culturelle, dont l’une des causes est l’affaiblissement de sa suzeraineté sur le reste du monde. » (p. 289)

« Non moins importante pour la formation méthodologique: l’utilisation par les sciences humaines de “types”, à la fois comme procédé analytique et comme une manière de voir les objets familiers sous un jour nouveau. [...] La notion de type – oriental, islamique, arabe, que sais-je encore – persiste et se nourrit d’abstractions ou de paradigmes ou de types tels qu’ils apparaissent dans les sciences humaines modernes. » (p. 291)

« Dans les autres disciplines des sciences humaines, les idées d’Auerbach sur le dépaysement s’appliquent, mais les orientalistes islamisants n’ont jamais, pour leur part, considéré leur dépaysement à l’égard de l’islam comme quelque chose de salutaire ou comme une attitutde entraînant une meilleure compréhension de leur propre culture. Au contraire, cette distance a simplement renforcé leur sentiment de la supériorité de la culture européenne; leur antipathie s’étendait à tout l’Orient, dont l’islam était considére comme un représentant dégradé (et d’ordinaire très dangereux). » (p. 291)

« Je suis en train de décrire quelque chose qui caractérise l’orientalisme islamisant jusqu’aujourd’hui: sa position réactionnaire quand on le compare aux autres sciences de l’homme (et même à d’autres branches de l’orientalisme), son retard général du point de vue méthodologique et idéologique, et sa relative insularité vis-à-vis des développements qui se produisent à la fois dans les autres sciences humaines et dans le monde réel des conditions historiques, économiques, sociales et politiques. » (p. 292)

« Cependant, on n’a pas encore assez insisté, dans les histoires de l’antisémitisme moderne, sur la légitimation donnée par l’orientalisme à ces désignations qui font mention de l’atavisme et – ce qui compte plus pour ma thèse – sur la manière dont cette légitimation universitaire et intellectuelle a persisté à notre époque lorsqu’on parle de l’islam, des Arabes ou du Proche-Orient. En effet, alors qu’il n’est plus possible d’écrire des dissertations savantes (ou même de vulgarisation) soit sur l’« esprit des nègres » soit sur la « personnalité juive », il est parfaitement possible d’entreprendre des recherches sur des sujets tels que l’« esprit de l’islam » ou le « caractère arabe » - mais je reviendrai plus loin sur ce sujet. » (p. 293-294)

« Aucun savant, aucun chercheur n’est évidemment le représentant parfait de quelque type idéal ou de quelque école auxquels il appartient par son origine nationale ou à cause des accidents de l’histoire. Pourtant, dans une tradition qui est relativement très isolée et très spécialisée comme l’orientalisme, je crois que chaque savant se rend compte, en partie consciemment, en partie inconsciemment, de sa tradition nationale, sinon de son idéologie nationale. C’est particulièrement vrai de l’orientalisme, parce que les nations européennes sont politiquement engagées dans les affaires de l’un ou de l’autre des pays d’Orient: nous pensons immédiatement au cas de Snouck Hurgronje, pour citer un exemple qui n’est ni anglais ni français, et où le sentiment d’identité nationale du savant est simple et clair. Même après avoir fait toutes les réserves convenables sur la différence entre un individu et un type (ou entre un individu et une tradition), il est néanmoins frappant de voir jusqu’à quel point Gibb et Massignon ont été des types représentatifs. Peut-être vaudrait-il mieux dire que Gibb et Massignon ont répondu à toutes les attentes créées pour eux par leurs traditions nationales, par la politique de leur pays et par l’histoire interne de leur “école” nationale d’orientalisme. » (p. 294-295)

« Gibb est né en Egypte, Massignon en France. Ils devaient l’un et l’autre devenir des hommes profondément religieux dont l’étude allait porter, plutôt que sur la société, sur la vie religieuse en société. Ils étaient l’un et l’autre engagés dans le monde; une de leurs grandes réussites a été de rendre l’érudition traditionnelle utile pour le monde politique moderne. Pourtant, leurs œuvres ont une portée – presque une texture – fort différente, même si l’on tient compte de disparaités évidentes dans leur formation et leur éducation religieuse. » (p. 295-296)

Massignon a consacré toute sa vie à étudier l’œuvre d’al-Hallaj.

« Telle a bien été la contribution la plus importante de Massignon, et il est vrai que, dans l’islamologie française contemporaine (comme on l’appelle parfois), s’est développée une tradition d’identification aux “forces vitales” qui inspirent “la culture orientale”; il suffit de citer les travaux remarcables de savants tels que Jacques Berque, Maxime Rodinson, Yves Lacoste, Roger Arnaldez – très différents les uns des autres, et par leur manière d’aborder le sujet et par leurs intentions – pour être frappé par l’effet fécondant de l’exemple de Massignon, qui a laissé une indéniable empreinte intellectuelle sur chacun d’eux. » (p. 297)

« Ses essais, sans parler de sa monumentale étude sur al-Hallaj, puisent sans effort dans le corpus entier de la littérature islamique; son érudition époustouflante et sa personnalité presque familière font qu’il ressemble parfois à un érudit inventé par Jorge Luis Borges. Il a été très sensible aux thèmes “orientaux” dans les littératures européennes, qui ont aussi intéressé Gibb, mais celui-ci était attiré par les écrivains européens qui “comprennent” l’Orient, par les textes européens qui sont par avance des corroborations artistiques de ce que des savants révéleront par la suite (ainsi W. Scott comme source pour étudier Saladin), ce qui n’était pas le cas de Massignon. Son “Orient” est en totale harmonie avec le monde des Sept Dormants ou des prières abrahamiques (les deux thèmes relevés par Gibb comme signes distinctifs des opinions non orthodoxes de Massignon sur l’islam): hors du commun, un peu bizarre, répondant totalement aux éclatants dons d’interprétation de Massignon (qui, d’une certaine manière, fabriquent leur sujet). Si Gibb aime le Saladin de Walter Scott, la prédilection de Massignon va à Nerval, suicidé, poète maudit et curiosité psychologique. Cela ne veut pas dire que Massignon s’est surtout consacré à l’étude du passé; au contraire, il a été une présence de taille dans les relations franco-islamiques, aussi bien dans la politique que dans la culture. Cet homme passionné a cru évidemment que l’on ne pouvait pas pénétrer dans le monde de l’islam par la seule érudition, mais qu’il fallait y consacrer toutes ses activités; ainsi – ce n’est pas la moindre – Massignon a chaudement encouragé la sodalité Badaliyya, l’un des sous-groupes de la chrétienté orientale subsumée à l’intérieur de l’islam. » (p. 298)

« Les grands dons littéraires de Massignon donnent parfois à son travail d’érudition l’apparence d’une spéculation capricieuse, cosmopolite à l’excès et souvent réservée à des initiés, mais cette apparence est trompeuse. Il a délibérément voulu éviter ce qu’il appelait “l’exégèse analytique et statique de l’orientalisme”, une sorte d’entassement sans vie, sur des textes ou des problèmes supposés islamiques, de sources, d’origines, de preuves, de démonstrations, etc.; il a partout essayé d’introduire autant que possible le contexte d’un texte ou d’un problème, de l’animer, de surprendre presque son lecteur par les vues pénétrantes que peuvent avoir ceux qui, comme lui, aiment à pousser les barrières des disciplines ou de la tradition pour pénétrer le cœur humain d’un texte. Aucun orientaliste moderne - certainement pas Gibb, qui a été presque son égal par le talent et le rayonnement – ne pouvait se référer aussi facilement (et aussi précisément) dans le même travail à une foule de mystiques islamiques et à Jung, à Heisenberg, à Mallarmé et à Kierkegaard; aucun n’avait cette largeur de vue combinée à l’expérience politique concrète dont il parle, en 1952, dans “L’Occident devant l’Orient: primauté d’une solution culturelle”. Son univers culturel était cependant bien défini, il avait une structure ferme qui est restée intacte du début à la fin de sa carrière, et il était corseté, malgré la richesse presque inégalée de son domaine et de ses références, dans un ensemble d’idées foncièrement immuables. » (p. 298-299)

« La figure exemplaire, pour Massignon, est celle d’al-Hallaj, qui cherchait sa libération à l’extérieur de la communauté en demandant, et finalement en obtenant, la crucifixion que refusait l’islam comme un tout; Muhammad, selon Massignon, avait délibérément rejeté l’occasion qui lui était offerte de combler l’écart qui le séparati de Dieu. Al-Hallaj est parvenu à réaliser une union mystique avec Dieu à contre-fil de l’islam. » (p. 300)

« En lisant Massignon, on est frappé par son insistance répétée sur la nécessité d’une lecture complexe: il est impossible de douter de la sincérité de ces conseils. Il écrit, en 1951, que son genre d’orientalisme n’est “ni une manie d’exotisme ni un reniement de l’Europe, mais une mise au niveau entre nos méthodes de recherches et les traditions vécues d’antiques civilisations”. Lorsqu’il est mis en pratique pour lire un texte arabe ou islamique, ce type d’orientalisme a produit des interprétations d’une intelligence presque écrasante; on aurait bien tort de ne pas respecter le véritable génie, la grande nouveauté de l’esprit de Massignon. » (p. 301)

« Aucun savant, pas même un Massignon, ne peut résister aux pressions qu’exerce sur lui son pays ou la tradition érudite dans laquelle il travaille. Dans une bonne partie de ce qu’il dit de l’Orient et de ses relations avec l’Occident, Massignon semble reprendre en les élaborant les idées des autres orientalistes français. Nous devons cependant admettre que la subtilité, le style personnel, le génie individuel peuvent, en fin de compte, supplanter les contraintes politiques qui agissent de manière impersonnelle par l’intermédiaire de la tradition et de l’ambiance nationales. Même ainsi, il nous faut aussi reconnaître, dans le cas de Massignon, que, suivant une certaine direction, ses idées sur l’Orient sont restées de bout en bout traditionnelles et orientalistes, malgré leur caractère personnel et leur remarquable originalité. Selon lui, l’Orient islamique est spirituel, sémitique, tribal, radicalement monothéiste, non aryen: ces adjectifs ont l’air d’un catalogue de description ethnologiques de la fin du dix-neuvième siècle. » (p. 303)

« Son al-Hallaj représente parfaitement cette double volonté. Massignon lui accorde une importance disproportionnée, d’abord parce que le savant a décidé de mettre un personnage en valeur au-dessus de la culture qui le nourrit, et ensuite parce que al-Hallaj représente un défi constant, irritant même, pour le chrétien occidental pour lequel la foi n’est pas (ne peut pas être) un sacrifice de soi poussé à l’extrême comme pour le soufi. Dans un cas comme dans l’autre, Massignon donne littéralement pour objet à al-Hallaj d’incarner des valeurs mises essentiellement hors la loi par le système de doctrine central de l’islam, système que Massignon lui-même décrit surtout pour le circonvenir avec al-Hallaj. » (p. 304)

« En d’autres termes, les représentations ont des fins, elles fonctionnent la plupart du temps, elles accomplissent une tâche, ou de nombreuses tâches. Les représentations sont des formations, ou comme l’a dit Roland Barthes de toutes les opérations du langage, elles sont des déformations. L’Orient, en tant que représentation en Europe, est formé – ou déformé – à partir d’une sensibilité de plus en plus spécifique envers une région géographique appelée “l’Orient”. » (p. 305)

L’orientalisme fournit à sa propre société des représentations de l’Orient:

a) qui portent son empreinte distinctive;

b) qui illustrent sa conception de ce que l’Orient peut ou devrait être;

c) qui discutent consciemment les opinions de quelqu’un d’autre sur l’Orient;

d) qui donnent au discours orientaliste ce dont il semble avoir le plus besoin à ce moment, et

e) qui répondent à certaines demandes culturelles, professionnelles, nationales, politiques et économiques de l’époque. « Il est bien évident que, quoique jamais absent, le rôle du savoir positif est loin d’être absolu. Au contraire, le “savoir” – qui n’est jamais brut, immédiat ou simplement objectif – est ce que distribuent et redistribuent les cinq attributs de la représentation orientlaiste que je viens d’énumérer. » (p. 306)

L’opinion de Gibb sur l’orientalisme: « Selon lui, il ne faut pas considérer les études orientales comme des activités savantes, mais plutôt comme des instruments de la politique nationale envers les Etats du monde post-colonial qui viennent d’accéder à l’indépendance, et qui sont peut-être bien intraitables; l’orientaliste, qui a pris une conscience refocalisée de son importance pour la communauté atlantique, doit être un guide pour des hommes qui déterminent la politique, des hommes d’affaires, des savants de la nouvelle génération. » (p. 308)

« Ce n’est donc pas un hasard si l’idée maîtresse de Gibb, dans presque tout ce qu’il a écrit sur l’islam et les Arabes, et la tension entre un “islam”, fait oriental transcendant et contraignant, et les réalités de l’expérience quotidienne. Comme savant et comme chrétien dévot, il place son intérêt dans l’”islam”; mais les complications introduites par le nationalisme, la lutte des classes, les expériences individualisantes de l’amour, de la colère ou du travail sont relativement triviales pour lui. » (p. 310)

« Mais l’argument central de Gibb est que l’islam, peut-être parce qu’il représente finalement le souci exclusif de l’Oriental, non pour la nature, mais pour l’individu, a une présence et une domination ultimes sur la vie tout entière de l’Orient islamique. Pour Gibb, l’islam est l’orthodoxie islamique, il est aussi la communauté des croyants, il est la vie, l’unité, l’intelligibilité, les valeurs. Il est la loi et l’ordre, aussi, malgré les interruptions de mauvais goût des jihadistes et des agitateurs communistes. En lisant page après page la prose de Gibb dans Whither Islam?, nous apprenons que les nouvelles banques commerciales en Egypte et en Syrie sont des faits de l’islam, ou une initiative islamique; que les écoles et le niveau d’alphabétisaion qui s’élève sont des faits de l’islam, tout comme le journalisme, l’occidentalisation et les sociétés intellectuelles. Gibb ne parle à aucun moment du colonialisme européen quand il étudie la montée du nationalisme et ses “toxines”. Il ne vient jamais à l’esprit de Gibb que l’histoire de l’islam moderne pourrait être plus intelligible si l’on tenait compte de sa résistance, politique ou non, au colonialisme, de même qu’il paraît au fond hors du sujet d’indiquer si les gouvernements “islamiques” dont il parle sont républicains, féodaux ou monarchiques. » (p. 311)

« L’orientaliste considère donc que sa tâche est d’exprimer cette dislocation et, par conséquent, de dire la vérité sur l’islam qui, par définition – puisque ses contradiction inhibent son pouvoir d’autodiscernement -, ne peut l’exprimer. La majeure partie des affirmations de Gibb sur l’islam fournit à celui-ci des concepts que la religion ou la culture, par sa définition une fois de plus, est incapable de saisir: “La philosophie orientale n’a jamais apprécié l’idée fondamentale de justice dans la philosophie grecque.” Quant aux sociétés orientales, “à la différence de la plupart des sociétés occidentales, [elles se] sont en général consacrées à construire des organisations sociales stables [plutôt que de] construire des systèmes idéaux de pensée philosophique.” La principale faiblesse interne de l’islam est qu’”il a rompu l’association entre les ordres religieux et les classes supérieures et moyennes des musulmans”. Mais Gibb se rend compte aussi que l’islam n’est jamais resté isolé du reste du monde, et qu’il doit donc être sujet à une série de dislocations extérieures, d’insuffisances et de disjonctions entre lui et le monde. Ainsi, il dit que l’islam moderne est le résultat d’une réligion classique qui entre dans un contact asynchrone avec les idées romantiques de l’Occident. Pour réagir contre cet assaut, l’islam a formé une école de modernistes dont les idées révèlent partout le désespoir, des idées qui ne sont pas adaptées au monde moderne: le mahdisme, le nationalisme, le renouvellement du califat. La réaction conservatrice contre le modernisme n’est pas moins inadaptée à la modernité, car elle a produit une sorte de luddisme buté. Alors qu’est l’islam, en fin de compte, s’il ne peut avoir raison de ses dislocations internes ni s’accommoder de ce qui l’entoure? » (p. 313-314)

« Gibb écrit sobrement. Massignon avait le flair d’un artiste pour qui aucune référence n’est trop extravagante tant qu’elle est dominée par un don d’interprétation original: ces deux savants ont mené l’autorité œcuménique de l’orientalisme européen aussi loin qu’elle pouvait aller. Après eux, la nouvelle réalité – le nouveau style de spécialiste – a été, de manière générale, anglo-américaine et, plus strictement, celle des sciences sociales américaines. Le vieil orientalisme s’est brisé en mille morceaux; chacun d’eux, pourtant, continue à servir les dogmes orientalistes traditionnelles. » (p. 317)


IV. La phase récente

La France et la Grande Bretagne ne sont plus sur le devant de la scène de la politique mondiale: l’empire américain les a délogées. Toutes les parties du monde qui furent colonisées sont maintenant liées aux Etats-Unis par un vaste réseau d’intérêts, tout comme la prolifération de sous-spécialités universitaires sépare (et cependant met en rapport) toutes les anciennes disciplines philologiques créées en Europe, telles que l’orientalisme. Le “spécialiste en aires culturelles” (area specialist, comme on l’appelle aujourd’hui) revendique la compétence d’un expert régional, mise au service du gouvernement ou des affaires, ou de l’un et des autres. » (p. 318)


1. Images populaires et représentations scientifiques

« On rencontre constamment des dessins humoristiques représentant un cheikh arabe debout à côté d’une pompe à essence. Pourtant, ces Arabes sont clairement des “Sémites”: leur nez nettement crochu, leur mauvais sourire moustachu rappellent à l’évidence (à des gens qui, dans l’ensemble, ne sont pas sémites) que les “Sémites” sont à l’origine de toutes “nos” difficultés, qui, dans le cas présent, consistent dans la pénurie de pétrole. L’animosité antisémite populaire est passée en douceur du juif à l’Arabe, puisque l’image est presque la même. » (p. 319)

« [...] l’Arabe, c’est comme à une valeur négative. On le voit comme l’élément perturbateur de l’existence d’Israël et de l’Occident, ou, sous un autre aspect de la même chose, comme un obstacle, qui a pu être surmonté, à la création de l’Etat d’Israël en 1948. » (p. 319)

« En effet, le juif de l’Europe prénazie a bifurqué: ce que nous avons maintenant, c’est un héros juif, construit à partir d’un culte reconstruit de l’orientaliste-aventurier pionnier (Burton, Lane, Renan) et de son ombre rampante, mystérieuseent redoutable, l’Arabe oriental. Isolé de tout sauf du passé qu’a créé pour lui la polémique orientaliste, l’Arabe est enchaîné à une destinée qui le fixe et le condamne à une série de réactions périodiquement châtiées par ce que Barbara Tuchman appelle d’un nom théologique, “l’épée terrible et rapide d’Israël”. » (p. 320)

« Le cinéma et la télévision associent l’Arabe soit à la débauche, soit à une malhonnêteté sanguinaire. Il apparaît sous la forme d’un dégénéré hypersexué, assez intelligent, il est vrai, pour tramer des intrigues tortueuses, mais essentiellement sadique, traître, bas. Marchand d’esclaves, conducteur de chameaux, trafiquant, ruffian haut en couleur, voilà quelques-uns des rôles traditionnels des Arabes au cinéma. On peut voir le chef arabe (chef de maraudeurs, de pirates, d’insurgés “indigènes”) grogner en direction de ses prisonniers, le héros occidental et la blonde jeune fille (l’un et l’autre pétris de santé): “Mes hommes vont vous tuer, mais ils veulent d’abord s’amuser.” En parlant, il fait une grimage suggestive: c’est cette image dégradée du cheikh de Valentino qui est en circulation. Les bandes d’actualité et les photographies de presse montrent toujours les Arabes en grand nombre: rien d’individuel, pas de caractéristique personnelle, la plupart des images représentent la rage et la misère de la masse ou des gestes irrationnels (donc désespérément excentriques). Derrière toutes ces images se cache la menace du jihad. Conséquence: la crainte que les musulmans (ou les Arabes) ne s’emparent du monde. » (p. 320-321)

« Sur ce seul groupe ethnique ou religieux on peut dire ou écrire pratiquement n’importe quoi, sans se heurter à la moindre objection ou à la moindre protestation. » (p. 321)

« L’orientaliste ne débute plus dans sa carrière en essayant de connaître les langues ésotériques de l’Orient; il commence par acquérir une formation en sciences sociales, puis il “applique” sa science à l’Orient, où à un autre lieu. Voilà la contribution spécifique de l’Amérique à l’histoire de l’orientalisme, et on peut la dater, en gros, du début de l’immédiat après-guerre, quand les Etats-Unis se sont trouvés dans la position dominante que venaient d’évacuer la Grande-Bretagne et la France. » (p. 324)

« [...] il n’y avait pas de tradition profondément sentie de l’orientalisme, et, par conséquent, aux Etats-Unis, la connaissance de l’Orient n’est jamais passée, comme elle l’a fait en Europe, par les processus d’affinage, de quadrillage et de reconstruction qui commencent avec l’étude philologique. » (p. 324)

En fait, le nouvel orientaliste, de formation américaine, a reppris à son compte l’hostilité culturelle de l’ancien. Dans sa formation la philologie occupe une place relativement faible. Il essaie ni plus ni moins que de maintenir l’Arabe et le Musulman dans des concepts qui le châtrent, de les réduire à des “attitudes”, à des “tendances”, à des statistiques: bref, de les déshumaniser. « Puisqu’un poète ou un romancier arabe – et ils sont nombreux – parle de ses expériences, de ce qui compte pour lui, de son humanité (aussi étrange que cela paraisse), il perturbe effectivement les divers schémas (image, clichés, abstractions)par lesquels on représente l’Orient. Un texte littéraire parle plus ou moins directement d’une réalité vivante. » (p. 325)

« En effet, dans ce que font aujourd’hui les experts universitaires sur le Proche Orient, il y a peu de chose qui ressemble à l’orientalisme traditionnel, celui qui s’est terminé avec Gibb et Massignon; les principales choses qu’il reproduit sont, comme je l’ai dit, une certaine hostilité culturelle et un sentiment fondé plus sur la compétence de l’expert que sur celle du philologue. » (p. 325)


2. La politique des relations culturelles

Le parallélisme entre les visées impériales de l’Europe et celles de l’Amérique sur l’Orient (Extrême-Orient et Proche-Orient) est évident. Ce qui l’est peut-être moins, c’est:

a) jusqu’à quel point la tradition européenne d’érudition orientaliste a été, sinon reprise, du moins accommodée, normalisée, domestiquée, puis vulgarisée et versée dans l’efflorescence des études sur le Proche-Orient qui s’est produite aux Etats-Unis après la guerre;

b) jusqu’à quel point la tradition européenne a donné naissance, aux Etats-Unis, à une attitude cohérente chez la plupart des savants, des institutions, des styles de discours et des orientations, quoique soient apparus au même moment dans les sciences sociales des raffinements aussi bien que des techniques paraissant (encore une fois) extrêmement élaborées.

« Gustave von Grunebaum a produit une œuvre orientaliste solide, centrée sur l’islam en tant que culture holistique, au sujet de laquelle il a continué à faire, tout au long de sa carrière, les mêmes généralisations négaives et essentiellement réductrices. Son style, où l’on trouve souvent des traces chaotiques de sa polymathie austro-germanique et des préjugés canoniques pseudo-scientifiques de l’orientalisme français, anglais et italien qu’il a absorbé, ainsi que d’un effort presque désespéré pour rester le savant-observateur impartial, est difficile à lire. Ainsi, il fourre ensemble, dans une page caractéristique traitant de l’image que l’islam se fait de lui-même, une demi-douzaine de références à des textes islamiques tirés de périodes aussi nombreuses que possible, et, aussi bien, des références à Husserl et aux présocratiques, des références à Lévi-Strauss et à différents chercheurs en sciences humaines américains. Il n’a pas de peine à supposer que l’islam est un phénomène unitaire, à la différence de toutes les autres religions et civilisations, et, à partir de là, il montre qu’il n’est pas humain, qu’il est incapable de se développer, de se connaître lui-même et d’être objectif, tout autant que non créateur, non scientifique et autoritaire. » (p. 331)

« Von Grunebaum est devenu la proie, à la fois, des dogmes orientalistes dont il a herité, et d’un trait particulier de l’islam qu’il a choisi d’interpréter comme un défaut: qu’on peut trouver dans l’islam “une théorie de la religion et peu de témoignages sur la religion vécue, une théorie de la politique et peu de documents politiques précis, une théorie de l’histoire et peu d’événements datés, une théorie de la structure sociale et peu d’”actes” individualisés, une théorie de l’économie et peu de séries chiffrées, etc.” Cela a pour conséquence une vision historique de l’islam entièrement entravée par la théorie d’une culture incapable de rendre justice à sa réalité existentielle dans l’expérience de ses membres – ou même de l’examiner. L’islam de von Grunebaum, après tout, est l’islam des orientalistes européens qui l’ont précédé – monolithique, méprisant l’expérience humaine ordinaire, grossier, réducteur, immuable. » (p. 334)

Par définition, les orientalistes savent des choses que les Orientaux ne peuvent pas savoir d’eux-mêmes.


3. L’islam, rien que l’islam

« Dans sa résistance aux colonialistes étrangers, le Palestinien arabe est, ou bien un sauvage stupide, ou bien une quantité négligeable, du point de vue moral et même du point de vue existentiel. Selon la loi israelienne, seul un juif possède tous les droits civiques, et il a le privilège d’immigrer sans restriction; bien qu’ils soient des habitants du pays, on n’a accordé aux Arabes que des droits plus limités: ils ne peuvent immigrer, et s’ils paraissent ne pas avoir les mêmes droits, c’est parce qu’ils sont “moins développés”. L’orientalisme gouverne de bout en bout la politique israélienne à l’égard des Arabes. » (p. 337)

« Il y a de bons Arabes (ceux qui font ce qu’on leur dit) et de mauvais Arabes (qui ne le font pas, et sont donc des terroristes). Mais surtout il y a ces Arabes qui, une fois vaincus, se tiendront avec obéissance de l’autre côté d’une ligne fortifiée imprenable, gardée par le plus petit nombre d’hommes possible, selon la théorie que les Arabes ont dû accepter le mythe de la supériorité des Israéliens et n’oseront jamais attaquer. » (p. 337)

« De lui-même, en lui-même, comme ensemble de croyances, comme méthode d’analyse, l’orientalisme ne peut se développer. En fait, il est par sa doctrine l’antithèse du développement, son argument central est le mythe du développement interrompu des Sémites. De cette matrice sortent d’autres mythes, chacun montrant le Sémite comme le contraire de l’Occidental et la victime, irrémédiablement, de ses propres faiblesses. Par tout un enchaînement de circonstances, le mythe sémitique a bifurqué dans le mouvement sioniste; l’un des Sémites a suivi la voie de l’orientalisme, l’autre, l’Arabe, a été forcé de suivre celle de l’Oriental. Chaque fois qu’on invoque la tente et la tribu, on utilise le mythe. Les institutions construites autour de ces instruments augmentent leur emprise sur l’esprit. Chaque orientaliste s’appuie, littéralement, sur un système dont le pouvoir est chancelant, étant donné que les mythes que propage l’orientalisme sont éphémères. Ce système culmine aujourd’hui dans les institutions d’Etat elles-mêmes. Lorsqu’on écrit sur le monde oriental arabe, on le fait donc avec l’autorité d’une nation, on ne le fait pas pour affirmer une idéologie tapageuse, mais avec la certitude indiscutée de posséder la vérité appuyée par la force absolue. » (p. 337-338)

Dans le numéro de février 1974, Commentary offrait un article du Gil Carl Alroy intitulé Do the Arabs Want Peace? Alroy est l’auteur de deux ouvrages, Attitudes towards Jewish Statehood in the Arab World et Images of Middle East Conflict. « Alroy doit prouver que, parce que les Arabes sont, premièrement, unanimes dans leur penchant pour une vengeance par le sang, deuxièmement, inadaptés psychologiquement à la paix, et, troisièmement, liés congénitalement à une conception de la justice qui veut dire le contraire de cela, il ne faut pas leur faire confiance, mais les combattre sans cesse comme on combat les autres maladies mortelles. » (p. 338)

« Les affirmations sur les Arabes que formulent les orientalistes sont très détaillées quand elles critiquent point par point leurs caractéristiques, beaucoup moins quand elles analysent ce qui fait leur force. La famille arabe, la rhétorique arabe, le caractère arabe, malgré les abondantes descriptions qu’en donnent les orientalistes, apparaissent comme privés de nature, sans épaisseur humaine, même lorsque ces descriptions sont capables d’embrasser avec ampleur et profondeur le domaine auquel elles s’appliquent. » (p. 340)

« L’image de l’Oriental Arabe qui ressort de ce texte [Sania Hamady, Temperament and Character of the Arabs] est résolument négative; mais alors, demandons-nous, pourquoi toute cette série d’ouvrages qui lui sont consacrés? Qu’est-ce qui passionne les orientalistes, sinon – ce qui n’est certainement pas le cas – l’amour pour la science arabe, l’esprit arabe, la société arabe, les créations arabes? En d’autres termes, dans le discours mythique qui la concerne, de quelle nature est la présence arabe? » (p. 341)

« Toute l’histoire de l’orientalisme montre qu’il s’est employé à faire, d’insinuations et d’hypothèses, des “vérités” indiscutables. La plus indiscutable et la plus bizarre de ces idées (puisqu’il est difficile de croire qu’on puisse la soutenir pour n’importe quelle autre langue) est peut-être que l’arabe, en tant que langue, est une idéologie dangereuse. » (p. 345)

E. Shouby, The Influence of the Arabic Language on the Psychology of the Arabs. « Shouby est cité souvent comme une autorité: en effet, il parle avec autorité et il hypostasie une espèce d’Arabe muet qui a, en même temps, une grande maîtrise des mots, jouant à des jeux qui n’ont guère de sérieux ni d’intérêt. Le mutisme tient un grand rôle dans ce dont parle Shouby, puisqu’il ne fait pas une seule sitation tirée de la littérature, cette littérature dont les Arabes sont si fiers. Où donc l’influence de la langue arabe se manifeste-t-elle sur l’esprit arabe? Exclusivement à l’intérieur du monde mythologique créé pour l’Arabe par l’orientalisme. L’Arabe est symbole de mutisme combiné à la surabondance de l’expression, de pauvreté combinée à l’excès. Qu’on puisse arriver à un résultat de ce genre par le moyen de la philologie témoigne de la triste fin d’une tradition qui fut complexe, et qui ne se retrouve à présent que chez de très rares personnes. Cette manière qu’a l’orientaliste d’aujourd’hui de se reposer sur la “philologie” est la dernière infirmité d’une discipline savante complètement transformée et passée aux mains des experts en idéologie. » (p. 345)


4. Orientaux Orientaux Orientaux

« Le système de fiction idéologique que j’ai appelées orientalisme a de sérieuses implications, et ce n’est pas seulement parce que, intellectuellement, il est peu honorable. En effet, les Etats-Unis sont aujourd’hui lourdement engagés au Moyen-Orient, plus lourdement que partout ailleurs: les experts qui conseillent les hommes politiques sur les questions du Moyen-Orient sont, presque jusqu’au dernier, imbus d’orientalisme. Pour la plus grande partie, cet engagement est bâti, c’est le cas de le dire, sur le sable, puisque les experts donnent des directives fondées sur des abstractions qui se vendent bien: ce sont, pour la plupart, de vieux stéréotypes orientalistes habillés de jargon politique, et, pour la plupart aussi, elles ont été complètement inadéquates pour décrire ce qui s’est produit ces derniers temps au Liban ou, auparavant, dans la résistance populaire palestinienne à Israël. » (p. 346)

Malgré ses échecs, son jargon déplorable, son racisme à peine caché, son appareil intellectuel sans épaisseur, l’orientalisme fleurit aujourd’hui.

La plupart des cours élémentaires de langues orientales sont faits aujourd’hui, dans les universités américaines, par des « informateurs indigènes ». Le pouvoir, dans le système (les universités, les fondations, etc) est presque exclusivement aux mains des non-Orientaux, bien que le rapport du nombre du personnel oriental en poste au nombre des non-Orientaux ne soit pas d’une manière si écrasante en faveur de ces derniers.

« [...] alors qu’il existe des douzaines d’organisations aux Etats-Unis qui étudient l’Orient arabe et islamique, il n’y en a aucune en Orient qui étudie les Etats-Unis; ceux-ci représentent pourtant la principale influence économique et politique dans la région. Pire encore, il n’y a en Orient pour ainsi dire aucun institut, même modeste, qui soit consacré à l’étude de l’Orient. » (p. 349)

L’Orient moderne participe à sa propre orientalisation.

« L’orientalisme tel que je l’ai caractérisé dans cette étude met en cause, non seulement la possibilité d’une érudition qui ne soit pas politique, mais encore l’opportunité d’un lien trop étroit entre le savant et l’Etat. Il me semble tout aussi évident que les circonstances qui font de l’orientalisme un type de pensée continuellement destinée à persuader vont durer: c’est une image d’ensemble plutôt déprimante. » (p. 351)

« D’ailleurs, des érudits et des critiques qui ont reçu une formation orientaliste traditionnelle sont parfaitement capables de se libérer de l’ancienne camisole de force idéologique. La formation de Jacques Berque, celle de Maxime Rodinson se classent parmi les plus rigoureuses, mais ce qui vivifie leurs recherches, même sur des problèmes traditionnels, est leur prise de conscience méthodologique. Car, si l’orientalisme a été, historiquement, trop satisfait de lui-même, trop isolé, plein d’une confiance positiviste en ses méthodes et en ses prémisses, l’ouverture à ce qu’il étudie en orient ou à propos de lui peut être obtenue en soumettant sa propre méthode à la critique. C’est ce qui caractérise Berque et Rodinson, chacun à sa manière. Leurs œuvres font toujours preuve, d’abord d’une sensibilité directe à la matière qui s’offre à eux, puis d’un examen continuel de leur propre méthodologie et de leur propre pratique, d’une tentative constante pour que leur travail réponde à la matière et non à des doctrines préconçues. Berque et Rodinson, ainsi qu’Abdel Malek et Roger Owen, se rendent certainement compte qu’il vaut mieux faire l’étude de l’homme et de la société – qu’ils soient orientaux ou non – dans tout champ des sciences humaines; ces savants lisent donc d’un œil critique et étudient ce qui se fait dans d’autres domaines que le leur. L’attention que porte Berque aux découvertes récentes de l’anthropologie structurale, celle de Rodinson pour la sociologie et la théorie politique, celle d’Owen pour l’histoire économique: voilà des correctifs instructifs que les sciences humaines actuelles apportent à l’étude des problèmes dits orientaux. » (p. 352)

« Je considère que l’échec de l’orientalisme a été un échec humain tout autant qu’un échec intellectuel; en effet, en ayant à s’opposer irréductiblement à une région du monde qu’il considérait comme “autre” que la sienne, l’orientalisme n’a pas été capable de s’identifier à l’expérience humaine, ni même de la considérer comme une expérience. » (p. 353)

« [...] il n’est que trop facile de fabriquer, d’appliquer, de conserver des systèmes de pensée tels que l’orientalisme, des discours de pouvoir, des fictions idéologiques – menottes forgées par l’esprit. » (p. 354)

« La connaissance de l’orientalisme peut avoir un sens, qui est de rappeler comment, de quelle manière séduisante, peut se dégrader la connaissance, n’importe quelle connaissance, n’importe où, n’importe quand. Et peut-être plus aujourd’hui qu’hier. » (p. 354)


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08 janvier 2007

Vasile Lovinescu, Creangă şi Creanga de Aur, (note de lectura)

Ediţia a doua, îngrijită de Florin Mihăescu şi Roxana Cristian. Editura Rosmarin, Bucureşti, 1996.

Creanga de Aur
Explicaţie preliminară: “Prezenta lucrare nu este ceea ce se numeşte în mod obişnuit un studiu de folclor; basmele lui Creangă sunt doar un punct de plecare, pretext şi materie primă ale unor consideraţii strict adecvate şi ţesute pe ştiinţa simbolurilor, disciplină tradiţională caracterizată ca imuabilă, unanimă, perenă, cu legi proprii coextensive cu acelea ale unui univers semnificativ şi ierarhizat, misterios, dar nu absurd. A poseda această ştiinţă este a poseda Creanga de Aur şi firul Ariadnei, simboluri complementare.” (p. 5)

Creanga de Aur este capabilă să indice o cărare acolo unde drumul pare absent. Firul Ariadnei lasă un semn pe drumul parcurs, împiedicând dispariţia lui şi implicit salvgardând posibilitatea întoarcerii.

“Dar pe lângă aspectul doctrinar mai este şi aspectul metodic al problemei. Cititorului îi trebuie o învăţătură care să fie în acelaşi timp şi o descărcare electrică. Vrăjmaşul nostru de căpetenie este apatia mentală, cenuşa formată de cadavrele noţiunilor sedimentate de secole. Straturile lor au înăbuşit în omul modern Amintirea, Anamnesis, Dorul, Nostalgia, obârşii izvorâte din intuiţia intelectuală.” (p. 5)

Fundamental, mitul nu este nici invenţie, nici convenţie omenească. Mitul este o coborâre uranică, fixată în virtutea legii de analogie inversă în entităţi fabuloase sau reale. Când mitul pur este măturat de pe cer de simunul abstracţiunilor, ceea ce rămâne este pur cantitativ şi lipsit de forţă explicativă.

“Avem numnai o alternativă: sau cerul e o ţesătură în care se încifrează hieroglife veşnice, armătură impalpabilă a tuturor gesturilor, artelor şi meşteşugurilor; sau firmamentul se destramă în pulbere radioactivă.” (p. 6)

Demitizarea lumii, destrămarea paradigmelor şi a schemelor transcendete, conduce la o dezlănţuire a energiei care culminează în haos.

Raţiunea suficientă a societăţilor tradiţionale era mitul, formă de încifrare deopotrivă simbolică şi rituală.

Lucrarea lui Ovidiu Bârlea, Poveştile lui Creangă, este nepreţuită pentru studierea rădăcinilor basmelor lui Creangă. Acest cercetător a cules şi variante ale poveştilor humuleşteanului, ale căror sensuri sunt complementare hermeneutic. Studiind aria lor de răspândire geografică, cercetătorii nu au putut stabili un centru sigur al răspândirii lor centrifuge.

“Căliman este un nume de fiinţă, reală sau mitică, şi de munte în ţara noastră, la bulgari, Koloman şi Kelemen la unguri, Calman la evrei; grecii aveau pe Kaeonimus, simplă metateză, etruscii aveau pe Lucumon. Dar tocmai la antipozi, vechea insulă Borneo şi-a reluat o dată cu independenţa anticul nume de Kaliman-Tan. Cel mai înalt munte din Africa este Kaliman-Gearo. Klmn sunt litere care se succed mai în toate alfabetele. În angelologia arabă este numele Îngerului din colţul sudic al tronului cu opt colţuri, al Tronului ceresc. Cum am putea stabili o filiaţie, sau măcar o înrudire între aceste diverse toponimii şi omonimii? Realitatea este că pe plan orizontal, tribulaţia miturilor se rătăceşte în labirint fără ieşire, e un ghem fără Ariadnă, o încâlcitură de aţă ce se rupe la fiece moment când tragi de ea.” (p. 10)

Trebuie să admitem pentru basmele autentice posibilitatea unei monogeneze din Tradiţia Primordială, conţinând rădăcina multiplicităţii variantelor. Din punct de vedere tradiţional, folklorul nu este o “creaţie populară”, produsă spontan de masa poporului. Singurul fapt popular este supravieţuirea formelor simbolice.Poporul îndeplineşte funcţia unei memorii colective, funcţie “lunară”, denotând caracter pasiv, incapabil de iniţiativă şi de spontaneitate. Ceea ce se conservă astfel este o sumă considerabilă de date de ordin esoteric.

Gradul de conştiinţă şi de luciditate al redactorilor în ceea ce priveşte tâlcul adânc al miturilor pe care le aşterneau pe hârtie este de o importanţă cu totul secundară. Valoarea miturilor e intrinsecă, independentă de ignoranţa sau cunoaşterea redactorului.

Guénon consideră basmele ca nişte reziduuri ale tradiţiilor esoterice dispărute. Vasile Lovinescu optează pentru posibilitatea unei concomitenţe a basmului cu doctrina iniţiatică pe care o reprezintă mascat: doctrina este destinată cercului capabil să primească lumina direct, în timp ce basmul este pentru ceilalţi, capabili să vadă numai umbrele din caverna platoniciană.

Coşbuc chintesenţia basmul la Moarte şi Reînviere, la Metamorfoză. Or, acesta este specificul definitoriu, elementul central şi esenţial al tuturor religiilor.

În labirintul operei lui Creangă este nevoie şi de Creanga de Aur, şi de Firul Ariadnei.

Creanga de Aur serveşte de embleme celei mai importante părţi a operei lui J. G. Frazer (The Golden Bough) în mărginita interpretare pe care o dă miturilor, redusă exclusiv la fenomenul de renaştere în natură.

În spaţiul latin, autoritatea primă privind Creanga de Aur este Virgiliu. El dă indicaţii privind folosirea acestui artefact în cartea a şasea a Eneidei.

“Dar se pune întrebarea: de ce orice cucerire activă a cerurilor luminoase, a înălţimilor şi a stărilor superioare de fire este condiţionată de o prealabilă coborâre în întuneric, în abis, în stările inferioare de fire? Pentru că moartea condiţionează reînvierea, pentru că Tod und Verklärung (moarte şi transfigurare) constituie un cuplu inseparabil cu termeni consecutivi.” (p. 16)

Coborârea în Infern seamănă, până la un anumit punct, cu “regressum in utero” despre care se vorbeşte în psihanaliză, regres urmărind sleirea reziduurilor nocive din subliminal, prin punerea lor în lumina conştientului. Însă în psihanaliză rezultatul este aducerea la suprafaţă a monştrilor al căror habitat normal este bezna. « Larvele orbite de Creanga de Aur trebuie stârpite în iad, nu dezlănţuindu-le în lumea noastră. » (p. 18) Călătoria în Infern nu este eficace decât călăuzită de Creanga de Aur, gaj de Înviere şi de Nemurire.

Creanga de Aur trebuie identificată cu vâscul druidic, cu ramura de salcâm din unele rituri de iniţiere, cu ramurile de finic de la Florii.

A-i oferi Proserpinei Creanga de Aur, cum spune Virgiliu, înseamnă a te legitima, a-i dovedi că te-ai cufundat în Infern pentru catharsis, de bună voie, nu damnat. Atunci Proserpina devine Eleusina, Prea Milostiva, iar purtătorul ramurii de aur devine fiul ei adoptiv.

Creanga de Aur este “Unicitatea în multiplicitate, dâra pe care o adulmecă copoiul pe urma vânatului sacru; mai existenţial şi mai pregnant, este nostalgia începuturilor […].” (p. 19)

Exilată în mijlocul unei omeniri sordide, Creanga de Aur poate fi găsită în sorcova purtată ca o ramură înflorită, oferindu-se să ne conducă din capătul unui an în prima zi a celui nou.

Creanga de Aur, crescând într-un copac asemenea vâscului druizilor, este tot un arbore, dar fără rădăcini telurice, lipsită de elemente titanice, asurice, infernale. “Cum am mai spus Creanga de Aur este o legitimaţie, pentru cine o posedă, o pecete, o stea în frunte, firul de continuitate între stări de fire ierarhizate. Reflexul temporal al acestei continuităţi, este perpetuitatea unei funcţii tradiţionale de-a lungul veacurilor.” (p. 21)

Drumul cel mai scurt spre centru este spirala.

Versiunea cu cele mai multe detalii şi descrieri ale Crengii de Aur o găsim în basmul lui P. Ispirescu, Cele douăsprezece fete de împărat şi Palatul fermecat. Basmul este din categoria acelor mituri care reamintesc de epoca ciclică în care era dezlănţuit în lume un sacerdoţiu feminin degenereta. Acestei epoci i-a pus capăt Parasu-Rama, al şaselea Avatar hindus. În acelaşi timp, el i-a exterminat şi pe kşatriya revoltaţi, deviaţiunile erau probabil solidare.

Orice grădină şi mai ales cele din fabulă, este o prelungire a Grădinii Raiului, prototip firesc al celorlalte, pentru că e centrul stării de fire în care ne aflăm.

Ritul suprimă timpul.

Realizarea iniţiatică, sub orice formă simbolică de isprăvi exterioare s-ar învălui, e în realitate înainte de toate o realizare spirituală în domeniul intelectual.

Creanga de Aur poate fi regăsită, în legătură cu Magnum Opus arhitectural, în alt basm al lui Ispirescu, Fiul Vânătorului, cu numeroase tangenţe privind alte enigme ciclice.

« Reamintim că justa ochire e o metodă excepţional de eficace în unele ştiinţe tradiţionale pentru obţinerea puterii de concentrare (Ekagra), fără de care o realizare spirituală nu se poate concepe. Se ştie ce rol important joacă tragerea cu arcul în şcolile budiste Zen. În această disciplină, se urmăreşte înainte de toate un nivel de concentrare în care ochitorul se identifică perfect cu ţinta. În acel moment, ochirea materială devine inutilă şi un punct este tot aşa de uşor de ochit ca şi un zid. » (p. 30)

În mitologia greacă, Zeus i-a trăsnit pe titani şi din cenuşa lor i-a făcut pe oameni. De aceea aceştia sunt plămădiţi din substanţă titanică, dar cu o scânteie olimpică, venind de la Zeus. Oamenii trebuie să-şi biruie natura lor titanică prin cea olimpică, spune învăţătura orfică.

Elefantul reprezintă la nivel simbolic puterea sacerdotală.

Termenul românesc de “zână”, femininul de la “zeu”, desemnează ceva mai înalt decât “fée” sau “fairie”, entităţi care nu depăşesc nivelul intermediar al lumii subtile.

Nedeia din basmele româneşti este o aliteraţiune a Indiei, care conform lui Guénon a desemnat iniţial un ţinut din preajma Centrului Suprem al lumii. În Oltenia, Banat şi Ţara Haţegului nedeile sunt anumite momente de sărbătoare precreştine. “Nedeia Cetate e spaţializarea, arhitecturizarea unei sărbători anuale, deci temporale. De aceea, locuitorii ei sunt Mari Arhitecţi, pentru că au realizate cubajul sferei, sau cum i se mai spune, cvadratura cercului. Cum sărbătoarea Nedeii e la solstiţiul de vară, înseamnă că Nedeia Cetate e un loc unde e veşnic noaptea de Sânziene.” (p. 35)

Proverbul “a unge osia ca să nu scârţâie roata” face o trimitere spirituală: osia este Polul, Osia Lumii, şi a o unge înseamnă a face să înceteze o anomalie, un scârţâit, o dizarmonie între tradiţia derivată şi Tradiţia primordială.

În mitul Potopului, Noe trimite din corabie un porumbel (putere centrifugă - solve) şi un corb (putere centripetă - coagula).

Despre basmul Fiul Vânătorului: “Plecat din Occident, Fiul Vânătorului ia din Orient Creanga de Aur şi o aduce de unde plecase. Se promovează astfel ca Mare Arhitect al Orientului şi Occidentului. Creanga de Aur ruptă din arborele raiului, devine arbore transplantat într-un rai secunda. Cu alte cuvinte avem de-a face cu o readaptare a Tradiţiei Primordiale la condiţii ciclice particulare la crearea unui centru spiritual derivat din cel suprem, sau la tămăduirea unui vechi centru ofilit pentru că a “tăiat rădăcinile”, după expresia cabalistică, adică a rupt contactul cu Centrul Suprem. De aici nevoia de ungere a osiei ca să nu scârţâie roata.” (p. 41)

După concepţia tradiţională, lumea principială se reflectă în lumea noastră fenomenală, ca într-o oglindă în acord inversat.

Tot ce e trecător e în mod definitoriu simbolic şi e simbolic tot ce nu-şi are raţiunea suficientă în el. Universul e trecător şi a-i realiza simbolismul înseamnă a-i realiza rădăcinile din lumea imuabilă a ideilor.

Universul este un “arbore inversat”, împlântându-şi rădăcinile în cer şi întinzându-şi ramurile peste tot pământul.

“Studiul basmelor lui Creangă este exemplar; altfel spus, normele şi găselniţele lui sunt valabile pentru folclorul universal; caracterul etnic nu ne interesează decât în măsura în care se dovedeşte că realitatea cea mai imediată, cea mai concretă, e susceptibilă să servească drept punct de plecare al unor consideraţii ce o depăşesc şi o transcend total.” (p. 42)


Soacra cu trei nurori (gelozia mamei)

Acest basm-nuvelă ne constrânge să căutăm simbolismul într-o poveste aparent sordidă, conţinând mai degrabă o afacere de judecătorie.

“Gelozia mamei divine” e un fapt ce izbeşte în toate miturile de geneză. Creatoare a lumilor şi a fiinţei, le vrea strâns dependente de ea. Tendinţa centrifugă firească i se pare un scandal.

Ceea ce se numeşte în India Puruşa-Prakriti apare ca armonie din perspectivă transcendentă, dar pe plan orizontal apare ca o luptă şi antagonism înverşunat. Prakriti e ininteligibilă. Naşte sub acţiunea de prezenţă a lui Puruşa, ca o femeie fecundată în somn. Creaturile rezultate participă deopotrivă la pasivitatea ei lunară ca şi la activitatea soarelui esenţial. Este firesc să tinda deci spre polul lor esenţial, dar lucrul nu e posibil decât în măsura în care se rup de mama lor.

În opera lui Creangă, aspectul negativ al feminităţii apare în Soacra cu trei nurori, în baba vecină a moşneagului din Punguţa cu doi bani, în baba şi fata ei din Fata babei şi fata moşneagului, în codoaşa din Stan Păţitul, în mama fetei de împărat şi în scroafa din Povestea Porcului, în Talpa Iadului din Ivan Turbincă.

Soacra cu trei nurori e Nadirul mitologiei lui Creangă, Capra cu trei iezi, Zenitul ei.

Soacra… a fost aşezată de editori printre basme, în mod intuitiv, deşi nici un element supranatural nu transpare din naraţiune. În fapt, pare mai degrabă să fie o nuvelă, narând o dramă rurală, nu dintre cele mai rare.

“Soacra” e un fel de poreclă rurală a temeliei radicale, Mulaprakriti, cum o numesc hinduşii, a Manifestării, a Tălpii Iadului. Ea trăieşte numai pentru sine şi tot ce produce ţine compactat la sânul ei. E Atracţia originară, Cupiditatea, Egoismul radical, pasiunea antrenantă a oricărei vieţi elementare, resortul interior al Naturii.

Soacra e Prakriti, iar cele trei gune care ies din indistincţie sunt cei trei feciori. Ei sunt dinamizaţi de soţiile lor, Şakti. Ultima noră, cea mai mică, e incontestabil guna sattwa, tendinţa ascendentă, luminoasă.

Feciorii sunt “nalţi ca nişte brazi şi tari în vârtute dar slabi de minte”, de partea rădăcinii lumii.

Baba are realmente un al treilea ochi, dar inversul sinistru al ochiului ciclopic, frontal, al Eternităţii, ca atare la ceafă. În limbajul vechilor ermetişti, este vorba de “Atractul invers al Naturii”, ochiul Meduzei, care pietrifică şi îngheaţă fundul infernului.

Lumea noastră nu permite un cerc închis în fericire sau nenorocire. Providenţa sancţionează încercarea de a institui un cerc perfect în manifestare, printr-o încercare luciferică, de separativitate.

A treia noră simbolizează intervenţia Principiului în lume. Sub înfăţişarea de spaimă a cataclismului, în realitate e o restabilire de echilibru. “Cruzimea pe care o arată nora cea mai mică e salubră, purificatoare prin distrugere ca un uragan. Poate fi şi o aluzie la metodele tantrice din ritualurile şivaite, este calea Rigorii.” (p. 51)

“Faptul că ielele din tradiţiile româneşti personifică pe cele trei gune din tradiţia hindusă nu poate suferi nici o îndoială. Jocul lor sacru stârneşt manifestarea din amorţeala ei bazică, determină dozarea tendinţelor descendentă, ascendentă şi expansivă în măsuri indefinit variabile, dozare care este cauză eficientă a tot ce există. Vai de profanul, vai de nedemnul pe care îl prind în punctul de interferenţă a dănţuirii lor! Păţeşte ca soacra din basmul nostru, e pocit, i se ia gura, i se iau mâinile şi picioarele, i se iau minţile. Ielele nu sunt rele; altminderi de ce li s-ar mai zice şi Milostivele? Ele sunt teribile, ceea ce e cu totul altceva. În realitate cele trei zâne nu pot suferi abjecţiunea condiţiei umane şi, invers, aceasta nu le poate suferi sfinţenia transcendentă.” (p. 51-52)

Li se spune Iele. “Dânsele”, nu pentru că nu ar avea nume, ci pentru că acesta e prea transcendent, prea primejdios de a fi rostit de profani. Tradiţia românească le-a păstrat numele: Margalina, Rujalina, Savatina. Marga se regăseşte în mărgăritar, şi deci e albă (sattva). Ruja e roşie (rajas). Savatina, recte Sabat, e ziua Sâmbetei, a lui Saturn, a cărei culoare e neagră (tamas).

Fata cea mică este o personificare a aspectului năprasnic al lui Kali. Judecata ei este de o intensitate zdrobitoare, o divină violenţă repezindu-se să sfarme orice limită şi orice obstacol. Atunci când sare pe trupul babei şi-l frământă cu picioarele, imită gestul etern al lui Kali, jucând pe corpul lui Şiva.

“Mitul atinge o epocă foarte veche, când mai fiinţau sacrificii umane. E o reminiscenţă a unui sacerdoţiu feminin, pomenit în multe tradiţii, sacerdoţiu provenind se pare, din Atlantida, distrus de Paraşu-Rama, al şaselea Avatar al lui Vişnu. În orice caz, basmul lui Creangă e tantric ca aproape toate basmele lui. Dacii trimiteau lui Zalmoxis un sol, aruncându-l în sus şi prinzându-l, în cădere, în vârful lăncilor. Sacrificiul babei se situează la capătul inferior al suliţelor. Baba e zdrobită, nu înţepată. Sacrificiul zalmoxian e uranic şi esenţial; cel al babei e substanţial, “ex parte materiae signata quantitate”, riguros simetric cu primul. De aceea, credem că basmul revelează vechi ritualuri preistorice.” (p. 36)


Capra cu trei iezi

Soacra cu trei nurori şi Capra cu trei iezi alcătuiesc un tot. Continuitatea lor este intrinsecă şi pecetea ei vizibilă este numărul trei, în ternarul nurorilor şi în acel al iezilor.

Soacra, fiind Talpa Iadului, e coextensivă cu temelia lumilor şi a manifestărilor integrale, cărora le constituie rădăcina tenebroasă. Capra este “astrală”, este Almatheea, doica lui Zeus de pe muntele Ida. Continuitatea dintre Soacră şi Capră este asigurată de cele trei gune.

“Primele cele două basme sunt cei doi poli, substanţial şi esenţial, între care se vor desfăşura restul povestirilor lui Creangă.” (p. 57-58)

Cele trei gune determină Exaltarea, Amploarea şi cufundarea în Abis.

Cronos, însurat cu sora sa Rhea (Pământul), îşi înghite copiii. În exegeza tradiţională, Cronos, regent al cerului intelectual, înghiţindu-şi copiii îi reînnoieşte, îi transfigurează, întărind în ei caracterul olimpic. Rhea este furioasă, pentru că punctul ei de vedere este exclusiv matern. Ea îi dă un vomitiv lui Cronos, care îşi varsă copiii pentru a-i dărui lumii (faţă de cerul suprem, lumea este vărsată din el).

“E adevărat că în varianta lui Creangă, nu se arată că lupul a vărsat pe cei doi iezi mai mari, dar în alte variante, faptul este afirmat; cităm pe cea mai celebră dintre versiuni, aceea a lui Grimm. Or, mitul nefiind cantitativ, diferitele lui redacţiuni nu se exclud, ci se întregesc una pe alta ca refracţii ale unei imagini unice. Prin urmare, colaţionarea lor e îngăduită şi putem spune, contra aparenţelor, că lupul a vărsat până la urmă pe cei doi fraţi mai mari.” (p. 59)

Capra, plecând să aducă fructele cerului, pământului şi ale aerului, însumează în ea, producându-l, Cornul Abundenţei. Este Omul Universal sub ipostaza Caprei divine.

“În esenţa lui, Mitul este prototipal, etern, deasupra spaţiului, timpului şi Devenirii, pe care el le crează, mai exact le aduce de la potenţă la act. Se oglindeşte simultan, de sus în jos, în toate părţile lumii, ca soarele în toate apele pământului sau în miriada de faţete a unui cristal. Schema justă este a unui punct central care proiectează un număr nenumărabil de raze pe circumferinţă.” (p. 60)

Lupul este cumătrul caprei, pentru că există un soi de complementarism între Paradis şi Infern când sunt privite dintr-un punct median, chiar un fel de interdependenţă, pentru că Iadul se situează la rădăcina Arborelui Lumii, iar Raiul în coroana lui. Capra l-a ales cumpătru pe Talpa Iadului pentru că şi cele mai înalte intelecţiuni, ca să subziste în lumea noastră trebuie să se încarneze, să se fixeze. “Şi un Serafim trebuie să aibă o doză de Tamas în el, altfel şi-ar risipi fiinţa.” (p. 62)

Simbolul lupului e complex, bivalent. Numit Lykos în greceşte, ceea ce înseamnă concomitent şi lup şi lumină. Dacii, numiţi daoi după Strabon, fac trimitere la numele frigian al lupului: daos. Stindardul dacic era un balaur cu cap de lup.

Este posibil ca alianţa dintre capră şi lup să fie străveche, de pe când fiara avea aspectul luminos. Lupul devine sumbru în cursul degenerării unui ciclu ce goneşte spre sfârşitul lui. “Că o epocă, însumând multe milenii, a fost contractată într-o singură anecdotă, nu trebuie să ne mire, pentru că după cum am mai spus-o, cronologia obişnuită nu încape în mit, care se foloseşte de un timp contractat şi se desfăşoară în durate eliptice. Două evenimente care se succed în basm, pot fi despărţite uneori de eoni.” (p. 63)

Lupul încearcă să imite capra, dar nu poate. Diavolul poate maimuţări orice, dar nu Logosul. În hagiografia creştină se spune că diavolul poate lua cu totul înfăţişarea lui Hristos, dar dacă vorbeşte se dă de gol, emiţând un cârâit deritmic.

Iedul cel mare se ascunde prosteşte, în lumina zilei. Al doilea, dosit sub un chersin. Al treilea, în înălţime, în întunericul vertical. Lupul nu e o fiinţă, ci o tendinţă fundamentală personificată, Aviditatea-Radix, foamena nesăţioasă care mistuie tot şi la sfârşit pe ea însăşi.

Lupul mănâncă pe cine trebuie să mănânce, fie din cauza salubrităţii cosmice, fiind vorba de elemente ce nu merită să supravieţuiască, fie că e vorba de fiinţa ce trebuie să renască regenerate, adică de elita ciclului. Este deci un agent cosmic bazal, vorace şi nesăţios, care mistuie şi reduce la indistincţiune tot ce e trecător, lumea manifestată. Pântecele lupului simbolizează ceea ce hinduşii numesc sandhya (punctul critic indistinct care leagă două cicluri consecutive de existenţă).

Intrarea în pântecele lupului e ceea ce se numeşte “regressum in utero”, în psihanaliza modernă, redus caricatural la traumatismele psihice. Iedul cel mic nu are nevoie de pântecele lupului, pentru că se refugiază în alt uter, superior, peştera hornului întunecat.

Nenumărate sunt referinţele sfârşirii Vârstei Negre prin foc (Apocalipsa XIX, 20 este un exemplu).

Problema Atlantidei şi a tradiţiei respective, în raporturile ei cu tradiţia hyperboreeană, nordică, în adevăr primordială în ciclul nostru de umanitate, este capitală pentru înţelegerea dezvoltării ciclice. Vedele afirmă tradiţia habitatului primitiv al hinduşilor, nu în ţara desemnată cu numele de India, ci într-un ţinut extrem nordic, polar. Homer vorbeşte şi el de Ogyia, “unde sunt revoluţiile Soarelui”, expresie enigmatică ce nu ar putea avea altă semnificaţie decât că, acolo, soarele are o mişcare de rotaţie în jurul Zenitului, fără să apună niciodată.

Ca să ajungă în locul de astăzi, Tradiţia Nordică a trebuit să scoboare din zona polară de-a lungul unei axe Nord-Sud, cu diferite etape. Se spune că acest ax se află pe zona unui meridian care desparte exact în două pământurile locuibile, din punct de vedere al suprafeţei, străbătând în acelaşi timp cea mai mare întindere de pământ, şi acesta este medirianul Marii Piramide.

Tradiţia despre Atlantida situează în Oceanul Atlantic “Insula scufundată sub valuri”. Amintirea ei nu a putut subzista decât transmisă de locuitorii care au scăpat din diluviu (Potopul lui Noe).

Hyperboreea şi Atlantida nu se exclud, ultima fiind subordonată primei. Între ele nu a exista o concurenţă, ci o răzvrătire a civilizaţiei atlante, riguros sancţionată prin potop.

Guénon sugerează că, în tradiţiile nou constituite după migraţia din Atlantida a unei minorităţi în ajunul dezastrului, ar fi hyperboreeană metafizica, pe când doctrinele cosmologice ar fi atlanteene. Se consideră a fi rezultatul unei asemenea fuziuni civilizaţiile egiptene, caldeene, siriene, feniciene, precum şi civilizaţia mino-egeeană, cu centrul în Creta.

“Raportul dintre tradiţia hyperboreeană şi cea atlantă este cel de la masculin la feminin, de la esenţă la substanţă.” (p. 76)

Culoarea simbolică a tradiţiei hyperboreene este Albul sau Verdele, a tradiţiei atlante, Roşu. În basmele noastre apar Alb Împărat, Verde Împărat şi Roş Împărat.

“În încheiere, Capra cu trei iezi e un basm eshatologic, structurat pe tema Morţii şi a Transfigurării. Pentru trăirea lor, ne-a fost dată viaţa pe pământ. Restul e deşertăciune.” (p. 77)


Punguţa cu doi bani

Realităţile planului superior se reflectă pe un plan inferior sub formă de simboluri, din cauza raportului de ireversibilitate dintre Principiu şi Manifestare. “Ens contingens este condiţionat de ens necessarium şi, ca atare, îi oglindeşte posibilităţile, dar ca oglinda, în mod inversat, ceea ce este evident sus, jos este criptat, învăluit, necesitând ceci o interpretare […].” (p. 78)

Cupluri primordiale: Puruşa-Prakriti, Plus-Minus, Pozitiv-Negativ, Bărbat-Femeie, Verticală-Orizontală, Soare-Lună, Cer-Pământ etc.

Puruşa şi Prakriti sunt prezenţi în basmele româneşti prin intermediul perechii “Moşul şi Baba” (“a fost odată un moş şi o babă”). “Dacă se întâmplă să aibă copii, vin dintr-un ev preexistent; dacă îi au în cursul desfăşurării mitului, e din poruncă dumnezeiască, în felul lui Abraham şi al Sarei, al lui Deucalion şi al Pyrrhei.” (p. 79) Perechea se manifestă în ipostaza cea mai pură în basmul Povestea Porcului unde perechea de bătrâni are valoare pozitivă. Părinţii Porcului sunt părinţii adoptivi ai Avatarului, dar şi ai întregului ciclu. În Punguţa cu doi bani, perechea e dezbinată, ostilă, un fel de maniheism care desparte universul în tabere antagoniste – este o dezordine ciclică. Dezordinea e cu mult mai gravă în Fata Babei şi Fata Moşneagului. Tirania babei este o cvasipermanenţă până la intervenirea elementului providenţial care fulgeră din senin şi unde te aşteptai mai puţin, ca în orice mit soteriologic. Acest grup de basme are deci un numitor comun.

“Feminismul nu datează de astăzi, este ultimul reflex al unei racile imemoriale.” (p. 81)

Simbolismul cocoşului este eminamente solar. Cântecul lui în beznă sfâşie noaptea. “Simbolurile de natură luminoasă sau înflăcărată, ca Soarele, Cocoşul, Fenixul, Rugul sunt de obârşie atlantă ca şi complementarul lor firesc, Luna, Găina, Apele.” (p. 82) Simbolurile hyperboreene sunt taciturne, nocturne, polare: Mistreţul Lebăda, pădurea de conifere, Ursul.

Într-un transfer de simboluri de la civilizaţia hyperboreeană la cea atlantă, septenarul astrelor Ursei Mari a fost transferat constelaţiei Pleiadelor, în timpul predominării tradiţiei atlante.

“Degenerarea unui ciclu se arată mai întâi prin ruina lui intelectuală, prin incapacitatea de a vedea aspectul de semne de foc ale lucrurilor dimprejur.” (p. 83)

Deficienţele aparente ale perechii primordiale sunt tribulaţiuni inevitabile şi providenţiale pentru devenirea ciclică. Fără ele ciclul nu s-ar desfăşura. Deficienţele lumeşti sunt funcţionale, măşti necesare, dezechilibre ad hoc, dezbinări ce se arată a fi ordalii ce mişcă roata lumii.

“Mitul exprimă metode tantrice pentru că pune accentul pe aspectul de forţă al Principiului (vira) şi prin aceasta se arată mai adaptat sfârşitului de ciclu. [,,,] tantricul trezeşte prin tehnici speciale pe şarpele Kundalini, care toropeşte încolăcit la baza coloanei vertebrale. Când se deşteaptă, se urcă de-a lungul ei, arzând tot ce-i stă în cale, pentru ca să se reverse în finalitatea lui necesară în Lotusul cu o Mie de Petale, din coroana craniului Sahasrara, nimbul sfinţilor.” (p. 81)

Moşul îşi bate cocoşul la fel cum Yoghinul îş trezeşte pe Kundalini, cu rezultate identice.

“Cocoşul porneşte într-o expediţie, egală în mijloace şi în rezultate cu expediţiile eroilor solari din mitologii. Este Agni, asanând o lume umedă, purificând mlaştinile stătute, stârpind şerpii şi balaurii din ele. Când se va întoarce acasă, ograda moşului va deveni Cuibul Cocoşului, identic în fond cu cuibul Fenixului, care este un rug nestins de aromate şi de tămâie; va fi o Citadelă Solară după expresia lui Campanella. Să nu se uite însă, că această expediţie are, ca toate miturile, un dublu aspect, macrocosmic şi microcosmic şi că simbolurile lui sunt valabile pe amândouă planurile, exterior şi interior.” (p. 84)

Drumul Cocoşului ţine de natura călătoriilor infernale. Boierul hoţ, elementul negativ satanic, este tot aşa de necesar în războiul de eliberare a virilităţii transcendente ca şi lupul în triumful final al Caprei. Furtul punguţei aminteşte de emascularea lui Uranos, Cerescul, de către fiul său Saturn-Kronos, şi căderea atributelor lui virile în fundul Oceanului.

Înverşunarea cocoşului în recucerirea punguţei furate se explică prin faptul că toată bogăţia lumii, toată plenitudinea ei, este o simplă nălucire fără posesiunea “rădăcinii” ei, celor doi poli prin care se revarsă Cornul Abdundenţei. “În definitiv, miza jocului din prezentul basm este “bogăţia” caprei din basmul precedent.” (p. 87)

Atunci când boierul ia punguţa “fără păsare” îi taie rădăcinile, o amputează de la locul ei firesc. Ideea de “tăiere a rădăcinilor” face referire la simbolismul “Arborelui inversat”, cel care are rădăcinile în sus, în Principiul însuşi. Este o operaţiune tipic prometeiană, adică ceea ce se numeşte în esoterismul islamic Kufr (negaţionism).

Aruncat în fântână, cocoşul de foc epuizează Apa, Umedul radical, asanând Borborosul din fundul fântânii. Cocoşul, element pozitiv, este un simplu punct faţă de masa apelor feminine. Punctul, inexistent spaţial, înghite tot spaţiul, pentru că e principiul său, cuprinzându-i în indistincţiune posibilităţile.

“Trebuie să ne amintim mereu de această lipsă de comună măsură dintre Principiu şi lume; din această pricină, primul mistuie pe a doua.” (p. 89)

Catabaza în fântână a cocoşului e simbolic identică cu coborârea lui Harap-Alb în fântâna Spânului.

Aruncat în cuptorul arzând, cocoşul echilibrează elementul foc prin elementul apă, punând în practică “Arta Balanţelor”.

Apa şi Focul reprezintă în domeniul elementar acelaşi complementarism, cel al lui Sol-Luna, al Aurului şi Argintului. În simbolismul hermetic, triunghiul cu vârful în sus reprezintă Focul, triunghiul cu vârful în jos, Apa. Întrepătrunse, dau steaua cu şase colţuri, numită pecetea lui Solomon, zisă şi scutul lui David, simbolul cel mai sfânt al evreilor, în realitate e răspândit în toată lumea. Pecetea lui Solomon e omologul crucii, pentru că reprezintă complementarul Activ-Pasiv.

Aruncat în turma de vite, cocoşul reprezintă puterea solară care interacţionează cu elementul pământ. “E o coborâre în gunoiul primordial de la temelia lumii, de la rădăcina Copacului cosmic; se coboară în promiscuitatea şi fecunditatea originară, enormă prăsilă a tot ce există, glodul iniţial din care a ieşit tot ce viază şi se înmulţeşte. În simbolismul elementar, pământul se depune în fundul apelor ca mâl şi ca reziduu al lor, de altminteri ca şi într-un vas cu apă mâlită. Se poate spune despre cocoş că a ajuns la ţâţâna universului, de unde nu mai poate fi decât urcare.” (p. 90-91)

Înghiţirea galbenilor reprezintă simbolic dezrobirea principiului solar sub forma lui de lumină minerală, din temniţa Hadesului, adică exact ceea ce fac toţi eroii solari în catabaza lor în Infern.

Cocoşul reprezintă un principiu de metamorfoză, pentru care cantitatea şi volumul
nu mai există. El se adaptează tuturor condiţiilor lumii acesteia tocmai pentru că nu-i aparţine. Este acel element indestructibil în lumea destructibilă, numit în tradiţia hindusă Akşara, iar în cea ebraică Luz. Când enorm, când redus la un punct, Cocoşul e o alternanţă de plus şi minus, de expansiune şi de contracţie, e inima lumii cu sistola şi diastola ei.

După tradiţiile noastre populare, cocoşul cântă noaptea când aude toaca din cer, adică în clipele când Non-Timpul coboară în lumea noastră, cu ajutorul cocoşului.

După ce a recuperat preţiosul talisman, după ce a însumat Apa, Focul, Pământul, eliberarea volatilelor ne duce cu gândul la simbolul elementului Aer. Într-un sens mai înalt, păsările simbolizează entităţi angelice, supraformale, divine, robite naturii titanice, telurice a boierului.

“Alta e fiinţa şi misiunea Cocoşului: e prea mare pentru ca lumea, adică ce este în fară de curtea moşului, să-l poată cuprinde permanent. Intervenţia lui în ea este excepţională, producându-se numai în cazurile foarte grave de dezordine ciclică. Nu e planetă, ci o cometă, sau altfel spus, e soarele din centrul sistemului planetar, coborându-se uneori în lume. Cu alte cuvinte, caracterul cocoşului solar este avataric; e un a sole missus, un trimis al soarelui. Cel mai mare în cer se face cel mai mic pe pământ, pe un scurt timp; se pune voit în subordinea aceluia, care având în mod normal şi în timp normal misiunea să conducă destinele unei lumi, nu mai poate face faţă în momente de gravă dezordine, nu-şi mai poate îndeplini valabil şi eficace mandatul. Atunci se produce intervenţia neaşteptată şi subtilă a cometei avatarice.” (p. 95)

Găina, sterilă ca şi stăpâna sa, este reprezentanta unui sacerdoţiu feminin deviat, revoltat împotriva autorităţii spirituale supreme din această lume: despărţită de cocoş, găina face ouă, dar nefecundate.

“Găina moare din cauza bătăii. Când Totemul, Prototipul sintetic al unei specii, al unui trib, al unui rege, al unei civilizaţii moare, înseamnă implicit şi după legile unanime ale simbolicii, că şi civilizaţia, rasa etc., etc. în chestiune, au murit şi ele, mai exact, s-au mistuit din istorie şi s-au resorbit acolo unde sunt păstrate principiile, chintesenţele civilizaţiilor dispărute. Odată dispărută Găinuşa, dispar şi Pleiadele ca “Pol” al civilizaţiei Atlante, prăbuşită, privată fiind de cheia ei de boltă. Şi “locul” unde se resoarbe chintesenţa civilizaţiei dispărute este ograda Moşului, alias Citadela Cocoşului, Citadela Solară.” (p. 95-96)


Fata babei şi fata moşneagului

Universul capătă fiinţă în câmpul de forţă pe care îl suscită perechea Puruşa-Prakriti. În aspectul ei cel mai înalt, Prakriti, Natura naturata, îşi trece de la putere la act posibilităţile de manifestare prin simplul act de prezenţă al lui Puruşa. Numai pe planurile inferioare de fire cei doi termeni iau înfăţişarea de sexe.

Dualitatea primordială este incarnată de cei doi protopărinţi, Adam şi Eva. În planuri de existenţă dizgraţiate, cum este al nostru, cuplul primordial suferă vicisitudinil rezultând din dezechilibrul naturii ambiante.

“Natura raportului celor doi factori hotărăşte armonia şi buna economie, nu numai a societăţii, dar şi a întregului plan de existenţă. Când perechea apare sub aspectul opoziţiei şi antagonismului extrem, secretă haosul, când e armonică, devine complementară, cu finalitatea generaţiunii spirituale şi fizice, avem un echilibru relativ, atât cât este posibil în împărăţia vieţii şi a morţii; în perspectivă escatologică, adică a sfârşitului Timpului, perechea se rezoarbe beatific în Unitate, reîntorcându-se în Androginul din care a purces.” (p. 98)

Perechea Puruşa-Prakriti este cea a părinţilor spirituali ai omenirii. Ei sunt Moşneagul şi Baba din basmele noastre. În stare pură, fără posteritate fizică, îi găsim In Punguţa cu doi bani şi Povestea Porcului. Atunci când au copii, ca în Fata babei şi fata moşneagului, aceştia sunt Şakti ai lor.

În Fata babei şi fata moşneagului angatonismul dintre sexe este virulent, iar momentul ciclic foarte întunecat. Moşneagul e cu totul înrobit “Tălpii Iadului”. Puterea Moşului intoxicat de influenţele asurice va fi restaurată de Şakti a lui, mesagera lui către Citadela Solară.

Atât Moşul cât şi Baba au copii din căsătorii anterioare. Însoţitoarea precedentă a Moşului a fost Sofia, pentru că numai copilul unei locuitoare a Citadelei Solare poate ajunge acolo. Locul ei a fost luat de o maşteră, pentru că aşa o cerea degradarea ciclică, inevitabilă şi indispensabilă pentru regenerarea finală. Moşul e “văduv” de Sofia, de înţelepciune, dar există un substitut în fata acesteia, o prezenţă ce aşteaptă să devină efectivă.

“În rolul ei negativ, “Baba”, “Hârca” reprezintă tendinţa de subversiune, de târâre în abis, de pulverizare. Dar dacă în procesul de realizare iniţiatică, baba e “fixată”, “mortificată” ea devine fără să vrea şi fără să ştie, rădăcina Arborelui axial, temelie de Dom în Simbolism mineral. Până în clipa când se resoarbe în întunericul care pentru ea e pozitiv, moşneagul şi fata lui sunt hăituiţi, suferă tribulaţiile lunii mâncate de vârcolaci.” (p. 101)

În perspectivă mitică, o ţărancă ce toarce sintetizează pe cele trei Parce, Clotho, Lahesis şi Atropos, ţesătoarele naşterii, vieţii şi ale morţii.

Furca fetei rele toarce Nimicul. Nu este vorba de lene, ci de o neputinţă. Fata şi mama ei torc firele propriului giulgiu, îmbrăcămintea Neantului. “E speranţa nebunească a Abisului de a ţese Imposibilul, muncă de Penelopă şi de Danaidă, voind să dea consistenţă la ceea ce nu există decât ca vagă intenţie şi complot. Dar dacă simpla intenţie nu e suficientă pentru a produce Neantul, e suficientă pentru răvăşirea lumii, pentru cufundarea ei într-un Haos relativ şi pentru a da o aparenţă, o iluzie de consistenţă absurdului.” (p. 102)

La întoarcerea de la Sfânta Duminică, fata moşului culege roadele carităţii ei “cosmice”, pentru că e absolută şi fără aşteptare de răsplată.

“Propagarea unei mişcări ondulatorii este posibilă numai printr-o succesiune alternantă de + şi -. S-ar putea obiecta că, în basmul nostrum + şi – se repartizează în două grupuri omogene şi bine distincte ca vacile grase şi vacile slabe din visul lui Faraon.” (p. 113)

Acelaşi drum, re-parcurs de Fata babei, este în mod firesc sinistru, din cauza egoismului bazic care o generează. “Fata leneşă plimbă prin aceleaşi etape totala ei incapacitate de a se uita pe dânsa, sterilitatea ei congenitală.” (p. 114) La întoarcere, este respinsă şi tantalizată de fiinţele şi lucrurile pe care le respinsese, şi care îi apar acum sub aspectul lor de plenitudine.

În sanscrită, Surya este numele soarelui, identic cu Syria. Ţinutul istoric cunoscut sub acest nume e numai un substitut, o exteriorizare a adevăratei Syrii. Anumite “regiuni” pământeşti, natural privilegiate, pot oglindi unele “regiuni” cereşti, stelare.

“Deci, poiana unde locuieşte Sfânta Duminică este un punct imobil, “domiciciliul” Soarelui, în jurul căruia se produc “revoluţiile” lumii, ale celor şapte planete. Sfânta se situează în inima, în centrul lumii (mai exact este), de unde pulsează afară Mizericordia şi Rigoarea, cirezi de vite sau balauri. Solve şi Coagula. E Stăpâna Cheilor, a Vieţii şi a Morţii, reprezentanta lui Dumnezeu în lumea noastră.” (p. 115)

Implorată prin faptă de fata moşneagului, Sfânta depozitară a tradiţiei Primordiale, din care toate celelalte tradiţii proced, reînnoieşte un legământ cu tradiţia oropsită şi aproape stinsă. Lada pe care o dă fetei este chivotul Alianţei. Prin analogie în sens invers, cea mai veche, cea mai urâtă dintre lăzi este şi cea mai preţioasă, mai bogată în conţinut.

“În versiunea Ispirescu, în locul Sfintei Dumineci, găsim pe Sfânta Vineri. Ne aflăm în sfera lui Venus, care e a treia în ordine. Faptul ne reaminteşte de cerul suprem al lui Dante, il terzo Cielo, al treilea Cer unde e răpit Apostolul Pavel, în drum spre Damasc. Culoarea simbolică a planetei Venus este Verdele şi se ştie importanţa acestei culori în tradiţiile româneşti: “Verde-Împărat” e personajul eminamente benefic din basme; pe de altă parte, patroana Moldovei este Sfânta Paraschiva, Sf. Vineri, numele în greceşte al culorii verzi. Planeta Venus este Luceafărul de seară şi cel de dimineaţă, bipolarizare a Soarelui de Miezul Nopţii, Sfânta Duminecă fiind Soarele de Amiazi. Nu avem deci contradiţii, ci numai perspective diferite.” (p. 116)

Sâmbăta este consacrată lui Saturn, regentul celui mai înalt dintre ceruri, cerul intelectual, a cărui culoare este Negru, simbol metafizic prin excelenţă, în calitate de determinaţie negativă.

Că drumul fetei este schematizat de caduceu o arată şi faptul că etapele acestui itinerar (Casa Bătrânească, Căţeluşa, Părul, Fântâna, Cuptorul, Sfânta Duminică), numărând şi punctul de plecare şi punctul de sosire, unde se produce sunt în număr de şase. Or, de şase ori şerptii caduceului lui Hermes se încrucişează între ei pe axa mediană, adică între cele şase centre subtile, fie alke axei lumii mari, fie în microcosm, în fiinţa umană, în cele şase centre subtile localizate simbolic în coloana vertebrală şi în punctul frontal dintre ochi. Al şaptelea, fiind exclusiv extracosmic, e indicat de două aripioare.

Finalul basmului este încheierea pozitivă a uneia dintre nenumăratele aventuri amazonice care jalonează ciclul.


Dănilă Prepeleac

Motto: “Faust: Ei bine, cine eşti tu atunci?
Mephistopheles: O parte din acea putere care mereu vreau Răul şi mereu face binele” (Faust, Prima Parte, scena III)

Basmul e constituit din două teme consecutive: schimbul dezavantajos şi întrecerea în puteri şi isteţime cu Zmeul (diavolul). Amândouă temele sunt strict şi organic solidare. Între ele există o legătură de la cauză la efect. E firesc ca după o privaţiune să urmeze o plenitudine.

În miturile ţărănizate, Dănilă Prepeleac şi Stan Păţitul, e pusă problema Răului şi a pactului cu diavolul.

Satan e obligat să se conformeze unei rânduieli cosmice, fiindcă este unul din păzitorii ei.

“De aceea citatul din Goethe cere o “cheie” care nu e la îndemâna multora. Mefistofeles e înţeles când e depăşit. Definiţia “o parte din acea forţă care vrea răul şi creează numai binele” se cere meditată cuvânt cu cuvânt. Mefistofeles e numia o “parte” din acea Forţă, de aceea vorbeşte de rău şi de bine. Dacă ar fi “Întregul” ar întrebuinţa termeni complementari cu totul debarasaţi de orice iz moralistic. Mefisto este “un pauvre diable”, procede din Ahriman, nu din Lucifer. Căci Răul este numai o specificare cu totul limitată a acelei forţe tenebroase, compactantă, apoi dizolvantă, care e rădăcina lumii, fără de care Universul este neconceptibil. Distruge distructibilul, adică tot ce, născându-se, trebuie să moară, pentru ca să poată fi repartizat în noi forme de viaţă. Ce s-ar face lumea daă hoiturile nu ar putrezi?” (p. 122-123)

“Problema Răului, a tendinţei spre neant, e rezolvată în metafizica pură şi în snoavele ţărăneşti răspândite pe toată faţa pământului. Simplicitatea şi humorul nimicsc pe Ducă-se-pe-pustii. În aceste snoave, elementul de turment psihologic e aproape complet lipsă. Or, tirania Satanei se desfăşoară în domeniul intermediar al nafs-ului (psihicul), spune esoterismul musulman. Lumea mijlocie se manifestă prin clasa mijlocie şi prin expresia ei tipică, literatura psihologică. Or, literatura, fiind “mijlocie”, se exprimă în mod necesar prin sentimente, care, având în vedere situaţia lor mediană, nu pot niciodată să ajungă la un adevăr prim. E una din prejudecăţile lumii moderne că psihologia duce la adevăr. În realitate nu duce la nimic, decât la literatură pentru literatură. Îndrăznim să ne referim la exemple uriaşe. Faust şi-ar fi pierdut fiinţa dacă nu ar fi fost salvat de “Eternul Feminin”, iar Ivan Karamazov îşi pierde iremediabil minţile. Problema Răului e pusă, dar nu rezolvată în aceste opere colosale.” (p. 123)

Dănilă Prepelea vine de hac aspectului teribil şi grotesc al Diavolului prin mijloace intelectuale, de meditaţie şi chibzuire.

“[...] în virtutea legii de analogie inversă, cu cât problemele fundamentale ale metafizicii sunt învăluite în focul bengal al mitologiei, în forme uneori triviale şi familiare, cu cât se stabileşte o distanţă mai mare între polul esenţial şi polul substanţial al Manifestării, din cauza abisului căscat între ei. Spaţiul dintre cele două paranteze e mai vast, deci mai cuprinzător de adevăr, învăluind între extreme o sinteză mai amplă a Universului. Linia curbă propagată la extrem îşi întâlneşte începutul şi cercul e imaginea atotcuprinzătoare a lumii.” (p. 124-125)

Nefiind comună măsură, nu este nici complementarism între Dănilă şi Stan, pe de o parte, şi drac, pe de altă parte.

Trocul păgubitor din Dănilă Prepeleac ne arată că sărăcia e condiţia necesară şi prealabilă a îmbogăţirii spirituale. Sărăcirea e un alt aspect al procesului de regressum in utero. Sărăcirea-îmbogăţirea constituie două faze ale unui proces unic, identice în fond cu moartea-învierea, când sunt privite din perspectiva iniţiatică.

Copiii, în limbaj criptat, semnifică posteritatea spirituală şi bogăţie în virtualităţi.

“Nechibzuirea”, “nechitirea” lui Dănilă înseamnă pur şi simplu că Dănilă era un exilat în lumea aceasta, ca toţi marii spirituali care-şi iau uneori masca zăpăcelii, uneori a nebuniei, ca să-şi poată ascunde mai bine misiunea.

Fratele mai mare e cu amândouă picioarele pe pământ, incontestabil şi iremediabil din această lume, pe când Dănilă, tribulant, stingher, neajutorat, este cu centrul de gravitate în cer.

“E de reţinut porecla lui Dănilă, Prepeleac, deoarece nu e un nume de familie, ci exact un supranume, altoit pe numele lui individualizat. O poreclă vine dintr-o dimensiune mai înaltă decât sfera familială. Mai precis e un hieronim, un nume iniţiatic, care-l agregă pe Dănilă unei familii spirituale, familia prepelecilor, fără nici o tangenţă cu limitaţiile lui familiale. Şi ce nume! Prepeleac, poreclă şi simbol axial. Nu numai atât ciozvârtele de crengi ce ies din ţăruşi sunt orizontale faţă de verticalitatea acestuia, formând un complementarism crucial, ele indică multiplicitatea ierarhică a stărilor de fire, repartizându-se la dreapta şi la stânga, înainte şi înapoia axului, deci alcătuind crucea cu trei dimensiuni, simbol eminent şi superlativ al Omului Universal, al cărui nume ţărănesc e Prepeleac.” (p. 127)

“Căci celui ce are i se va mai da şi celui ce nu are, i se va lua şi ceea ce avea.” Oracolul evangheliei e simplu când îl luăm în sens literal. Dar devine de o ambiguitate miraculoasă când e transpus pe planul spiritual. Celui ce are (pe pământ) i se va mai da (tot pe pământ), sărăcia lui în Cer rămânând lucie în mod compensator; din contra, celui ce nu are, i se va mai lua şi bruma ce are, pentru că prin sărăcie, să devină un vas gol pe care să-l umple “bogăţia” de dincolo, din Înălţimi. Unui iniţiat i se spune în arabă “faqir”, adică sărac.” (p. 128)

În cumnata lui Dănilă regăsim soacra, lupul, boierul, baba rea, adică tendinţa feroce bazică de aviditate şi de sterilitate, nu ca scop, ci satisfăcându-se în ea însăşi.

Dănilă e nebunul, el face lucrurile pe dos, valorizându-le din perspectiva înălţimilor.

“Ţăranii noştri dau nume admirabile animalelor, nume care nu au nici un iz, nici o rezonanţă creştină. Explicaţia obişnuită este că nu se pot profana nume creştine, dându-se la animale. Se spune că zeii tradiţiilor care s-au stins, devin demonii din tradiţia care le-a luat locul. Nu ar fi verosimil ca nume (citând numai din Creangă) Duman, Tălmăşan, Bălan, Zurzan, Hormuz, să fi fost nume de vechi divinităţi dacice, purtate şi de oameni mai târziu, apoi “exilate” la animale după triumful creştinismului? O dovadă ar fi numele de Hormuz sau Urmuz, Zeul Binelui şi al Luminii, antagonistul veşnic al lui Ahriman, dat acum la câini şi la boi. Nemaifiind nume umane, date la animale, fiinţe periferice în starea noastră de existenţă, pot desemna în schimb fiinţe angelice sau constelaţii.” (p. 129)

Dănilă dă boii pe un car “care merge singur”, carul pe o capră, capra pe un gânsac, gânsacul pe o pungă goală, vid disponibil pentru viitoarele abundenţe, turbincă virtuală. Rămâne gol ca un prepeleac, gol ca un vierme, redus la schema lui geometrică primordială. Aceasta este prima etapă a realizării sale, Solve. E o împrăştiere, care cere să fie urmată de o strângere.

Dănilă Prepeleac are o vorbă admirabilă care e formula însăşi a iluziei cosmice, a caracterului de nălucire a lumii (Maya): “Măi!... asta încă-i una! De-oi fi eu Dănilă Prepeleac, am prăpădit boii; iar de n-oi fi eu acela, apoi am găsit o căruţă... Ba e Prepeleac, ba nu-i el.” Formulă pur taoistă, care a aminteşte de reflecţia lui Zhuang Zi, unul din părinţii doctrinei care, visându-se fluture, nu mai ştia dacă el este un Zhuang Zi visând un fluture sau un fluture visându-se Zhuang Zi.

Dănilă Prepeleac cu punga goală în mână este eroul aflat în faţa unui regressum in utero. Găsim în toate basmele lui Creangă acest regressum in utero: e baba din Soacra cu trei nurori, e burta lupului şi groapa de foc din Capra cu trei iezi, e stomacul cocoşului din Punguţa cu doi bani, e punga lui Dănilă, e sacul în care Chirică Dracul bagă baba şi-o duce din lumea noastră, e lada Sfintei Dumineci care soarbe şi expulzează cirezi de vite şi noduri de şerpi şi de balauri în Fata babei şi fata moşneagului. “Că duce, fie în lumile superioare, fie în lumine inferioare, sus sau jos este acelaşi unic uter, în care se îmbină în mod succesiv moartea şi viaţa şi prin care făptura este proiectată în cer sau expulzată în iad. Trecerea prin el e o lege neclătinată, pe care basmul românesc o afirmă fără oboseală, categoric şi cu tărie. Nimic şi nimeni nu iese dintr-o lume ca să intre în alta, decât prin punctul din mijloc, nespaţial al literi X.” (p. 131)

Nimic din ale lumii nu se prinde de Dănilă. Sărăcia lu e spirituală, în sensul evanghelic al cuvântului, recipiendarul neputând lucra pe tărâmul spiritual dacă nu s-a redus la o puritate spirituală, identic cu o Materia Prima, cu mâlul primordial paradisiac din care a fost făcut Adam în forma lui dintâi.

Dănilă Prepeleac începe construcţia cu o cruce pe care o înfinge în pământ, deci cu punctul central, proiectând edificiul de sus în jos, consacrând faptul că-şi are rădăcinile în cer. Lucru cum nu se poate mai normal, căci temeliile oricărei clădiri tradiţionale sunt în cer, după cum tot în cer sunt şi rădăcinile Arborelui cosmic.

“Zidirea unei biserici e expresia arhitecturală a transformării Haosului în Cosmos, comună tuturor doctrinelor cosmologice; zidire care e o imitaţie a creării lumii. Dar Haosul e în mod definitoriu “domiciliul” demonului care nu-i poate admite transformarea, echivalând pentru dânsul cu o pieire.” (p. 134)

Diavolul simbolizează o tendinţă de adversitate (Satan însemnează “Adversarul”).

“Aşa zisele legende bogomilice dau mulţime nenumărată de exemple în care diavolul, din adversarul intenţionat al lui Dumnezeu, devine colaboratorul lui în crearea lumii, iar toate gesturile lui de negaţie se transformă în acte pozitive: cogitaţiunea divină suprapune peste răzvrătirea lui o “dimensiune” intelectuală care o “transmută”. Un aspect limitat şi “terre-à-terre” al acestui adevăr e exprimat trivial prin proverbul “fă-te frate cu dracul până treci puntea” şi această fraternitate constă în realitate într-un rămăşag: “puntea” e o poartă strâmtă care uneşte două lumi şi pui rămăşag pe soarta ta că nu vei cădea în abis. Diavolul este o “rezistenţă”, ca să vorbim în limbaj tehnic modern de inginer sau de electrician. E pârghia lui Arhimede, care ajută la escaladarea lumilor, în străbaterea mărilor, cu condiţia să nu le pierzi din ochi “Steaua Polară”, pârghia cerească. Chiar aspectul rezidual nu trebuie dispreţuit. “Cineres ne vilipendas”, “nu dispreţui cenuşa”, reziduurile, spuneau bătrânii alchimişti, pentru că o poţi transforma în sare de bază. Caută nestemate în “mucegaiuri, bube şi noroi”. Iniţiatul se uită la cer, dar tocmai de aceea, are în mână un toiag cu bold cu care culege diamentele din glod, fără să se uite în jos.” (p. 135)

Supus lui Dumnezeu, Adversarul e constrâns să facă Binele atunci când vrea Răul.

Când i se oferă bani, abdică oare Dănilă acceptându-i? Nu, pentru că mănăstirea formulată incantator în dimensiuni conceptuale este de acum o realitate pe care diavolul nu o poate percepe, pentru că domeniul intelectual îi este inaccesibil. Edificarea ideală a bisericii a silit iadul să verse aurul robit la lumina soarelui. Biserica ideală a avut rol de vomitiv. “Dănilă, pustnic, are un caracter sacerdotal, simpla desfăşurare a unei intelecţiuni, formularea unei geometrii sacre, reuşeşte să desfacă strânsoarea iadului din jurul luminii minerale.” (p. 136-137)

“[...] cu cât snoava e povestită mai mucalit, cu atât mitul e mai serios şi mai tainic.” (p. 137)

Are loc o dispută pentru aur care se poate defini prin faptul real că unei forţe brute, Intelectul îi adaugă elemente inefabile, nedetectabile pentru drac, dar irezistibile, pur calitative, care nu distrug forţa brută prin luptă directă, ci prin opunerea unui vid.

“Ramintim că domeniul “intelectual” este riguros interzis demonului. E ceea ce se formează prin axioma ininteligenţei şi ininteligibilităţii lui Prakriti, a Substanţei. Cu nasul în mâlul primordial, demonul n-are cum să privească stelele pentru că nici nu ştie de existenţa lor. Nu e menirea şi funcţiunea lui de râmător al Materiei Prime.” (p. 137)

Diavolul ia iapa în spate şi înconjoară iazul, performanţă de circ care n-are nimic de-a face cu aspectul specific, calitativ al calului, acela de suport mobil. De aceea nu vede deosebirea atunci când Dănilă ia calul între picioare şi execută aceeaşi performanţă. “Dracului fiindu-i interzise şi inaccesibile determinaţiile calitative, el nu poate percepe pe acelea ale spaţiului, aşa că nu e în stare să diferenţieze luarea în cârcă a calului de luarea lui între picioare.” (p. 138) Călărind pe dos, cu iapa în spinare, diavolul îşi respectă natura, a cărei trăsătură e inversiunea, caricaturizarea ordinii naturale.

Dacă Satana înconjură un iaz, Dănilă înconjură oglinda cerului reflectată în el.

Diavolul lucrează numai prin puterea lui, Dănilă solicită puterea fiinţelor aparent exterioare lui. Ca rege al creaţiei, omul a exteriorizat din propria substanţă celelalte fiinţe atunci când în Paradis Dumnezeu i-a poruncit să le dea “nume”. Exegeza tradiţională interpretează citatul biblic în sensul că Dumnezeu a creat mai întâi făpturile ca intelecţiuni, ca Idei, dar numai “rostite” de Omul Primordial, locotenent al lui Dumnezeu pe pământ, au căpătat “nama-rupa”, “nume şi formă”, adică elementul de consistenţă şi efectivitate. Omul care şi-a regăsit centrul se identifică cu Axa Lumii, “interiorizează” din nou fiinţele din ambianţă, care redevin atributele lui intrinseci.

Pentru Dănilă, fuga calului, iuţeala iepurelui, puterea ursului sunt propriile lui puteri recuperate, specifice gradului său de realizare spirituală. În toate întrecerile cu forţa teribilă, dar stupidă a Abisului, Dănilă întrebuinţează o tehnică iniţiatică bine cunoscută în toate doctrinele esoterice, fără excepţie, înlocuirea unei forţări cantitative, prin una imaginativă, printr-o concentrare deliberată şi sintetică. Această operaţie mentală reduce la aproape nimic sforţarea fizică. Este vorba de substituirea, prin imaginaţie, a unui lucru sau a unei acţiuni alteia ca să se producă un rezultat magic sau extraordinar.

Jiu-jitsu este o tehnică de luptă iniţiatică, în care adversarul e distrus prin propria lui forţă. Aceasta este solicitată, înmulţită, de vidul pe care îl întâlneşte în faţa ei, în aşa fel încât se supralicitează pe ea însăşi. Trecând de limită se autonimiceşte pe ea şi pe autorul ei.

Chiuitul diavolului epuizează zgomotul, dar nu sunetul, ceea ce e o deosebire fundamentală. Sunetul adevărat, Verbul, îi este inaccesibil.

Dănilă stârpeşte zgomotul diavolului în rădăcină, cu un simplu gest, “trăznindu-l” pe diavol cu o drughineaţă de stejar la tâmpla dreaptă, apoi la cea stângă, apoi în numele tatălui, adică în centrele subtile, în nodurile vitale ale zgomotului. Creangă spune: “căci cât era de pustnic Dănilă, tot mai mult se bizuia pe drughineaţă decât în sfânta cruce”, dar de ce-i face atunci semnul crucii pe cap cu drughineaţă?

Drughineaţa este maiul Venerabilului Lojei, identic cu Vajra şi cu ciocanul lui Thor, Mjolnir, fulgerul de diamant care-l face pe Maestrul Arhitect stăpânul puterii Cheilor.

Buzduganul cu care vine un alt drac e o expresie a forţei de gravitate, a principiului gravităţii, violentat şi proiectat nebuneşte spre cer. El însă nu poate atinge cerul cu nici un chip, căzând pe pământ inevitabil. Creangă vrea să ne arate că e vorba de un principiu terestru, vulcanic, exact contrar trăsnetului lui Zeus, care coboară de sus în jos.

Despre lună: “În tradiţia hindusă, luna este locuinţa Pitri-lor, a strămoşilor generatori ai actualei umanităţi. Pe ei îi serbează în ţara noastră, sărbătoarea, în realitate precreştină, a “Moşilor”. Mai pot fi numiţi şi germeni cu acelaşi simbolism, având în vedere că luna este considerată ca principiul regnului vegetal, germeni de natură subtilă. Dacă în lume se află germenii lumii formale, atunci ipso facto, luna se află la limita între lumea formală şi cea informală, e un punct de joncţiune între ele, un istm-poartă (Janua), trecătoare inevitabilă. Prin această poartă strâmtă şi dincolo de ea, nu poate păşi decât fiinţa care, şi ea, s-a redus la un punct, cu alte cuvinte a recuperat unitatea primordială, simplitatea, prin lepădarea tuturor “accidentelor”, a “sărăcit” ca Dănilă Prepeleac. Atunci poate trece prin “urechile acului”. Cine nu poate trece prin punctul acesta aflător simbolic pe lună, neputându-şi lepăda “Numele şi Forma”, e “redistribuit”, proiectat din nou în lumea formelor, în lumea genezei şi a morţii. Nu e greu de înţeles că perspectiva e sinistră. De aceea luna este, în acelaşi timp janua Coeli, pentru că e punctul de trecere în lumile superioare şi janua Inferni, pentru cine e trimis din nou în Devenire de către “Păzitorul Pragului”.” (p. 143)

Lucreţiu: “Dumnezeu a dat faţa oamenilor ca să o ridice spre Cer”.

După tradiţiile româneşti, petele din lună reprezintă pe cei doi fii ai lui Adam. Cain poartă în spate, ca pedeapsă, trupul fratelui asasinat. Abel sângerează într-una, picătură cu picătură. Când sângele va umple luna până la marginea cupei, el se va revărsa pe pământ, arzându-l şi făcându-l scrum. “Cain reprezintă Timpul, Abel Spaţiul. Timpul corodează şi macină până la pulverizare atomică tot ce e de natură spaţială: edificii, cetăţi, istorie sub aspect geografic, munţi şi şesuri. Până la urmă, nemaiavând ce roade, Timpul se va mânca pe el însuşi, iar spaţiul redus la punct îşi va recupera instantaneu cele trei dimensiuni. Va fi izbânda totală, fulgerătoare a lui Abel. E ceea ce se numeşte în ştiinţa tradiţională, “spaţializarea timpului” sau “cvadratura cercului”.” (p. 144)

Dacă fraţii din lună ai lui Dănilă sunt Cain şi Abel, apoi în mod necesar Dănilă este al treilea frate şi fiu al lui Adam, Set, cel ce a izbutit să reintre în Paradisul terestru. El este Rege al Graalului, un Rege în trenţe, cum se cuvine în epoca noastră.

Identitatea lui Dănilă cu Set este funcţională. Eroul nostru este o verigă într-un lanţ, el suportă o foartă înaltă funcţie spirituală în generaţia lui.

Dănilă trebuie să plătească o vamă, o zeciuială lumii acesteia, ca să treacă în cealaltă, ca şi Făt-Frumos, care îşi taie o pulpă ca s-o dea de mâncare vulturoaicei care-l scoate la lumina zilei din iad.

Mănăstirea ideală durată de Dănilă se înalţă în realitate pe suprafaţa iazului, înfingându-şi adând temeliile în glodul din fund.

“Pactul cu diavolul este în firea lucrurilor numai atunci când diavolul încetează să mai fie diavol, adică, atunci când îşi pierde limitaţiunile prin sacramentul Unităţii.” (p. 149)


Povestea lui Stan Păţitul

Această de-a doua poveste este în legătură cu Dănilă Prepeleac, şi tratează aceeaşi temă a Adversarului. Este vorba despre “adversitatea” ce se află între cuţit şi gresie, între plug şi ogor, forţa care reîmprospătează lumile prin distrugere.

“[...] diavolul este păcălit prin dizolvarea propriilor lui limitaţii, în sensul alchimic al cuvântului de către unul mai isteţ ca el. Or, limitaţie este echivalent cu stupiditate, şi dacă smulgi diavolului stupiditatea ce mai rămâne din el? Dănilă scoate colţii diavolului în dentist virtuoz şi se joacă cu el pentru că posedă “busola infailibilă şi cuirasa impenetrabilă” a “Cunoaşterii”. Împinge virtuozitatea până în punctul ce nu se poate depăşi, când apare uşoară, lipsită de sforţare ca jocul unui balerin sau al unui mare acrobat. În realitate este un dans peste abis; forţa pe care o sloboade e terifică; ca să nu ameţească, rebuie să se situeze în acel punct intelectual unde nu mai există antinomii, nici acel sus şi jos care constituie un abis.” (p. 150)

În Stan Păţitul nu mai avem de-a face cu tema “dracului păcălit”, ci cu o răfuială între Dumnezeu şi diavol: demonul a călcat o orânduire cosmică a lui Dumnezeu şi urmează să plătească ceea ce face conştiincios, fără nici un plan de înşelăciune.

Problema nu mai este faustiană, nici urmă de pact între Stan şi Chirică.

Dumnezeu răsplăteşte mila lui Stan, dându-i ca servitor pe drac, care-i creează prosperitatea.

“După cum la începutul seriei de basme, Soacra cu trei nurori şi Capra cu trei iezi luminează respectiv extremităţile inferioare şi superioare ale Axei Lumii, tot aşa, pe un plan mai restrâns, Dănilă Prepeleac şi Stan Păţitul lămuresc aspectele inferioare şi superioare, iluzorii şi reale, ale lui Satan, care se rezolvă în Demiurg, reliefând modul lui de operare, funcţia lui în Univers, fără de care acesta nu ar putea trece de la potenţă la act.” (p. 151-152)

Dănilă Prepeleac şi Stan Păţitul alcătuiesc un mit unic, cu translaţie de jos în sus.

“Înainte de a începe interpretarea basmului, reamintim aforismul lui Goethe, “tot ce trece este un simbol”. Evidenţa aforismului stă în adevărul că nimic din ce are un început şi un sfârşit nu-şi poate avea raţiunea suficientă în el însuşi, pentru că trecător este sinonim cu condiţionat, avându-şi prin urmare cauza în necondiţionat. Infinitul se “semnifică” în lumea contingentă prin limitaţiuni. Astfel ar fi cu totul inaccesibil. Aceste limitaţiuni învăluie şi dezvăluie Ideile prime, din care finitul procedează prin necesitate. Dacă mai adăugăm faptul că ideile se oglindesc în lumea Necesităţii în mod invers, cele mai meschine şi mai prozaice detalii pot simboliza uriaşe drame cosmice.” (p. 152)

Îl găsim pe Stan iniţial în starea în care se află Dănilă după trocul dezavantajos. Orfanul este simbolic complementar cu Văduva şi aceste două auguste prototipuri se găsesc, fără excepţie, în toate tradiţiile. “Când orfanul prototipic, Golanul Primordial, binevoieşte să se fixeze în lume, de cele mai multe ori cu o anumită misiune, ascunzându-şi în multiplicitate Unitatea, e vorba de o învăluire cu scopul precis de a veni măcar cu periferia lui aparentă în contact cu ambianţa. Infinitul îşi caută o comună măsură cu finitul.” (p. 153)

Îmbogăţirea finală are caracter alchimic şi în Dănilă Prepeleac, şi în Stan Păţitul. “Maestrul Focului Filosofal, după ce s-a redus prin “sărăcire” la starea de materie primă, de particulă elementară, ajunge la faza finală a “Multiplicării”, când cu o “drahmă” de praf de proiecţiune transmută zece mii de drahme de plumb în aur filosofal.” (p. 153)

Fiind “păţit”, “pătimitor”, Stan va putea trece fără ameţeală abisul unei colaborări de trei ani cu dracul. Orice pribeag iniţiatic “pate”. Pe de altă parte, “Stan” are un sens de “soliditate”, de “stanişte”, antinomic cu porecla lui. Aşadar, “Stan Păţitul” e un nume care se referă şi la “Atma”, şi la “Jivatma”

“Păţitul” poate fi şi o derivaţie din numele lui Ipate.

Fiindu-i schimbat numele, Stan este un “dwija”, noul nume definindu-i noua personalitate, ca în toate riturile de agregare iniţiatică.

“Înainte de a încerca să lămurim sensul acestei pagini enigmatice, să stabilim ce se poate înţelege prin pactul cu diavolul. Nu e chiar aşa de simplu, cum şi-o închipuie unii. În sensul imediat şi accesibil, e un contract bilateral iscălit de amândouă părţile, dracul printr-o grifă incomprehensibilă, omul cu numele lui scris cu un condei înmuiat în propriul lui sânge. Diavolul se obligă să dea consemnatarului un număr de ani sau o viaţă, cu o mai mare sau mai mică prosperitate, întovărăşită de puteri magice. Contraplata este sufletul celui care pactizează. Natural, modalităţile pactului variază indefinit; uneori prosperităţii i se adaugă şi tinereţea recuperată, cum se vede în legenda lui Faust.

Acesta este aspectul solemn, juridic al pactului. În realitate şi în aspectele lui adânci, pe plan subtil şi chiar metafizic, pactul cu diavolul nu este o raritate; eun eveniment de toate zilele, de toate clipele. Literatura bună sau rea privitoare la fapt i-a mascat acest aspect. Între cer şi iar este o competiţie al cărui câmp de bătălie este sufletul omului, termen median. Prin urmare, neutralitatea nu poate să existe. Deci, pactul cu forţele Infernului se efectuează tacit şi automat, în măsura în care omul îşi sacrifică natura lui, esenţială, unitară, Multiplicităţii al cărui protagonist este Satana, Principium Individuationis, al Alterităţii: în primul rând este sacrificată Unitatea, chipul şi asemănarea cu Dumnezeu, Unul. E vorba în primul rând de o intenţie, de o pornire mai mult sau mai puţin conştientă. Unitatea şi Multiplicitatea, deşi fără comună măsură între ele, sunt implicite şi necesare în Univers. Omul trebuie să trăiască Multiplicitatea sub semnul Unicităţii care e aspectul Unicităţii în lume. De aceea, nu trebuie să cultive multiplicitatea în sensul proliferaţiunii, adică într-o direcţie de expansiune orizontală, ci perpendicular pe ea, în “staţiune” verticală, să-şi dea lui însuşi şi naturii pe care o regentează un sens de aspiraţiune spre reintegrare în Principiu.

Nu e nevoie de prea multă perspicacitate ca să ne dăm seama câţi oameni aduc sacrificii pe altarul Multiplicităţii şi câţi pe acela al Unităţii. Toţi acei ce omagiază (în sensul feudal al cuvântului) pluralitatea, fac pactul tacit cu Principium Individuationis şi cu reprezentantul lui în lumea noastră, Satan, Adversarul. Pactul e efectiv, chiar dacă este ignorat de cei ce-l fac, fără să mai fie nevoie de încadrarea romantică a fulgerelor, a luminii roşii, a aripilor de liliac şi a condeiului muiat în sânge. Pactul e inevitabil chiar pentru omul care pretinde că se aşează pe o poziţie neutră. Între solicitarea cerului şi vertigiul abisului, linia orizontală e lipsită de orice consistenţă. Nu este altă alternativă decât să ne prăbuşim în Infern sau să năzuim spre înălţimi. Din cauza poziţiei lui centrale în Univers, omul e câmpul de bătălie a celor două extremităţi ale Manifestării. Lipsa noastră de adecvare cu Unitatea ne face, în aceeaşi măsură, complici cu Alteritatea, cu multiplicitatea, adică cu ce nu-şi are existenţă prin ea însăşi. Altfel spus, cu acea forţă pe care religiile o desemnează cu numele de Satan. Pactul astfel înţeles e ceea ce se numeşte în Islam Sirk; “Asociaţionism”: atribuirea de tovarăşi lui Dumnezeu; prin aceasta, făptura îl neagă, căci “Esenţa Supremă şi fără similitudine”, cum o numeşte Muhiyddin ibn Arabi, nu suferă nici un punct de referinţă. Or, acest “Asociaţionism” e un eveniment de fiecare clipă, de fiecare respiraţie, în viaţa omului; în esoterismul musulman i se spune “Sirk khafi”, asociaţionism ascuns, pentru că e inconştient, ceea ce nu-l împiedică să fie pact tacit de gradul doi.

Sirk khafi se poate agrava, devenind asociaţionism conştient, apoi revoltă şi negaţie, care, în cazurile extreme, se obiectivează în pact conştient cu Infernul, uneori în urma unor “convingeri”, dar în imensa majoritate a cazurilor, ca efect al unor propensiuni pasionale, cu dor de viaţă pentru viaţă, urmărind satisfacţii de această natură sau chiar fără ele. Cel mai cunoscut e pactul lui Faust.

Menţionăm în trecere, cazul foarte rar, situându-se pe plan foarte înalt, când se întrebuinţează deliberat puterea reprezentată de Satan, pentru a o înţelege într-o operă ierarhică din care diavolul face parte fără să-şi dea seama, pentru că, fiind la rădăcina Manifestării, este în mod necesar, la rădăcina oricărei opere complete din Univers. Exemple avem în precedentul basm, Dănilă Prepeleac şi în numeroase legende de constructori.

În toate cazurile pe care le-am citat, afară bineînţeles de ultimul, diavolul surprinde pe om într-un moment de obnubilare mentală, de deficit de luciditate, când vinde Veşnicia pentru efemer.” (p. 156-158)

În Stan Păţitul, nu omul, ca de obicei, ci diavolul e surprins în flagrant delict de nonconformism. Nu diavolul îl are la mână pe Stan, ci Stan pe diavol. Trebuie să slujească pe om trei ani, pentru că nu a spus Bogdaprosti (Dumnezeu să primească), aşa cum a orânduit Dumnezeu şi cum s-a conformat Stan.

Satan, atunci când îşi pedepseşte subordonatul, reduce înfăţişarea de Adversar la o mască funcţională, adversitatea fiind necesară în Univers ca pârghie şi temelie.
“Stan primeşte în slujbă pe subordonatul lui Satan (o curioasă asonanţa dintre Stan şi Satan), fără nici o urmă de pecabilitate, pentru că îi dă ocazia prin slujba lui să-şi răscumpere păcatul iniţial. O simplă omisiune a lui bogdaprosti atrage o ispăşire anevoioasă de trei ani. Se poate vedea cum lucrează în univers legea acţiunilor şi reacţiunilor concordante. Carenţa diavolului îl dă legat de mâini şi de picioare omului.” (p. 158-159)

Nu avem de-a face cu obişnuitul pact bilateral. Stan nu şovăie, nu are remuşcări, pe motiv că de la început la sfârşit el este fără culpă.

O primă afinitate şi comună măsură între dracul lumit şi ţăranul nostru: amândoi sunt orfani, cu toată semnificaţia acestui simbil. Despuiaţi de accidente şi suprastructuri, se înfăţişează unul altuia aşa cum sunt de fapt.

Între Stan şi Chirică are loc un schimb de cimilituri, cu rol esenţialmente incantatoriu de a desfiinţa limitele dintre două fiinţe, pentru ca să se nască a treia.

Pe Stan “tot Stan îl cheamă”, pe Chirică “tot Chirică”. Aparent e fără noimă, dar de fapt s-a exprimat principiul de identitate: Chirică e tot Chirică, Stan e tot Stan. “A spune că Stan e Stan, înseamnă că personajul şi-a identificat substanţa cu esenţa, individualitatea cu personalitatea, că fiinţa care poate spune acestea despre el însuşi s-a restructurat, s-a restaurat în starea primordială. Mai mult, în formula Stan e Stan, ultimul Stan anulează pe primul printr-o tautologie care în fond este un scurt circuit. Rămâne un pumn de cenuşă. Persoana rămâne fără nume, e desemnată astfel printr-o determinaţiune negativă, ceea ce implică un înalt grad iniţiatic. Răspunsul la întrebare subînţelege anihilarea ei. Pe plan esenţial, sunt fără forme şi nume (Rupa şi Nama) şi acesta este numele meu. Fiind fără nume le am pe toate, sunt tot Stan, cum sunt tot Bran. Ce mi-e Stan, ce mi-e Bran? Ce ţii aşa mult să afli numele unei năluci?” (p. 162-163)

Stan arată, în limba păsărească, de la început, că a pătruns cine-i vizitatorul de seară: “Măi, parpalecule, nu cumva eşti botezat de Sfântul Chirică Şchiopul, care ţine dracii de păr?”

Chirică este “Kiriakos”, “Domnescul”.

Ipate e tot un nume grecesc, Hupatos, “Cel mai Înalt”. Este epitetul lui Zeus în Homer (Odiseea, I, 45): “Theon Hupatos” (Iliada, XIX, 258).

Amândouă numele se insinuează unul în altul: tot Chirică, tot Stan – “Chirică tot Ipate”, prin suprapunerea celor doi termeni. Deci “Kyrios Hupatos”, “Domnul cel Înalt”, Elelion (în ebraică), “Dumnezeul lui Melkiţedek”, “Preotul celui Înalt”.
“Kyrios Hupatos este eroul real dar ascuns al basmului, bicefal ca Ianus. Tribulant, patibil, exilat pe acest pământ, “păţit”, el este “Stan Păţitul” pe lumea noastră, în exilul lui bufon. De ce să ne mirăm? Uneori a fost geambaş, giumbuş, măscărici, jongleur, clovn, Crai de Curte Veche. Sunt câteva din deghizările lui de predilecţie.” (p. 165)

Cimilitură: “Lată, peste lată, peste lată-îmbujorată, peste îmbujorată-crăcăneală, peste crăcăneală-măciulie, peste măciulie-limpezeală, peste limpezeală-gălbeneală, peste gălbeneală-huduleţ!”

În această cimilitură, gospodăria este reduă la schema ei geometrică, ceea ce o transformă în sanctuar cu trei incinte pătrate cu un singur centru.

“Dacă tot episodul nu ar fi simbolic, de ce atâtea ceremonii pentru angajarea unui argat?” (p. 168)

Prosperitatea lui Stan se amplifică uluitor, pentru că Chirică, reprezentantul principiului de multiplicitate, şi-a găsit în Stan un ecou, o cutie de rezonanţă.
“Creangă, sau mai exact mitul străvechi căruia i-a dat o formă literară, pune problema mult mai adânc, decât o fac legendele relativ moderne, adică aduse în Europa după triumful creştinismului, în care Satan reprezintă exclusiv Răul, disputând lui Dumnezeu sufletul omului. Alianţa dintre Chirică şi Satan este sinceră, este un pact mitologic, “mergând mai adânc decât rădăcina Răului” şi a păcatului originar. Aparţine tradiţiilor de-a dreptul metafizice, mai vechi şi mai pure decât acelea cu formă religioasă.” (p. 168-169)

Adversitatea dintre Dumnezeu şi Diavol nu este aceea dintre Bine şi Rău decât în catehisme elementare. La acest nivel cei doi sunt ireconciliabili.

Tovărăşia Stan-Chirică nu are nimic faustian, nici unul nu încearcă să-l înşele pe celălalt. Nici omul nu este damnat, nici dracul plătit.

Rămâne faptul patent că Dracul îl ajută pe Stan să scoată din nevasta lui coasta de drac.

“Trebuie repetat că gestul lui Chirică e în totală continuitate cu gestul incipient al lui Dumnezeu. Acelaşi sânge mitic pulsează în aceeaşi arteră. Atunci, dacă Chirică scoate din femeie o coastră care e diabolică, adică negativă, însemnează, prin analogie, că şi Dumnezeu a scos din Adam un element negativ. Eva simbolizează acest element negativ. După crearea femeii, Adam face cuplu cu ea, care însă nu poate fi comparată cu androginitatea lui primă. Crearea Evei permite lui Adam să se pozitivizeze într-o anumită măsură, să-şi recreeze un substitut de principialitate, transmis fiului său Set şi coborâtorului acestuia, Enoch. “Enoch a umblat cu Dumnezeu, apoi nu s-a mai văzut, pentru că l-a luat Dumnezeu”, ceea ce se interpretează tradiţional că Enoch nu a murit, ca profetul Ilie şi Evanghelistul Ioan.” (p. 171-172)

Chirică, continuând ceea ce a început Dumnezeu în Rai, nu mai poate fi drac în sens religios al termenului. Chirică e Demiurgul, noţiune eliminată din scripturile abrahamice, cel puţin în sensul lor literal.

În creştinism femeia (elementul negativ) este reabilitat de Maria.

Domnul, adresându-se Şarpelui şi Evei, le spune: “aceasta îţi va zdrobi capul şi tu îi vei înţepa călcâiul” (Fac. III, 16). Se vede antagonismul dintre cei doi, însă concomitent şi complementarismul: Eva şi Şarpele formează o singură entitate.

După Talmud, coasta pe care Dumnezeu o scoate din Adam este o coastă a acestuia, şi în acelaşi timp un Şarpe.

“Eva, prima Pandora” spuneau vechii hermetişti.

Sunt remarcabile totala lipsă de scrupule şi de simţ al culpabilităţii din partea lui Stan. Nici nu era cazul să le aibă. De la început a ştiut cu cine are de-a face şi îşi utilizează colaboratorul ca pe o forţă a naturii, aburul sau electricitatea de pildă.

“Mitul are o puritate intelectuală de apolog taoist, sub haina de snoavă.” (p. 175)


Povestea Porcului

Basmul acesta este atât de răspândit pe faţa pământului, încât centrul său de propagare este imposibil de găsit. Practic, poate fi găsit din Europa până în India, din Indonezia până în Africa şi America.

“Mai precis, mitul fiind la rădăcina timpului şi a spaţiului, e o zădărnicie, o contradicţie în termeni, să-i cauţi o origine spaţială şi temporală. Mitul este coextensiv rădăcinii principiale a lumilor, prin urmare participă la armonia, la “ordinea” ei. Cuvântul “ordine” are aceeaşi rădăcină ca şi “rit”. Asta însemnează că nu a irupt în lumea noastră ca o revărsare de ape, ci ca o incantaţie rimată.

Şi în adevăr, în forma lui cea mai înaltă, mitul este o “incantaţie”, care actualizează mitul principial în lumea noastră, a devenirii, cu efecte soteriologice necesare. Şi adaptarea Tăcerii (mit, mueo, a tăcea, mut – au aceeaşi rădăcină), la forma discursivă, nu a putut fi elaborată decât în sanctuare, de fiinţe înalt calificate pentru această adaptare; prin urmare, nu se poate visa nimic mai puţin popular decât mitul.” (p. 207)

Reapare tema feminităţii deviate, virulentă mai cu seamă în a doua jumătate a ciclului uman actual. Numai că maleficitatea feminităţii deviate este mortificată în basm de o feminitate transcendentă. Încheierea poveştilor lui Creangă în care apare feminitatea deviată presupune întotdeauna stârpirea ei, restaurându-se astfel ordinea tulburată.

Dănilă Prepeleac învinge iadul, care totdeauna se situează în jumătatea substanţială a lumii. Stan Păţitul conlucrează cu el pentru că e “Păţit” şi-i cunoaşte legile. Ivan Turbincă este măturat de la domnia lumii, nevrednic fiind de ea, cu un dos de mână a lui Dumnezeu.

Povestea Porcului e povestirea tribulaţiilor sacrificiale ale celui de-al treilea Avatar al lui Vişnu, Sweta Varaha, Mistreţul Alb, care a dat numele lui Şakti a sa, Varahi, Centrul spiritual al Lumii, depozitar al Sanatana Dharma. Mistreţul Alb şi-a dat numele nu numai Centrului Suprem, dar şi Kalpei întregi, adică supraciclului compus din patrusprezece Manvantara, care se numeşte Sri Sweta Varaha, “Kalpa Seniorului Mistreţ Alb”. Porcul din povestea noastră este în fapt Mistreţul, Domnul Mănăstirii de Tămîie (deci Alba).

Rădăcina Var, ca nume al mistreţului, se regăseşte în limbile nordice sub forma de Bor (de unde englezescul Boar, şi germanicul Eber). Echivalentul ei în limba română este cel de Boreu. Ţara tradiţiei hyperboreene este Borea, sau Ţara Mistreţului. La noi, vântului de nord i se spune Borilă.

Mistreţul reprezenta în vechime constelaţia care a devenit mai târziu “Ursa Mare” (numită şi Balanţa).

Perechea din Povestea Porcului este perechea aşezată în principiul timpurilor, părinţii Evilor. “Reprezintă pe Saturnus Senex, pe Cronos dispensatorul veacurilor, posomorâţi ca el. E o sigyzie primordială, care nu trebuie confundată cu perechea Adam-Eva, generatori ai umanităţii. Cum am mai spus, perechea senilă veghează ciclul, ţinându-se în afară de el, nu generându-l. Îi chiverniseşte devenirea printr-o acţiune de prezenţă perpetuă, dar oarecum depărtată. Dacă această pereche nu-i reprezentată prin doi tineri este ca să se înlăture orice idee de proliferare, de generaţiune. Trebuie sugerată acţiunea de simplă prezenţă, prin situarea periferică a perechii. E cuplul Puruşa-Prakriti, sub aspect hominal, nemanifestat în ciclu; îl condiţionează tutelându-l, conducându-l pe căi necunoscute celorlalţi oameni.” (p. 213)

Punctul de plecare al basmului este perechea primordială sterilă. Aplicând legea analogiei inverse, tocmai pentru că e sterilă pe plan fizic, perechea e fecundă pe plan spiritual. Creează germenii invizibili ai lumii noastre vizibile.

Avatarele din primele vârste ale umanităţii nu au avut înfăţişare omenească, ci au apărut ca Peşte (Natsya), Leu (Simha), Mistreţ (Varaha), iar despre acesta din urmă este vorba în acest basm.

Moşul porneşte să caute “fie om, fir şarpe, fie orice altă jivină”. Suprema căutare este aceea în care nu ştii bine ce cauţi şi mai ales unde să cauţi.

Scroafa erste o expresie animală a mâlului primordial, se identifică cu borboros-ul. Împreună cu purceii ei, configurează o proiecţie infernală a Zodiacului, pentru că cele de sus trebuie să-şi aibă o oglindire inversată în cele de jos.

Prin oglindire inversă, cel ce jos este un purcel răpănos şi gloduros, sus este Mistreţul Alb, cu casa în Ursa Mare.

“Mai este şi o altă perspectivă a Mitului, în care Principiul îmbracă haina abjecţiei, ca să aibă o comună măsură cu lumea în care s-a coborât, pentru ca, prin asemănare momentană, s-o momească şi s-o tragă în sus ca acul pe peşte. E unul din motivele pentru care Iisus Hristos, Regii Graalului, Petru Rareş apar ca pescari.” (p. 215)

În Vişnu-Purana se spune că Vişnu, Principiul conservator, restaurator şi tămăduitor al lumilor, s-a prefăcut in illo tempore într-un purcel, băgat în glod până în urechi. În acest timp, Universul era ameninţat cu năruirea. Zeul nu voia să părăsească noroiul în care se simţea bine. În zadar îl rugau zeii să părăsească bulhacul şi să se reîntoarcă în cer, care şi el era ameninţat să se prăbuşească. Atunci Şiva, zeul metamorfozei şi al distrugerilor pozitive, îl străpunge cu lancea Cunoaşterii. Vişnu izbucneşte în râs murind şi se transformă în Mistreţul Alb, Sweta Varaha. Se manifestă atunci în lume ca al treilea Avatar, mântuind-o de primejdie. “Aceste similitudini nu mai lasă umbre de îndoială că Povestea Porcului e istoria celui de al treilea Avatar. Iată ce tradiţii suverane transmite ţăranului humuleştean.” (p. 216)

Făt-Frumos e prins într-un cerc magic, din care nu poate ieşi fără ajutor exterior. Intervenţia moşului este tot atât de providenţială ca şi cea a lui Şiva din Vişnu-Purana. Moşul rupe cercul zodiacal, zădărniceşte pretenţia Infernului de a simula un cerc în lumea schimbărilor şi a vicisitudinilor, încercare vană şi iluzorie.

Moşul, crescătorul Mistreţului Alb, aminteşte de Iosif, cel ce l-a adoptat pe pruncul Iisus. Evanghelia, prin acest element, este legată de Tradiţia Primordială.

Situaţia puiului de mistreţ din noroi aminteşte de versetul Psalmistului: “Piatra din vârful Unghiului zace în drum şi lucrătorii nu ştiu ce să facă cu ea.”

“În mituri, zeii devin oameni pentru ca oamenii să poată deveni zei.” (p. 219)

Împăratul vrea să-şi mărite fata, dar între fată şi eventualul peţitor este un hiatus, o cărare gâtlej, pe care nu le poate depăşi decât un pod, un istm, iar acest ultim detaliu dă cheia mitului. Acest pod aminteşte de scara din visul lui Iacob, de-a lungul căruia se urcă şi se coboară îngeri. Podul este proiecţia orizontală plană a scării lui Iacob. “În basmul nostru nu este vorba de întemeierea unui centru spiritual secundar, de o adaptare a Tradiţiei Primordiale, [...]: e vorba de Centrul Suprem însuşi, care se numeşte Varahi şi Varaha este numele celui de-al treilea Avatar al lui Vişnu, coborât sub înfăţişarea Mistreţului Alb. Cititorul neobişnuit cu disciplinele tradiţionale nu poate realiza importanţa capitală a faptului că un povestaş moldovean ţăran pomeneşte de aceste lucruri fundamentale, când de o influenţă hindusă nu poate fi vorba.” (p. 221)

Bordeiul Moşului şi al Babei, transformat în palat, devine central faţă de palatul împăratului: pe pod fata vine la mirele ei şi nu invers.

Purcelul este “Constructor de Poduri”, Pontifex Maximus între cele două lumi. Împăraţii Romani şi Papa poartă şi ei acelaşi titlu, cel de Pontifex Maximus.

Pontif Suprem, în sensul superior, este Manu, legislatorul primordial şi peren al ciclului, făcând legătura între Cer şi Pământ. Făt-Frumos-Mistreţul însumează funcţia de Manu.

Centrul Suprem este cunoscut sub diferite nume: Agarttha (Inviolabila), Ciang-Sambala (Sambala din Nord), Salem (Pacea), Luz (Migdala), Paradesa (Ţinutul Suprem) de unde Pardos şi Paradis, Tula (Balanţa), Varahi (Ţara Mistreţului), Munţii Rifei, Monsalvat, Muntele Qaf, Meru. La noi: Tărâmul Celălalt, Gura de Rai, Ţara Rohmanilor, Ţara Blajinilor, Tinereţe fără Bătrâneţe şi Viaţă fără de Moarte, Împărăţia Verde, Insula Albă, astăzi Insula Şerpilor, Nedeia Cetate, Mănăstirea de Tămâie.

Mistreţul e sacerdot-rege, sau în terminologie creştină, un Rege-Mag.

“Punctul Suprem, tocmai pentru că se situează dincolo de orice dualitate conceptibilă şi e pur calitativ, a avut diferite localizări şi un mers de la habitatul pur nordic-polar spre sud apoi spre est. E interesant că este un consens aproape general printre istoricii contemporani în privinţa ţării de origine a Arienilor; nu mai este considerată centrul Asiei, ca în secolul al XIX-lea, ci o regiune de la nordul cursului inferior al Dunării, numit în Antichitate Histru, până la Baltica, de unde au iradiat celţii spre Apus, Tracii şi protoelenii spre sud, Hitiţii spre Asia Mică, prin Helespont şi peste Caucaz, spre Turkestan, Iran şi India de astăzi. Această migraţiune formidabilă Nord-Sud, Vest-Est, a avut fireşte popasuri, şi aceste etape au fost localizările Centrului Suprem. Or, această migraţie nu a putut să-şi schimbe direcţia Nord-Sud în aceea de Vest-Est decât în vechea Dacie şi în vecinătăţile ei, deoarece s-a scurs pe la nordul Mării Negre şi al Cauzacului, în zona paralelei 45, care se află la distanţă egală între Pol şi Ecuator. Am spus că unul din numele cele mai importante ale Centrului Suprem este “Ţara Mistreţului”, Varahi; reamintim observaţia lui Constantin Giurescu, că, după tabula peutingeriană, Vrancea se numea mai demult Varanha, Ţara Mistreţului, locul unde s-a împlinit jertfa ciobanului din Mioriţa.” (p. 223)

Toate versiunile unui mit se colaţionează într-un tot. Povestea Porcului mai este cunoscută românilor în versiunea lui Tudor Pamfile şi cea a lui Petre Ispirescu. În basmul lui Ispirescu e mai bine pusă în evidenţă caracterul de “singularius” (sanglier) al mistreţului, care trăieşte în inima codrului.

Sfatul pe care îl primeşte fata de împărat de la tatăl ei este unul bărbătesc, care presupune stăpânire de sine, respect şi presimţirea misterelor: “Fata tatei! [...] să nu cumva să te împingă păcatul, să-i faci vreun neajuns, ca să nu păţeşti vreo nenorocire! Căci după cum văd eu, omul acesta sau ce-o fi el, are mare putere. Şi trebuie să fie ceva neînţeles de mintea noastră, de vreme ce a făcut lucruri peste puterea omenească!”

Sfatul mamei este exclusiv lumesc, predominat de preocupările sociale, snobism, convenţionalism: “Draga mamei, ce fel de viaţă ai să mai duci tu, dacă nu poţi ieşi în lume cu bărbatul tău? Eu te sfătuiesc aşa: să potriveşti totdeauna, să fie un foc zdravăn în sobă şi când a adormi bărbatu-tău, să iei pielea de porc şi s-o dai în foc, ca să ardă, şi atunci te mântuieşti de dânsa.”

Fetei de împărat i s-a întâmplat ceea ce i s-a întâmplat Elsei cu Lohengrin, fiul lui Parsifal, Regele Graalului. O influenţă feminină virulent malefică face pe împărăteasă să iasă din calea dreaptă. Alungarea unui avatar de pe pământ este o nenorocire ciclică.

“De ce sfatul de a distruge pielea imundă în care e prizonierul nostru este totuşi funest? Mai întâi pentru că e prea timpuriu; apoi în lumea noastră, mult depărtată de Principiu, acesta nu poate subzista în ambianţă decât în veşmânt de abjecţie, în virtutea principiului de analogie inversă. Agni trebuie să-şi ia epidermă de porc, ca să aibă un minimum de comună măsură cu lumea înconjurătoare. E porc, exact pentru acelaşi motiv pentru care, în Faţa babei şi faţa moşneagului, bogăţiile uriaşe stau pititte în lada cea mai urâtă.” (p. 228)

Analogia în sens invers necesită ca diamantul incoruptibil din vârful unghiului bolţii cereşti să nu poată apărea, dă nu poată fi eficace în lumea noastră, decât sub o aparenţă coruptibilă, imundă şi tribulantă.

Ziua avatarul se supune legii sublunare, noaptea el este soarele de Miezul Noptii, pe care numai iniţiaţii îl văd în umbra nocturnă.

Soţia împăratului, prinsă în fier împreună cu germenele pe care îl poartă în ea, este Anima Mundi înrobită în vârsta de fier, în sensul literal al cuvântului, căci ciclu înseamnă în greceşte cer.

“Vârsta de aur demult s-a stins, nu mai există decât ca germene, ca potenţialitate în pântecele matern al Timpului. Fiul celui de-al treilea Avatar, Mistreţul Alb, deocamdată potenţialitate, se va naşte la sfârşitul ciclului ca al zecelea Avatar, prin gestul salvator al tatălui său care va sfărâma cercul de fier ce cuprinde pântecele femeii răscumpărate. Până atunci germenele de aur este robit în matricea întunecată a vârstei de fier. Până atunci soţia părăsită şi pribeagă este “Văduva” simbolică a tuturor iniţierilor, a cărei amintire s-a păstrat şi la masoni, care-şi spun “Fiii Văduvei”. Ea este Isis căutând pe Osiris, Maria pe Iisus în colindele noastre, Afrodita pe Adonis, rănit mortal de Ares, Iştar pe Tamuz.” (p. 230)

Împărăteasa tânără a incinerat pielea de porc, veşmântul lui Făt-Frumos, iar ca reacţie se vede înveşmântată cu un cerc de fier, cu opinci de fier şi cu toiagul pribegiei, pe care trebuie să le topească prin uzură.

Pelerinajul spre propriul sine o conduce pe fata de împărat spre Mănăstirea de Tămâie.

“Disjuncţia dintre cele două hagialâcuri, cel exterior şi cel interior, a făcut să se ofilească în om calităţi incomparabile de intuiţie devenită insinct. Dacă vrem să ştim cum erau oamenii din ciclurile de mult apus, trebuie să ni-i închipuim ca pe fiinţe în care instinctele deveneau intelecţiuni şi intelecţiunile instincte.” (p. 232)

În Povestea Porcului “Eul” feminin porneşte în căutarea “Sinelui” masculin. E un
semn direct al derivaţiei Hyperboreene a acestei teme, mesaj antic al primei Tradiţii din ciclu, după care celelalte sunt numai adaptări.

Împărăteasa trebuie să străbată cercurile planetare, din care Creangă menţionează trei, orbitele lui Mercur, Venus şi ale Soarelui, deci în formă populară: Sf. Miercuri, Sf. Vineri, Sf. Duminică.

Sf. Miercuri dăruieşte fetei de împărat o furcă de aur, care toarce singură fire de
aur, simbol axial al Caduceului.

De la fiecare dintre cele trei sfinte, pribeaga mai primeşte şi o prescură şi un pahar de vin, care s-o ajute să subziste. Hrana euharistică prin excelenţă.

Vârtelniţa de aur, primită de la Sf. Vineri, este un dar riguros complementar cu furca de aur, pentru că deapănă firele toarse de aceasta.

Mănăstirea de Tămâie e în centrul acelui “terzo cielo” dantesc şi paulinian. Orice centru iniţiatic e reprezentat cu trei incinte protectoare, fie circulare, fie rectangulare. Trecerea la limită de la circumferinţa cercului spre centru este de obicei simbolizată în basm fie printr-un zbor, fie printr-o săritură în prăpastie.

Ciocârlanul şchiop, singurul care cunoaşte drumul spre Mănăstirea de Tămâie, spune: “că doar pe acolo m-a purtat dorul, de mi-am frânt piciorul.” Răspunsul este admirabil, pentru că la Mănăstirea Albă de Tămâie se ajunge printr-o aspiraţie intensă, vitală, existenţială spre ea.

Sfânta Duminică îi dăruieşte fetei de împărat o cloşcă cu pui de aur. Tipsia este o secţiune orizontală a sferei lumii. Cloşca arată momentul ciclic, secvenţa de istorie umană al cărui destin îl torcea soţia Mistreţului. “Se ştie că acest nume, Cloşca cu pui, Găinuşa, este numele popular al constelaţiei Pleiadelor, se ştie însă mai puţin că Pleiadele, fiicele lui Atlas, au devenit, la un moment ciclic, anume în perioada predominării atlante, substitutul zodiacal al Ursei Mari, constelaţia Polară.

“Dependenţa omului şi a întregii firi faţă de Principiu şi interdependenţa fenomenelor în cosmos sunt cele două legi fundamentale ale metafizicii tradiţionale. Îşi au originea şi explicaţia în Unitatea divină şi în omogenitatea Naturii. Orice modificare spirituală, religioasă, socială în ciclul uman e necesar sincronică cu modificări similare şi analoage în Univers, concretizându-se în predominarea în anumite momente ciclice a simbolismului direcţiilor spaţiului, strict solidar cu simbolismul temporal, care şi el se modifică: momentul începutului anului, localizarea cerească a Solstiţiilor şi a Echinocţiilor, mai de mult polare, acum zodiacale, proiecţiunea acestor localizări cereşti pe pământ, ceea ce pare lucrul cel mai extraordinar, dar de fapt nu este atunci când cunoaştem solidaritatea pământului cu Cerul, de aici deplasarea axului spiritual al lumii, a Muntelui Polar, în diferite ţinuturi geografice. Omul avându-şi raţiunea suficientă şi rădăcina ontologică în universal, cele mai importante simboluri pentru el se găsesc pe bolta cerească, sensibilis Deus, Cartea Sfântă prin excelenţă, din care derivă, prin adaptare, celelalte cărţi sacre ale omenirii.” (p. 237-238)

Atunci când Tradiţia Primordială hyperboreeană şi Centrul Suprem s-au ocultat, reprezentanţii lor accesibili au fost alte tradiţii, derivate direct din ea. Una a fost cea a civilizaţiei atlante, al cărei simbolism nu a mai fost polar şi solstiţial, ci solar şi echinocţial.

Corespondenţe dintre direcţiile spaţiale şi rase:
- Nord (Iarnă), copilărie, rasa albă, apă;
- Orient (Primăvară), tinereţe, rasa galbenă, aer;
- Sud (Vară), maturitate, rasa neagră, foc;
- Occident (Toamnă), bătrâneţe, rasa roşie, pământ.

Civilizaţia atlantă era a rasei roşii, iar ultimii ei descendenţi sunt indienii americani. Perioada de predominare a civilizaţiei atlante a durat un An Mare platonician (12960 de ani), până la catastrofa pomenită de Platon în Critias şi Timeu, de asemenea în Geneză, potopul lui Noe e acelaşi cu cataclismul care a cufundat Atlantida.

Prăbuşirea civilizaţiei atlante s-a datorat în primul rând unui sacerdoţiu feminin deviat, complice cu o revoltă a războinicilor faţă de casta sacerdotală.

“Ce vedem în basmul nostru? Tânăra Împărăteasă face un transfer, exact invers celui de care am pomenit mai sus, ducând Pleiadele, Cloşca cu Puii de Aur, de la Sfânta Duminică, Regenta Atlantidei (din cauza caracterului solar al zilei de Duminecă) la Mănăstirea de Tămâie, palatul Mistreţului Alb (şi Mistreţ se numea constelaţia acum numită Ursa Mare).” (p. 239) Această operaţiune de reintegrare nu a putut avea loc decât în ultimele momente precedând prăbuşirea Atlantidei.

Întreaga poveste se referă la resorbirea tradiţiei secundare atlante în Tradiţia Primordială, regentată de Mistreţul Alb.

“Dacă, subsidiar, coroborăm episodul cu hierogamia lui Harap-Alb cu fata Împăratului Roş, prezumţia devine certitudine, căci civilizaţia atlantă era aceea a rasei roşii. De altminteri, esenţial, Povestea Porcului şi Harap-Alb, reprezintă două feţe complementare ale aceluiaşi mit: în prima, fata caută pe Mistreţul Alb, în a doua, Mistreţul Alb răpeşte pe fata Împăratului Roş, chintesenţă a Împărăţiei Roşii. S-ar spune că moş Creangă a vrut să considere centripet şi centrifug, în dublă mişcare inversă, acest moment capital din istoria omenirii, cel mai important de douăsprezece mii de ani încoace.” (p. 240)

Un Creangă nocturn, într-un stil de letopiseţ al fabulei: “Şi tot aşa mergând ei încă un an de zile, cu mare greutate şi zdruncin, au trecut peste nenumărate ţări şi mări şi prin codri şi pustietăţi aşa de îngrozitoare, în care fojgăiau aspide veninoase, vasiliscul cel cu ochi fermecători, vidre cu câte douăzeci şi patru de capete şi altă mulţime nenumărată de gângănii şi jigănii înspăimântătoare, care stăteau cu gurile căscate numai şi numai să-i înghită; despre a căror lăcomie, viclenie şi răutate nu-i cu putinţă să povestească limba omenească.”

Muntele are un caracter mai “primordial” decât caverna, aceasta rezultă din faptul că e vizibil din exterior, în timp ce caverna este, din contră, un loc esenţialmente ascuns şi închis. Reprezentarea centrului spiritual prin munte corespunde propriu-zis cu perioada originară a umanităţii terestre, în care adevărul (Sat) este integral accesibil tuturor (de unde numele de “Satya Yuga” (Vârsta de Aur) în care vârful muntelui e atunci Satya-loka sau “locul Adevărului”; dar când, ca urmare a mersului descendent al ciclului, acest Adevăr n-a mai fost la îndemâna decât a unei elite mai mult sau mai puţin restrânse (ceea ce corespunde cu debutul iniţierii, înţeleasă în sensul ei cel mai strict) şi a devenit ascuns majorităţii oamenilor, caverna a fost un simbol mai apropiat pentru Centrul spiritual şi prin urmare, pentru sanctuarele iniţiatice care sunt imaginile lui. Printr-o astfel de schimbare, centrul nu a părăsit muntele, ci s-a retras numai din vârf în interior.

Cele spuse de Creangă despre peşteră, că era “un rai nu altceva!” coroborează cele susţinute de R. Guénon când prezintă caverna iniţiativă luminată în interior, în timp ce în exterior “domneşte întunericul”, lumea profană fiind asimilată cu “tenebrele din afară”.

În învăţământul tradiţional, orice mâncare e susceptibilă în mod necesar să devină o Euharistie. Substanţa care serveşte de bază acestei Euharistii poate indica originea ritului.

Înainte de a intra în Mănăstirea de Tămâie, opincile de fier si toiagul de fier se tocesc complet şi sunt abandonate. “Din punct de vedere macrocosmic, faptul indică sleirea totală a Vârstei Sumbre, căreia i se mai zice şi Vârsta de Fier.” (p. 253)

Se poate pune întrebarea: ce caută Talpa Iadului în Mănăstirea de Tămâie? Dar ce caută Şarpele în Paradis? Talpa Iadului este exact Rădăcina Raiului, este Mula-Prakriti (Zeiţa Rădăcină), aspectul infernal al lui Prakriti.

“Mistreţul Alb uneşte în persoana lui dubla Putere Sacerdotală şi Regală, în Principiul ei unic, aşa cum e păstrat în Centrul lumii, oricum va fi înţeles acesta, în sens simbolic şi literal sau amândouă la un loc. Ca şef al acestui centru şi identificat cu el, Făt-Frumos e stăpânul Contemplaţiei şi al Acţiunii. E semnificativă în acest sens menţiunea din basm că, înainte de a bea cupa cu lapte, seara, gest euharistic deci sacerdotal, merge ziua la vânătoare, gest cavaleresc. Apare în dubla lui funcţiune, spirituală şi războinică.” (p. 260)

“Este cunoscut fenomenul lingvistic datorită căruia un cuvânt pierde sau capătă litera r ca o îmblânzire sau ca o întărire a eficacităţii lui. Trac, în sens de “dragon”, devine dac, zeul fenician Dagon e un zeu peşte; a fost Dragon, Balaur, în altă ipostază.” (p. 260)

Talpa Iadului pune în lapte somnoroasă: va veni o vreme când şi substanţa euharistică, susţinătoarea lumii, va fi intoxicată. Somnul lui Făt-Frumos indică amorţirea Centrului Lumii.

Făt-Frumos, încingând şi descingând cu un cerc de fier pe soţia lui, se arată stăpân perfect al puterii Cheilor, al lui Potestas ligandi et deligandi, ceea ce este firesc având în vedere funcţiunea lui de Ciakravarti (Învârtitor al Lumilor).

“E de remarcat un complementarism şi un schimb de atribute foarte important, în genul Yin-Yang-ului extrem-oriental: bărbatul e stăpânul cupei, simbol feminin; femeie e stăpâna Furcii-Caduceu, simbol masculin. Acest schimb de atribute face din pereche un Androgin, Ianus-Iana.” (p. 265)

Basmul ilustrează foarte bine imposibilitatea neutralităţii în raport cu Transcendentul. Cel care este lipsit de această aspiraţie este în mod necesar înghiţit de Infern, de Abis. Împărăteasa mamă reprezintă linia burgheză, exterioară, convinsă că lucrează pentru binele fiicei sale, când în realitate se plimbă pe gura căscată a Hăului.

“Talpa Iadului nu poate fi distrusă, pentru că dispariţia ei ar atrage şi pe aceea a Universului. Poate un arbore subzista fără rădăcină? Ea e redată stării ei naturale de pulbere atomică, de cantitate discontinuă. Când este la locul ei, baba reprezintă un element pozitiv, pentru că se cufundă cu Principiul de sesizabilitate; ea face posibilă incarnaţiunea principiilor spirituale în lumea manifestată. Este Sarea-bază alchimică.” (p. 267)

Neputând percepe nivelul metafizic, încearcă să-l captureze pe Vişnu (basmul explică faptul că voia să dea de nevastă pe una din fetele ei lui Făt-Frumos). Vişnu se lasă aparent păcălit, pentru că numai aşa se putea coborâ până la fundul Abisului, grefându-se pe una din rădăcinile lumii. Vişnu îmbracă haina abjecţiei, ca să transfigureze abjecţia.

Copilul celor doi reprezintă Vârsta de Aur a noului Manvantara, ceea ce arată faptul că basmul nostru are virtuţi profetice.

“Ca o încheiere a acestor consideraţii, o întrebare se ridică la suprafaţa apelor, legitimă şi firească: basmul nostru nu este deci prototipul hyperborean al ciclului Graalului, în stare pură, fără diversiuni şi adăugiri pe parcurs care să facă pată pe Mit, împrăştiind atenţia, în special fără infiltraţiile creştine foarte tardive, uneori incongruente?” (p. 269)


Harap-Alb

Basm de o complexitate descurajanta, adevărat Cafarnaum folkloric, cum spun unii cercetători. Totuşi, nu are rost să luăm în seamă insinuarea că ar fi avut loc o contopire artificială a 2-3 basme diferite.

Mitul lui Harap-Alb, petrecut in illo tempore, are organicitatea firească a cauzelor secunde.

Avertisment privind metodica analizei hermeneutice: “Prin urmare, dacă basmul Harap-Alb colectează în structura lui vestigii esoterice din toate părţile lumii, nu este ca să le servească de cimitir şi de muzeu, ci pentru că are în el virtuţi sintetice şi izvoare de apă vie care le reînsufleţeşte, în vederea marelui mister de la sfârşitul Evului, când roata lumii se va opri şi timpul se va transpune în simultaneitate. De aceea, digresiunile sunt imperios necesare într-un studiu asupra acestui basm. Numai aşa diamantul va sclipi prin toate faţetele. Deşi multiple, datele iniţiatice din basm sunt doar terminus-uri ale unor doctrine presupus cunoscute, vom încerca în mică măsură să le urmărim genealogia.” (p. 271)

Cadrul basmului: o lume căzută în haos, regentată virtual de două principii, subordonate unul altuia: Împăratul Verde şi Craiul, fratele mai mare şi cel mai mic. Legătura dintre cele două este slăbită din cauza dezordinii din afară. Obiectul questei lui Harap-Alb va fi restaurarea organicităţii lumii.

Într-un simbolism geometric, Craiul este la circumferinţa cercului, Împăratul Verde în Centru. Astfel sunt reprezentaţi în tradiţia hindusă cei doi fraţi fii ai lui Şiva, Skanda războinicul, ocrotind meditaţia lui Ganeşa. Culoarea simbolică a acestuia din urmă este verdele.

Superiorul, Împăratul Verde, are trei fete, în timp ce inferiorul, Craiul, are trei băieţi. Ca şi în simbolul Yin-Yang, fiecare din jumătăţile cercului are în interiorul ei un punct de culoarea celeilalte jumătăţi. “Observaţie, repet, capitală, pentru că eroul va căpăta în curând numele românesc al Yin-Yang-ului, Harap-Alb, realizându-i până la sfârşit posibilităţile. Cu alte cuvinte, eroul nostru va deveni la sfârşit şi Crai şi Verde-Împărat, Skanda şi Ganeşa, adică tatăl lor, Şiva, principiul comun al acţiunii şi al contemplaţiei, va fi Ianus Bifronus, desfiinţând dualitatea iniţială, care încadrează basmul şi care viciază radical ambianţa lui.” (p. 273)

Harap-Alb-ul macrocosmic, letargic, redus la o stare vegetativă, toropit de dezordinea ciclică, va fi “asanat” de Harap-Alb-ul microcosmic, prin realizarea lui iniţiatică majoră. Omul e regentul şi centrul planului de existenţă în care se află şi vicisitudinile, realizările lui pozitive şi negative se răsfrâng asupra naturii.

În perspectivă profană, cele trei fete ale lui Verde-Împărat nu au rost în basm. Ştim numai că există fără a le vedea utilitatea. Ele sunt o triplă Şakti a lui Verde Împărat, sunt puterile tatălui lor, constituind un sacerdoţiu virginal.

“Menţiunea “războaielor grozave” poate fi o indicaţie, că starea de decadenţă a mediului, putea fi rezultatul unei dezordini, provocate de o revoltă şi o ruptură între casta războinicilor (Kşatriya) şi casta sacerdotală (Brahmanii), de care vorbesc Puranele hinduse şi care s-a repetat deseori în istorie, cu rezultatul ei inevitabil, anarhia. Raportul ierarhic normal fiind distrus şi cele două caste despărţite, fiecare din ele îşi exacerbează propriile ei lipsuri: puterea sacerdotală lipsită de “acoperirea exterioară” (ca să întrebuinţăm termenul tehnic) a războinicilor, devine ineficace, ca o moluscă fără scoica ei; iar puterea războinicilor, necontrolată de un principiu superior, devine “titanică”, se compactează în ea însăşi, se surpă, se fărâmiţează în indefinite fragmente. Astfel, se instaurează anarhia. Locul intelectului e uzurpat de afectivitate, iubire şi ură, iniţierea respectivă luând o puternică “tentă” sentimentală. Calităţile active ale războinicilor. Nemaigravitând în jurul unui motor imobil, de natură intelectuală, îşi proiectează forţa giratorie în jurul unui vid, în jurul unei activităţi ce nu trăieşte decât pentru ea însăşi, constituind nu o mişcare circulară ca a luminii, ci o genune.” (p. 274-275)

Craiul pune piedici fiilor săi atunci când aceştia vor să ajungă la Verde Împărat. Acest comportament echivalează cu un refuz, atitudine ce nu este fără legătură cu “geolozia mamei”, comportare bazică identică cu cea a soacrei cu trei nurori, care nici ea nu vrea să-i elibereze pe băieţi. Pe de altă parte, egocentrismul Craiului devine un puternic mijloc de selecţie, de întărire şi de şlefuire.

Craiul, prin blana de urs, aparţine clasei războinice nordice.

Harap-Alb este Mitreţul Alb, identic cu eroul basmului Povestea Porcului, stăpânul Mănăstirii de Tămâie.

“În punctul limită de trecere în alt plan de existenţă, ambianţa se sensibilizează sub înfăţişarea unei entităţi simbolice, care este numită “ Păzitorul Pragului”. În “Harap-Alb” ia forma de urs, rezumând în el toate condiţiile limitative pe care eroul vrea să le depăşească. Mai mult decât o fiinţă, “Păzitorul Pragului” este un coşmar. În alte basme, apare la trei poduri succesive, de aramă, de argint, de aur, ca lup, leu, balaur cu doisprezece capete. Tot aşa, lui Dante îi apare păzitorul, la începutul călătoriei sale iniţiatice, ca leu, linx şi lupoaică.” (p. 277)

O bătrână gârbovă cere milostenie de la Harap-Alb: “Poate ţi-i deşanţ de una ca aceasta? zise baba. Hei, luminate crăişor! Cel-de-Sus varsă darul său şi peste neputincioşi; se vede că aşa place Sfinţiei Sale. Nu căuta că mă vezi gârbovă şi strenţuroasă, dar prin puterea ce-mi este dată, ştiu dinainte ceea ce au de gând să izvodească puternicii pământului, şi adeseori râd cu hohot de nepriceperea şi de slăbiciunea lor. Aşa-i că nu-ţi vine a crede, dar să te ferească Dumnezeu de ispită! Căci multe am văzut d-atâta amar de veacuri câte port pe umerile acestea. Of! Crăişorule! Crede-mă, că să ai tu puterea mea, ai vântura ţările şi mările, pământul l-ai da de-a dura, lumea asta ai purta-o uite-aşa, pe degete şi toate ar fi după gândul tău. Dar uite ce vorbeşte gârbova şi neputincioasa! Iartă-mă Doamne, că nu ştiu ce mi-a ieşit din gură! Luminate Crăişor, miluieşte baba cu ceva!” Este unul din cele mai stranii texte din opera lui Creangă şi din literatura română. Bătrâna cerşetoare se identifică cu centrul imobil şi în jurul căruia se înfăşoară ghemul veacurilor şi vârtejul ciclurilor. E aspectul feminin al lui Manu.

Sfânta Duminică apare ca cerşetoare, pentru că genul uman decăzut nu poate avea legătură cu Arhanghelul solar decât prin aspectele umile ale acestuia, singurele puncte de tangenţă posibilă. În esoterismul musulman se spune că Polul spiritual al epocii se arată printre oameni ca cerşetor sau ca negustor ambulant. “Repetăm: aspectul de abjecţie a marilor entităţi spirituale e preluat în mod deliberat, fără pecabilitate, pe când la oamenii obişnuiţi e un jeg natural, o eczemă simptomatică.” (p. 280)

Modul în care Creangă o prezintă pe Sfânta Duminică depăşeşte cu mult folclorul, şi datori suntem să ne întrebăm ce anume ştia Creangă.

Sfânta îl învaţă să ceară de la tatăl său “calul, armele şi hainele cu care a fost el mire”, ceea ce arată că la întemeierea unei civilizaţii tradiţionale există o hierogamie, iar reînnoirea ei se face printr-o altă hierogamie.

Dezvăluindu-se ca Înger al Luminii (prin ridicarea la cer), Sfânta Duminică îl iniţiază pe eroul nostru, care devine fiul ei adoptiv. Are loc o binecuvântare, o iniţiere.

Tema revigorării şi regenerării calului năzdrăvan e una din cele mai frecvente, mai importante, din basmul românesc. Premerge, condiţionează, este solidară cu regenerarea, cu palingenezia eroului. Calul e o întrupare a lui Şakti, aspectul de putere al divinităţii.

“Şi Sfânta Duminecă şi Calul sunt de natură solară, al doilea emanând din prima, ca o specificare, ca o dunamis. Calul e un dar de investire al Sfintei. Amândoi trec de la o înfăţişare urâtă la o strălucire, prin metamorfoză. Iarăşi insinuarea duală în lume. De aceea, amândouă episoadele sunt riguros solidare şi consecutive.” (p. 283)
Modul în care e “deşteptat” calul din amorţirea lui, prin ingurgitarea de foc şi lovituri de frâu în cap, el reaminteşte aidoma procedeele yoghine, în vederea deşteptării puterii şarpelui Kundalini, aspect imanent al lui Maha-Şakti, încolăcit şi adormit la baza coloanei vertebrale, în centrul-rădăcină. “Yoghinul, prin asceză şi disciplină specială, îşi transformă suflul în suluri de foc, apoi cu el, concentrat în şfichi şi vârf de lance, ţinteşte capul balaurului în bârlogul său. Fiara se deşteaptă, dar Yoghinul-erou îi bagă frâul în gură şi o sileşte să se urce de-a lungul canalului central subtil al coloanei vertebrale, străpungând de jos în sus centrele subtile din ea, şapte la număr, în ordinea lor ierarhică ascendentă, o sintetizează, unindu-se apoi cu Şiva în coroana cu o mie de petale (Sahasrara) din creştetul capului, unde se consumă hierogamia transcendentă dintre Şakti şi Domnul ei. Şi într-adevăr, la sfârşit Harap-Alb îşi pune “Coroana” de Verde-Împărat (Sahasrara) şi consumă hierogamia cu fata lui Roş-Împărat, similibus. Aproape că nu mai e nevoie de subliniat că acest cal regenerat, redat naturii lui, reintegrat în focul lui natal, e identic cu Merkaba, căruţa de foc a Kabaliştilor, care răpeşte pe Ilie la cer. Calul, în calitatea lui de ignifor, e un simbol şi în unele din basmele noastre i se spune de-a dreptul Bun-Galben-de-Soare, adică Aurul Solar. De asemenea, icoana în care Sfântul Gheorghe înfinge lancea în gura balaurului răsturnat, în timp ce Fecioara priveşte din turn, exprimă aceeaşi realitate.” (p. 283)

Cele trei salturi pe care le face calul cu stăpânul său în spate au, printre altele, virtutea de a schimba centrul de greutate al noului om regenerat, operaţie numită în kabala “deplasarea Luminilor”, Makifim.

Calul îl întreabă pe stăpânul lui dacă s-a gândit vreodată să ajungă “Soarele / Cu picioarele / Luna cu mâna / Şi prin nori să-ţi cauţi cununa?” Comentariul lui Lovinescu: “Ce însemnează ele? Cum ni-l arată pe fiul de crai? Într-o ipostază non-umană, în chipul său transmutat; şade cu picioarele în soare, atinge luna cu mâna, iar creştetul şi cununa din cap se găsesc în nori. Cu alte cuvinte, eroul nostru regenerat s-a strecurat invers în raport cu ceilalţi oameni, stă cu capul în jos şi cerul îi este podea; este poziţia tipică a Omului Universal în toate tradiţiile. Omul regenerat în Duh se sustrage puterii gravitaţiei şi noul lui centru de greutate este Cerul, care devine pentru el un fixativ, cum e pământul pentru oamenii obişnuiţi şi care “stau cu amândouă picioarele pe pământ”, chipurile compliment.” (p. 285)

Este de amintit lama XII a Tarotului, “Spânzuratul”, în care “osânditul” e spânzurat de un picior, cu celălalt făcând cruce, cu mâinile la spate, adică sustras acţiunii, iar din buzunar îi curge, cu o inepuizabilă generozitate, un râu de aur. “Orice realizare spirituală se poate rezuma printr-o frază: iniţiatul îşi inversează centrul său de greutate. Pentru el ponderabilitatea e fixată în ceruri. E o aplicare a legii de analogie inversă.” (p. 286)

Fiul Craiului porneşte la drum “ca vântul”, şi nu “ca gândul”, arătând că se află la începutul realizării sale, în faza “Micilor Mistere”.

După întâlnirea cu tatăl său deghizat în piele de urs, Fiul Craiului o ia la drum spre destinul său, investit prin pielea de urs cu o transmisiune iniţiatică războinică nordică, al cărui simbol prin excelenţă este acest animal.

Credinţa în maleficitatea Omului Roşu este generală, ca şi punerea în gardă împotriva lui. “Roux poil est félonie”, spune un proverb francez. În germană: “Rote Haare, Gott bewahre”. Iuda era roş, tot aşa şi Irod, iar în viitor la fel va fi şi Antihristul. În pseudo-Aristot: “Blonzii sunt mărinimoşi, căci ţin de leu, roşii sunt foarte rău, căci ţin de vulpe.” Verdele este culoarea vegetaţiei, a spiritualităţii, în timp ce roşu este culoarea nisipului din pustiu. Baal se vopseşte în roşu ca să coboare în Infern. Esau, fratele lui Iacov, care-şi vinde dreptul de întâi născut (adică principatul spiritual) pentru un blid de linte, era “roş de tot ca o manta de păr” (Facerea 25, 25). Atlanta era leagănul rasei roşii, în extremul occident; leagănul rasei albe era în extremul Nord, în Insula Albă, căreia i se mai spune Insula Verde, Verdea Erin “Gronland”.


Spânul nu este un om fără barbă, ci un om lipsit de posibilitatea bărbii, lovit de o stârpiciune congenitală a sistemului capilar al feţei sale. “În felul lui este o specie de castrat. Creşterea bărbii este rezultatul unei posibilităţi fiziologice expansive; lipsit total de ea, Spânul este exclusiv constrictiv, neted, lustruit ca o gresie, dar pe asemenea piele se ascut tăişurile de brici... Când e stăpânul unei fiinţe vii, nu poate avea prin fire, decât un rol vampiric-comprehensiv faţă de ea; când însă această fiinţă păşeşte pe calvarul unei realizări iniţiatice, îi subţiază toate elementele individuale din ea, până dispar. Or aceste elemente sunt prin definiţie limitative şi de aici se vede rolul eminamente pozitiv al Spânului, fără ca el să-şi dea seama.” (p. 289)

Pe de altă parte, Spânul reprezintă pe Principium Individuationis, Egoismul Radical, egoismul pentru egoism, prezent în fiul de crai ca în toţi oamenii, şi care trebuie ros pentru ca posibilităţile universale ale eroului să fie descătuşate, producându-i apoteoza finală, îndumnezeirea.

Putem spune că omul obişnuit e cenuşiu, amestec indistinct de alb şi negru, de Alb şi Harap. Realizarea spirituală constă în a discrimina prin separaţie, Harapul de Alb. Când operaţia a reuşit, cele două elemente antinomice se erodează unul pe altul, devenind egale prin această purificare. “Separaţia, efectuând o discriminare calitativă în masa haotică a posibilităţilor noastre, presupune un mers înainte fără şovăire, deci o interdicţie totală de a privi înapoi, de a te întoarce din drum. În toate tradiţiile găsim această interdicţie împinsă până la aspectul ei literal, aproape superstiţios.” (p. 292)

“La fiecare pas ce-l facem, lăsăm în urmă un reziduu care este propria noastră umbră, pe care, în mod obişnuit, o târâm după noi. Când însă, prin iniţiere, se produce separaţia de care am vorbit, cordonul ombilical care ne leagă de propriul nostru spectru este tăiat, iar umbra şi reziduurile se obiectivează pentru o ultimă bătălie, devin autonome şi implacabile, frustrate de principiul lor de viaţă [...].” (p. 293)

Spânul, care este un abces de fixaţiune, se lipeşte de Harap-Alb ca o ventuză, iar restul basmului este sforţarea fiului de crai să-l poarte în cârcă fără să-i dea atenţie, până când spectrul se va stârpi. Asprimea Spânului faţă de Harap-Alb face ca rolul acestuia să fie al unui guru. “Şi gresia este un guru faţa de coasă.” (p. 294)

Coborât în “Fons terribilis”, fiul de crai moare dizolvat în “Vitriol”, apoi e expediat din nou la lumina zilei, “renăscut”, “regenerat” într-o nouă fiinţă, “Harap-Alb”.

Spânul îşi murmură secretul: “Chima Răului, / Pe malul pârâului.” Ceea ce trebuie să însemne: “Schema Răului / Pe malul pârăului.” Spânul se desemnează pe sine însuşi: “sunt schema, sunt figura răului pe faţa apelor, care le înveninează fiinţa.” Dar şi “sunt pocitura, schimonositura răului, urâciunea pustiirii, oglindită pe faţa apelor, adică asupra întregii creaţii. El nu este Răul, ci schema, Arhetipul Răului, deci Principium Individuationis, principiul extremei distinctivităţi, al Egoismului Radical, care dă rigoare Manifestării. “În tradiţiile occidentale, acest Principium Individuationis care împinge şi pe atom să vrea să fie numai şi numai el însuşi, în mod exclusiv, este desemnat ca Lucifer, Steaua căzută.” (p. 296)

“Tot episodul este scris cu o rafinată subtilitate. Cum ar fi putut un ţăran ignar să vâslească cu atâta îndemânare şi noroc pe o mare de ambiguităţi?” (p. 297)

Vrăjmăşia înverşunată dintre erou şi spân ascunde un complementarism funciar, cei doi antagonişti fiind nedespărţibili. Resorbiţi în final în Marea Unitate, rămân şi acolo inseparabili.

Într-un sens imediat, Spânul e Dragonul, Păzitorul Pragului, pentru că îl găsim la cele două capete, la cele două porţi ale traiectoriei iniţiatice a eroului: prima oară la gura fântânii, când acesta primeşte numele sacru de Harap-Alb. A doua oară la capătul superior, când suferă din partea Spânului a doua moarte, care-l face să treacă de la Micile Mistere peste pragul Marilor Mistere.

Interesantă este expectativa calului în episodul înrobirii Fiului de Crai. Dacă episodul ar fi avut numai un sens imediat, aparent, ar fi fost logic ca animalul să-şi apere stăpânul. În realitate Eul eroului se va măcina între Cal şi Spân, ca între două pietre de moară.

Aspectul pozitiv al Spânului este dovedit prin faptul că el îl scoate pe Harap-Alb din pădurea fără speranţă, ale cărei desişuri le cunoştea ca în palmă.

“Doctrina ciclurilor, unanim prezentă în toate tradiţiile, învaţă contrar tuturor teoriilor astăzi acceptate, că depănarea unui ciclu uman se propagă nu progresiv, ci descendent, de la calitate la cantitate. Ciclul însemnează cerc şi cercul are un centru. Prin urmare, spirele care pleacă de la acest centru sunt cu atât superioare calitativ, cu cât sunt mai apropiate de el. De aceea suntem azi în plin regn al cantităţii.

Deci, simbolic vorbind, ciclul îşi toarce firul de la lumină la întuneric. Lumina pe care o primeşte planeta neptun nu se poate compara cu aceea primită de Venus. Decadenţa aceasta progresivă era indicată în Antichitate prin secvenţa Vârstelor de Aur, de Argint, de Aramă şi de Fier. Basmul româesc a păstrat bine această datină, când arată pe Făt-Frumos străbătând, în realizarea lui iniţiatică, în mod necesar calea inversă dezvoltării ciclice, pentru că e o reîntoarcere la origini, pădurile de Aramă, de Argint şi de Aur, uneori de Diamant, ultima indicând integrarea în Eternitate, diamant incoruptibil.

În hinduism, Vârstele sunt indicate respectiv cu numele de Satya-Yuga, Treta-Yuga, Dwapara-Yuga şi Kali-Yuga. Numele acestei din urmă Yugă, Kali, însemnează printre altele Negru, pe când prima Yuga este firesc luminoasă. Deci ciclul este cuprins între termenii antinomici de Alb şi Negru. Cine-i poartă numele, precum Harap-Alb, este Eonul; deci ciclul în integritatea lui: începutul alb, sfârşitul negru şi, în acelaşi timp, reîntoarcerea spre centru şi începutul unui nou ciclu.

Marile tradiţii ale ciclului se manifestă în mod necesar în momentele providenţiale ale lui. Ultima tradiţie a ciclului este tradiţia arabă, în plină desfăşurare a Vârstei întunecate. De aceea arabii sunt “negri”.

Din cauza polivalenţei simbolurilor, “negru” mai are şi un alt sens, metafizic, reprezentând faţa supremă, nemanifestată a Principiului. În adevăr, negrul nu e o culoare, ci e deasupra şi îndărătul lor. Este ceea ce se numeşte în teologia areopagitică un termen apofatic, o “determinaţie negativă” a Principiului, în ipostaza sa supremă, ca şi alte determinări negative, precum Tăcerea sau Vidul. Ca ultimă tradiţie în ciclu, Islamul face joncţiunea cu prima tradiţie din el, tradiţia hyperboreeană, ca şarpele Uroboros ce-şi muşcă coada. Harap-Alb în calitate de Eon şi de Androgin însumează în el pe Alfa şi Omega ale Ciclului, atât pe plan microcosmic cât şi pe plan ciclic. Uneşte cele două tradiţii în principiul lor comun. De aceea este “Alb”, dar şi “Harap”, arab.” (p. 300-301)

Dintre toate ştiinţele tradiţionale, “geografia sacră” a fost prima care a dispărut, urmată de “istoria sacră”. În amândouă cazurile e vorba, în primul rând, de cunoaşterea determinaţiilor calitative ale Timpului şi Spaţiului, aşa cum se prezintă nu numai în Macrocosm, dar şi în Microcosm, în om.

În sensul ei superior, negrul simbolizează starea principală de Nonmanifestare, şi astfel trebuie înţeles numele de Krişna, prin opoziţie cu acela de Arjuna, care înseamnă “alb”, unul şi celălalt reprezentând respectiv nonmanifestul şi manifestatul, nemuritorul şi muritorul, “Sinele” şi “Eul”.

Ca Ţară Neagră, România a ocupat şi ea un loc spiritual central (numită şi Kara-Bogdan, Kara-Iflak, Bilarapsiku zemliu, conducătorii ei fiind Negru-Vodă, Kara-Ştefan, Basarabi).

Ioan Corvin, Principele Transilvaniei, tatăl regelui Matei Corvin este “negru”, după cum îl arată numele. În cronicile occidentale este numit “Le Chevalier blanc de Valachie”. Era deci un Harap-Alb.

Ştefan cel Mare era o reprezentare hominală a Bourului Alb, şi de aceea Turcii îi ziceau Kara-Ştefan, Ştefan cel Negru.

“Totalul acesta de fapte ne face să presupunem că “Harap-Alb” a putut fi numele necesar al Şefului Suprem al unei ierarhii iniţiatice, care, în momente istorice binecuvântate, s-a manifestat şi în exterior, în istorie, aşa cum ne este ea accesibilă; în mod obişnuit numele şi entitatea sunt ocultate de-a lungul veacurilor. Se poate ca taina funcţiei lor să fi fost încredinţată sub formă simbolică unor basme, în genul aceluia pe care îl studiem acum. Veşmântul de mit învăluie ceea ce nu trebuie ştiut; puerilităţile aparente exorcizează indiscreţiile. Se transmite neînţeles de-a lungul veacurilor un fel de testament criptat, până când, la ora hotărâtă de destin, “Piatra din Vârful Unghiului” va fi scoasă din şanţ şi aşezată acolo unde trebuie.” (p. 307)

Conform lui Hasdeu, care la rândul său îl citează pe istoricul Jordanes, pileaţii care constituiau clasa dominantă în Dacia erau numiţi Sarabi. Aşadar, Dacia a fost numită încă din Antichitate Ţara Arabilor. Hasdeu consideră că Basarabia este o supravieţuire în istorie a anticei Arabii.

Pe vremea imperiului roman, doar două provincii erau numite Felix: Dacia şi Arabia. Ambele nume ar trebui puse în legătură cu “Insulele Fericiţilor”, una din denumirile centrelor spirituale.

Mai mulţi dintre Basarabi au purtat porecla de “negru”, iar în ale lor “armes parlantes” apar capete de negri. Nu este deci exclus ca “Harap-Alb” să fie printre altele un “Sarab-Alb”.

“Hasdeu descompune pe “Sarab” în Sar şi Ab. Primul membru al cuvântului, Sar, înseamnă Soare, Principe, Domn, Şef, în dialectele indo-europene şi în acele semitice. În sanscrită Sur, Surya este Soare, Stăpânul prin excelenţă al lumii; în ebraică şi chaldeană, limbi semitice, avem Sar şi Sara, Principe şi Principesă. Apoi la popoarele ariene, Sri, Sol Soare, Sir, Sire, Messer, Messire, Monsieur. La noi în afară de Soare, îl găsim sub formă pură dar ambiguă de “sur”: sensul imediat de cenuşiu indică mai degrabă un fel de indistincţie a culorilor in excelsis: Cer Sur, cal sur, vultur sur. E un fel de culoare a Eterului şi a Tăriei. E posibil deci, ca termenul “cal sur” să însemne de fapt “cal soare”, ce trebuie pus în legătură cu calul năzdrăvan din basme pe care, îl găsim uneori desemnat ca “Bun-Galben-de-Soare”. Harap e forma populară a lui Arab; posibila tangentă a acestuia cu Sarah arată că “Harapul” din basmul nostru, înseamnă “stăpân”, “domn”, “cap”. Nu e negru în sensul rasial al cuvântului, ci în acela de etiopian, de fiinţă transcendentă îmbrăcată şi arsă de Eter. Sfânta Duminică, Arhanghelul Solar, este şi ea “Dea Syra”, zeiţa sură, domnind în miticul “Heliopolis” şi în “Syria” primitivă, care, cum am mai spus, nu trebuie deloc confundate cu oraşul şi ţara istorică ce poartă acest nume. După tradiţia musulmană, în Syria primitivă se păstrează “limba solară”, “loghah suriyanah”, adică limba primordială a prezentei umanităţi. Adoptat de “Dea Syra”, e firesc ca fiul de crai să devină “Harap-Alb”, pentru că şi zeiţa este “Neagră-Albă”, pentru motivele pe care Guénon le citează îndelung, în extrasele reproduse de noi.

Cât despre a doua parte a cuvântului, Ab sau Ba (invertirea e unul din fenomenele cele mai obişnuite în lingvistică), o găsim tot aşa de universal răspândită. Ab, Ba, Pa, înseamnă tată, deci tot “Şef”. Împreună cu ma e prima monosilabă pe care o strigă un copil. Mai este o “coincidenţă” fonetică, dacă împărţim pe Sarab în Sar şi Rab. Ultimul cuvânt înseamnă în limbile semitice, Domn, Stăpân. În arabă e unul din numele divine, exclusiv rezervat lui Dumnezeu. Cum Sur e sanskrit şi Rab arab, s-ar putea ca Sarab să fie un nod, un punct de coincidenţă, semnul unei joncţiuni între tradiţia hindusă, direct ieşită din Tradiţia Primordială (ca şi tradiţiile dacă şi celtică), şi tradiţia arabă, ultima apărută în ciclu. Casta stăpânitoare din Dacia dădea preoţi şi regi. Reprezenta deci mai mult decât brahmanii din India, exclusiv sacerdotali. Sarabii pot fi mai degrabă apropiaţi de ceea ce desemnează în India numele de Hamsa, fiinţe deţinătoare ale ambelor puteri, sacerdotală şi regală, deci în realitate deasupra tuturor castelor. Or, aşa sunt caracterizaţi deţinătorii Tradiţiei Primordiale. Chiar Arabii au subliniat calitatea seniorială a numelui lor. Proferul Muhammad, voind să sugereze calitatea lui de “om divin”, spunea: “Ana Arab bila Ain”, “sunt Arab fără litera ain”. Rămâne numai Rab, “Domn”, care, cum am spus, este un nume exclusiv divin.” (p. 308-309)

Rab din arabă a putut fi la început, în virtutea legii analogiilor inverse, bar, monosilab propriu Mistreţului, Varaha, Boar în engleză, bor, bro, vier. Astfel de inversiuni care arată faţa ascunsă a lucrurilor se mai găsesc. Harap-Alb, care este Sarab Alb, poate fi Sar Bar Alb, Domnul Mistreţ Alb. Cele două poveşti principale ale lui Creangă, Povestea Porcului şi Harap-Alb, ar putea să aibă ca erou pe aceeaşi fiinţă, diferit mitologizată.

“Spânul pare rău, din perspective foarte exterioare; în realitate reprezintă aspectul de rigoare al Principiului, care coboară în lumea noastră, în căi neînţelese. Trebuie lăsat să-şi facă treaba.” (p. 310)

Perechea Harap-Alb şi Spânul este precedată de perechea Herakles-Euristeu. În Bhagavat-Gita îi găsim pe Krişna şi pe Arjuna urcaţi în acelaşi car, în bătălia de la Kurukşetra.

Posibilităţile superioare ale lui Harap-Alb se realizează de-a lungul gunei sattwa, fixate în calul de foc, cele inferioare se fixează în Spân. Calul năzdrăvan şi Spânul sunt complementari şi corelativi de-a lungul unui ax vertical.

Funcţia Împăratului Verde, Monarh Universal, este anemiată şi ofilită, redusă la imanenţă, la simplă virtualitate.

Ipostaza de slugă a lui Harap-Alb este eminamente catartică şi răscumpărătoare.

“În realizarea lui Magnum Opus spiritual alchimic, pentru care Questa lui Harap-Alb este o imagine tipică, desăvârşirea Operei are trei etape succesive principale: opera la Negru, inerentă “separaţiei” şi “putrefacţiei”; opera la Verde sau la Alb şi opera la Roşu, l’œuvre au noir, l’œuvre au blanc ou au vert, l’œuvre au rouge; Nigredo, Albedo, Rubedo, simbolizate respectiv de Plumb, de Mercur şi de Sulf. Pe toate trei le străbate Harap-Alb, opera la negru, în separarea care a avut loc la fântână, când a devenit sclavul, negrul Spânului, separare perfect indicată de numele dual Harap-Alb, opera la alb, indicată în acelaşi nume, sau la verde, cât se află la curtea lui Verde-Împărat şi opera la Roşu, desăvârşite lui Magnum Opus, când “sleieşte” muncile date de Roş-Împărat.” (p. 314-315)

Interesant este faptul că la masa Împăratului Verde sălăţile (verzi) sunt în deficit, lucru care confirmă observaţia iniţială că lumea pe care o dirijează el este profund anemiată.

“Tirania” spânului îl trimite pe eroul nostru la isprăvi care îl restructurează şi pe el, şi Lumea. Ursul simbolizează casta Războinicilor, deci dacă grădina este a Ursului, cauza se află în ceea ce se numeşte revolta războinicilor, a Ursului contra deţinătorilor puterii supreme, simbolizate de Mistreţ. Acestei uzurpări trebuie să-i pună capăt Harap-Alb.

Harap-Alb zboară pe spinarea calului în insula verde a Sfintei Duminici. Pe aceeaşi insulă se află şi Grădina Ursului. Sfânta şi Ursul coabitează acelaşi spaţiu, Insula Verde. “Cum zeiţa locuieşte în mod necesar în centrul insulei, din cauza caracterului ei solar, ursul nu poate ocupa decât periferia acelui loc, după graficul îndeobşte cunoscut al centrelor spirituale, adică în punctul de tangenţă a centrului cu restul lumii, asigurând legătura în vremuri normale, dar putând s-o şi întrerupă catastrofic, în caz de revoltă. Atunci situaţia este restabilită prin intervenţii directe şi dure.” (p. 317)

Operaţia de teurgie a culegerii sălăţilor are loc la Miezul Nopţii, cum este obiceiul. Grădina se află la “răscrucile drumului”, adică în punctul chintesenţial al crucii, încă o dovadă că salăţile reprezintă Materia Primă, chintesenţa unei stări de fire, căzută într-o închisoare stearpă. Harap-Alb se îmbracă cu pielea de urs ca să înşele ambianţa ostilă, aderând aparent şi exterior la ea. Pe din afară războinic, pe dinăuntru contemplativ.

Aruncarea blănii este ceea ce se numeşte în organizaţiile secrete un “gest de recunoaştere”. Prin el, Harap-Alb îi face cunoscut ursului că printr-o parte din fiinţa lui este şi el urs. Lucru perfect adevărat.

Harap-Alb, ca Mistreţ, a descătuşat chintesenţa verde din stăpânirea Ursului. Legăturile dintre Polul pământesc şi Polul Ceresc fiind ligaturate, Harap-Alb a deznodat ligatura, restaurând pe Sfânta Duminică în legitimă suzeranitate în grădina uzurpată de urs. Harap-Alb apare în ipostaza unui Avatar, a unui Mântuitor al Lumii.

A doua expediţie de recuperare vizează capul cerbului şi pielea lui, împodobită cu pietre nestemate. Trofeul de data asta nu mai este vegetal, ci animal combinat cu mineral. “În prima expediţie trebuia câştigat Elixirul de viaţă lungă, aspect vegetal al lui Magnum Opus, în a doua, Piatra filosofală, aspectul lui mineral.” (p. 320)

Al doilea drum în şaua calului, format tot din salturi calitative, duce tot la Sfânta Duminică. Cerbul, ca şi Ursul, se află pe aceeaşi insulă cu “Crăiasa Zânelor, / Minunea minunilor.”

Punându-şi obrăzarul lui Statu-Palmă-Barbă-Cot, eroul supralicitează groaza şi grotescul, pentru a putea înfrunta entităţile cele mai terifice ale Infernului printr-o întrecere cu ele.

Cerbul simbolizează Mercurul. În tratatele de Alchimie se utilizează asonanţa dintre Cervus fugitivus şi Servus fugitivus, una din designaţiunile labilităţii Mercurului. Statu-Palmă, polimorf, este şi el un aspect infernal al Mercurului cu o mie de feţe. “Mercurius vincit Mercurius”. Mercurului otrăvit şi otrăvitor, degradat şi virulent care este Cerbul, Harap-Alb îi opune obrazul asimetriei şi deritmiei, al grotescului şi al absurdului, masca Haosului nediferenţiat.

Cerbul este un Păzitor al Pragului. Mulţi dintre cei ce exercită această funcţie au privirea otrăvitoare. Este unul din aspectele descendente şi coagulante ale lui Kundalini.

Gestul tăierii nodului vital al Cerbului se face în miezul zilei, în opoziţie cu cucerirea salăţilor, care s-a împlinit la miezul nopţii. Harap-Alb reuneşte dualitatea Soare de Zi şi Soare de Noapte.

“Expediţia lui Harap-Alb contra Cerbului aparţine aceluiaşi familii mitice ca şi omorârea Meduzei de către Perseu. Eroul nostru este înarmat cu obrăzarul lui Statu-Palmă ca şi Perseu cu casca lui Hades; are sabia lui Barbă-Cot ca şi eroul grec secera lui Hermes. Privirea Cerbului, ca şi a Meduzei, omoară.” (p. 232)

Sfinţenia simbolului Cerbului ne este arătată prin faptul că în bestiarul medieval, cerbul aşezat lângă un izvor de apă simbolizează sufletul însetat după apa Eternităţii.

Sfânta Duminică este Polul Ceresc, şi Verde-Împărat, Polul Pământesc. Darurile spirituale cucerite cu ajutorul Sfintei Duminici coboară în lumea noastră prin translaţii succesive descendente.

Prin aducerea pieii cerbului şi a nestematelor în Împărăţia Verde, are loc o reanimare alchimică a germenilor căzuţi în părţile neînsufleţite ale Universului.

“Toate nuanţările, toate accentele şi sugerările tacite, înaintările şi retragerile din pagina citată, întăresc bănuiala că Creangă era conştient şi lucid despre cele privitoare la simbolurile esenţiale pe care le expune în formă ţărănească.” (p. 327)

Baia a fost una din capitalele Moldovei incipiente. S-a păstrat sigiliul vechiului oraş Baia (Civitas Moldavensis). Datează cu certitudine din sec. al XIII-lea. Inscripţia sună: “Sigilium capitalis civitatis Moldavie”.

“Cum ştiinţa heraldică aparţine Hermetismului, cu un caracter net simbolic, cu oglindiri succesive pe planuri secunde, vom încerca o tâlcuire sumară a acestei peceţi. Ca toate ştiinţele tradiţionale, heraldica are un dublu caracter, macrocosmic şi microcosmic. Din acest ultim punct de vedere, este de ajuns să reamintim că heraldistul care studiază o stemă trebuie s-o considere atârnată de gâtul proprietarului ei. Prin urmare, stema exprimă virtualităţile din inima şi pieptul posesorului ei, posibilităţile lui cele mai adânci, latenţele sale. Prin urmare, stema exprimă virtualităţile din inima şi pieptul posesorului ei, posibilităţile lui cele mai adânci, latenţele lui. Prin urmare “mobila” Blazonului exprimă hieroglific “Abisul” titularului. Este o iniţiere, care transmite anumite “influenţe spirituale”, o Barakah, cum spun arabii. Acestea sunt valabile nu numai pentru o fiinţă omenească, dar şi pentru o cetate sau un stat. Privită de un profan, stema Moldovei are Soarele în stânga şi Luna în dreapta, ceea ce este o anomalie. Atârnată de gâtul unei persoane, situaţia se inversează şi redevine normală. Chiar când se află pe un sigiliu, pe un tron, pe o piatră votivă, stema tot pe pieptul Omului Universal se află.” (p. 328)

În stema Moldovei, Bourul se află “en abîme”, ca în bârlogul său, care devine un punct generator de vibraţiuni determinând destinele ulterioare ale noului stat. Bourul împerechează, în mod androginic, Soarele şi Luna din dreapta şi din stânga lui, aducă suscită o mişcare ondulatorie pozitiv-negativă, singura care poate face viabilă o entitate în această lume a dualităţii.

“În sigiliul cetăţii Băii, care datează, aşa cum am spus, dinainte de întemeierea Moldovei, adică înaintea “proiectării” în istorie a mitului lui Dragoş cu Bourul, găsim un trilob, configurat pe schema invizibilă a unui triunghi cu vârful în sus. În punctele interstiţiale ale trilobului se găsesc trei steluţe, formând fireşte un triunghi cu vârful în sus. Amândouă triunghiurile se întrepătrund, formând pecetea lui Solomon, simbol universal, semnificând în primul rând unirea cerului cu pământul, apoi a altor complementare. După Simeon Florea Marian, bourul urmărit de Dragoş, avea trei stele în frunte, pe care le găsim în sigiliul Băii, ca şi în alte corpuri iniţiatice. Şi Baia era o cetate... În câmpul acestei uniri de contrarii, adică în “inima” sigiliului, se găseşte un cerb în profil în plină goană, prins ca într-un instantaneu fotografic. Prin urmare avem o imagine a lui Cervus fugitivus, unul din simbolurile Mercurului labil [...].” (p. 329)

Etapa ultimă a realizării iniţiatice a lui Harap-Alb pe plan cosmologic, adică împlinirea Micilor Mistere, este simbolizată de cucerirea fetei Împăratului Roş.

Trăsătura definitorie a Spânului, tendinţa nepotolită de compactare, de egocentrism, de mers retrograd ca a constelaţiei pe care o însumează, e pusă în evidenţă de Creangă, când Spânul porunceşte lui Harap-Alb să nu-şi ridice ochii de la el, să stea strâns îndărătul scaunului său. Dar această compactare este şi o disciplină de concentrare.

Vorbele păsărelei: “mâncaţi, beţi şi vă veseliţi, dar de fata împăratului Roş nu vă gândiţi” sunt din familia lui “luaţi, mâncaţi că acesta este trupul meu” hristic. Păsările sunt unanim simboluri de entităţi angelice. Pasărea aduce un mesaj transcendent. “[...] cititorul nu trebuie să se lase înşelat de truculenţa şi de suculenţa episodului; pasărea discriminatoare este identică cu porumbelul care se coboară în fiece Vineri deasupra cupei Graalului pentru a opera transmutaţiunea.” (p. 332)

Împăratul Roş este regentul sângelui şi înfruntarea lui este probaţiunea cea mai anevoioasă prin care trebuie să treacă un iniţiat, pentru că străbate Niagara patimilor şi a tuturor instinctelor care-şi au suportul şi sediul în sânge.

Cum putem găsi, în lichidul sanguin, linia sinuoasă care desparte substanţa euharistică din el, de aromele inferioare mortale ce slujesc la oficierea celor mai sinistre mistere tyfoniene ale Măgarului Roşu. În India, măgarul e montura lui Mu-devi, aspectul infernal al lui Şakti. Nu este o contradicţie în faptul că Hristos intră în Ierusalim călare pe un măgar, adică dominând ceea ce reprezintă măgarul.

“A se aventura singur prin marea de foc, fără conducător, e o dovadă de descalificare majoră în periplul iniţiatic. De aceea, vedem pe Harap-Alb, deşi Avatar şi erou solar, neîncumetându-se să acţioneze în căutarea lui decât după ce solicită toate forţele ambianţei, de la cele mai umile până la cele mai înalte, de la furnici şi albine, de la dihaniile primordiale polimorfe, regentând stihiile, puterile bazice ale lumii, până la calul înaripat şi Sfânta Duminică. Şi ajutorul lor îl obţine printr-un schimb de procedee, prin fraternizare cu ele, păstrând totuşi distanţele şi hegemonia sa.” (p. 334-335)

Din punct de vedere superior al culorii roşii, ne putem da seama de importanţa “Operei la Roşu”, a lui “Rubedo”, când vedem că un suprem iniţiat, cel mai mare Maestru spiritual al Islamului, Muhyiuddin ibn Arabi, purta epitetul de “Sulful Roşu” (elkebritul-ahmar), care unul care a dus la capăt Magisterul Hermetic, în domeniul mai întâi ai “Micilor Mistere”, apoi în acel al “Marilor Mistere”.

Dacă în cazul Ursului şi al Cerbului este vorba de devieri care împiedicau legătura organică a Zeiţei Solare cu lumea pe care o regentează Sfânta Duminică, în cazul Împăratului Roş nu mai este vorba de o deviere, ci de o subversiune, de o rupere deliberată cu Centrul Suprem. “Împărăţia Roşie desfiinţase voit tot ce o lega cu Ţinutul Suprem, de unde pe vremuri îşi trăsese legitimitatea şi justificarea ei. Cum însă, în ciuda oricărei rupturi, Autoritatea Supremă rămâne neştirbită în magisterul ei, din cauza raportului de ireversibilitate dintre Principiu şi manifestare, dintre Centrul Suprem şi centrele derivate din el, restaurarea echilibrului se produce, lăsând însă mai întâi civilizaţia revoltată să piară prin propriile ei excese, făcându-şi toate mendrele, şi această observaţie se aplică cel puţin tot aşa de bine la civilizaţia modernă, cât şi la îndepărtata civilizaţie roşie a Atlantidei.” (p. 337)

Mesajul volatilului sacru atlant, Fenixul roşù, este să fie trimis cineva să salveze ce se mai poate salva din civilizaţia roşie, chintesenţa ei, adică fata Împăratului Roş, “farmazoana cumplită”, lichidând în acelaşi timp reziduurile inutile din civilizaţia satanizată.

“Acestea sunt consideraţiile care ne-au făcut să credem că Împărăţia Roşie este împărăţia roşie a Atlantidei. Atlantida, care-şi trăia ultimele momente, în care ştiinţa sacră decăzuse într-o magie roşie a sângelui (întovărăşită uneori de delir sexual) cum avea să se perpetueze la îndepărtaţii ei descendenţi, pieile roşii din America centrală şi de Sud. Cu puţin înainte de cucerirea Mexicului de către Cortés, la 40.000 de oameni li se smulsese inimile vii într-o singură zi festivă.

Guénon aduce asupra prăbuşirii Atlantidei precizări interesante. Nu a dispărut toată dintr-o singură dată: insula despre care vorbeşte Platon era o ultimă rămăşiţă. Şi nici după prăbuşirea relatată de Platon nu a pierit în întregime: elementele ei încă valabile au avut timpul să se salveze pe “corabia” simbolică (Potopul lui Noe este potopul Atlantidei), să emigreze şi să se agregheze la alte tradiţii. Acesta este tâlcul cuceririi fetei Împăratului Roş de către Harap-Alb.” (p. 338)

Guénon crede că în civilizaţia celtă elementul pur metafizic era hyperboreanm, iar ştiinţele cosmologice, intermediare, desemnate cu numele generic de hermetism, aveau o origine atlantă.

Vedele sunt categorice: India nu a fost la început ţara cunoscută acum sub acest nume. Ea a avut localizări geografice succesive, de la punctul de plecare, strict polar.

Îndârjirea cu care monarhul atlant îşi apără fiica ne arată că împărăţia lui este moartă fără ea. Prăbuşirea ei proximă în valuri este implicită.

În tradiţiile greceşti este vorba despre un mit ai cărui supravieţuitori sunt Deucalion şi Pyrrha. Or, Pyrrha înseamnă în greceşte roşu aprins.

“Cum vedem, în toate tradiţiile est-europene dăinuie amintirea unor eroi, a unui neam roş, venit din altă parte care s-a amestecat cu aborigenii.” (p. 340)

Toată istoria din ultimele 5-6 milenii îşi are cheia în joncţiunea dintre curentul hyperborean şi cel atlant.

Episodul întâlnirii lui Harap-Alb cu Regina furnicilor şi cel al întâlnirii cu Regina albinelor demonstrează că eroul nostru a ajuns la gradul acela de realizare spirituală care este caracterizat în esoterismul musulman cu denumirea de “Caritate Cosmică”.

“Înainte de a face un stup, Harap-Alb îşi întoarce căciula cu gura în sus şi se dă la o parte. Albinele se adună ciotă în ea. Acest amănunt arată că facultăţile chintesenţiale din om, elementele lui sintetice şi intelectuale sunt localizate în cap. Dar căciula întoarsă indică o inversiune: capul, vârf de unghi în fiinţa omenească, devine cupă când vrea să se umple cu influenţele cereşti. Un plan real de fire este activ faţă de planurile inferioare, fiind pasiv faţă de planurile superioare. Acesta este secretul realizărilor spirituale.” (p. 345)

Pentru un cunoscător, este tulburător contrastul dintre rigoarea tehnică şi doctrinară a simbolurilor folosite de autor şi dilatarea lor verbală, fără ca ultima să dăuneze primei.

Toate personajele pe care le va suscita Harap-Alb sunt obiectivări ale latenţelor lor. Un solve în interior se coagulează în afară, în natura ambiantă. Strigătul interior îşi găseşte ecou sub formă de entităţi, care proced prin sciziparitate din Harap-Alb.

“Râzi tu, râzi, Harap-Alb” – râsul lui Harap-Alb este râsul Demiurgului care dă naştere lumilor prin hohotele lui.

“În istoriile literare, Creangă, chiar ca scriitor de basme, trece drept realist. Epitetul este just, mai mult decât cred cei ce l-au făurit. Ce realist poate fi aşezat lângă un scriitor care reuşeşte să plăsmuiască fiinţe incredibile ca Himera, Grifonul, Sfinxul şi Nimfele Hesperide, care să vorbească şi să se comporte tot aşa de natural ca nişte ţărani din Vânătorii Neamţului şi din Baia?” (p. 347)

Aspectul teratologic al lui Gerilă, oricât de înfricoşător ar fi, ni-l arată stăpânul şi în acelaşi timp captivul propriei lui forţe. Gerilă este Regent al Focului, al Focului Filosofal, al Focului din Athanor. Acţiunea lui este exclusiv descendentă şi compactantă, ceea ce ni-l arată Regent al gunei Tamas. Funcţia lui este să dea consisdenţă bazică volatilului. “Mă rog, foc de ger era, ce să vă spun mai mult?” – definiţia în limba ţărănească a Magnum Opus. Buzele lui uriaşe ni-l arată şi stăpân al Suflului, al Pranei, care vehiculează Focul. Ridică la superlativ puterea pe care o avem cu toţii, suntem toţi Gerilă, deoarece prin modificarea strângerii buzelor şi precipitarea respiraţiei, putem transforma suflul cald într-un fir de ger.

Gerilă precede celelalte elemente în basm, pentru că ţine cheia celorlalte. Dă consistenţă focului, deci cu atât mai mult o dă Pământului (Flămânzilă) şi Apei (Setilă).

Flămânzilă, următoarea entitate, reprezintă pământul, limita compactării începute cu Gerilă.

“Şi în Gerilă, în Flămânzilă, în Setilă, pe lângă caracterul comun zodiacal, mai găsim o trăsătură unică. Absolutul se oglindeşte în ei într-un “absolut” de pasiune, nepotolit cu nimica, pe care relativitatea darurilor pământului nostru nu-l poate sătura. Este o tindere spre Absolut, moartea călcată prin moarte. Privită astfel, o posibilitate nu se epuizează aditiv niciodată, ea trebuie să treacă la limită, fie prin supralicitare, fie prin integrare, cum se va întâmpla la sfârşit; a doua moarte a lui Harap-Alb atrage “stingerea” cuaternarului elementar.” (p. 349-350)

Ochiul sintetic al lui Ochilă, nefiind organul dual obişnuit, nu reprezintă calitatea sensibilă, care caracterizează elementul foc. El reprezintă Eterul, identificându-se cu Ochiul Eternităţii, ochiul frontal al lui Şiva. Acest ochi vede concomitent Zenitul şi Nadirul, cele patru puncte cardinale şi intermediare, din punctul central de unde pleacă cele şase direcţii ale spaţiului, adică din miezul crucii cu trei dimensiuni.

“Ochiul central al lui Şiva preface în cenuşă Manifestarea, arătându-i caracterul iluzoriu, fapt cu măiestrie insinuat de povestitorul nostru, când îl face pe Ochilă să spună: “Toate lucrurile mi se par găurite ca sitişca şi străvezii ca apa cea limpede”. Entităţile pe care le întâlneşte Harap-Alb sunt Regenţi ai Elementelor, dar pe ele proliferează şi alte forţe obscure ale Naturii, al căror nod trebuie să-l desfaci cu multă băgare de seamă ca să nu-l rupi. Pe lângă aceasta mai au şi un caracter extracosmic, tangenţial cu Natura, de unde şi caracterul lor de “exil”, din care trebuie să-i scoată Harap-Alb prin incantaţiile lui. Invocaţiile lui sunt mântuitoare. Ochilă vede toate minunăţiile cerului şi ale pământului, dar nu se poate urni fără ajutor, pentru că viziunea imediată şi literalistă a lumii nu o posedă. Şi lui, şi celorlalţi tovarăşi, posibilităţile imediate ale lumii nu pot să le potolească setea, foamea, frigul şi nevoia de orientare şi cunoaştere. Sunt deci exilaţi în lumea asta, cum am spus-o mai sus.” (p. 351)

În Păsări-Lăţi-Lungilă, Harap-Alb a înşirat o adevărată litanie a Omului, Universal, o evocare treptată şi incandescentă a lui, sub aspectul său de “măsurător” şi de mistuitor al Cosmosului. Este stăpân şi digerator al Păsărilor, deci a ceea ce ele simbolizează, Intelecţiunile. Ca şi Herakles, este un actualizator neostenit de coordonate rectilinii şi polare. Este rectorul Elementului Aer.

Harap-Alb a actualizat în jurul lui armata celor cinci elemente.

O imagine a ştiinţei şi folosofiei moderne:

“Câte-n lună şi în stele,
De-ţi venea să fugi de ele,
Sau să râzi ca un nebun,
Credeţi-mă ce vă spun!”

Constatarea dezordinii ciclice, dar şi a faptului că în lumea fenomenală, totul trebuie să fie inversul lumii prototipale:

“Lumea asta îi pe dos,
Toate merg cu capu-n jos:
Puţini suie, mulţi coboară,
Unul macină la moară.”

Moara din ultimul vers, situată în fundul Infernului, macină tot ce are o tendinţă descendentă în cliclul nostru: între pietrele ei, materia continuă, care mai are totuşi determinaţiuni calitative, se macină în materie discontinuă, în tenebre fără leac.

“La unul fără suflet (Împăratul Roş) trebuie unul fără lege (Harap-Alb).”

Realizarea lui Harap-Alb are caracter tantric: supralicitarea răului, branşarea lui pe nume divine de mânie şi de rigoare corespondente.

Harap-Alb şi ai lui sunt culcaţi peste noapte la “casa de aramă cea înfocată”. Acesta este Athanorul, Vasul Hermetic în care se întâmplă transmutarea elementelor puse în el la dospire. În mod normal, transmutarea se face la foc lent, dar Împărăţia Roşie fiind subversivă, Athanorul este şi el maleficiat. Athanorul Împăratului Roş este în fapt un Crematoriu. Gerilă restaurează focul în adevărata lui demnitate de Foc Filosofal: “Atunci Gerilă suflă de trei ori cu buzişoarele sale cele iscusite şi casa rămâne nici fierbinte, nici rece, cum îi mai bine de dormit într-ânsa.”

Urmează trei pagini fără pereche în literatura universală, în sensul că nu găsim nicăieri o scenă bufă împinsă până la indecenţă, cusută cu ghergheful geniului literar, ţesută pe un esoterism mai adânc.

Bătrânii alchimişti spun că “Materia Primă” a Operei, susceptibil să sufere o transmutaţie, odată pus în Athanor şi ermetic închis într-o temperatură mijlocie, prielnică vieţii, îşi îmboboceşte şi îşi dezvoltă posibilităţile în sensul expansiunii şi al deconectării. În casa de aramă are loc îmbobocirea şi înflorirea, deci actualizarea în forma lor proprie deplină a entităţilor auxiliare ale lui Harap-Alb. Aceasta este prima parte a operaţiei, Solve.

Sfada mucalită din Athanor e o expansiune a fiecăruia pentru el, pe socoteala celorlalţi, o şlefuire, o ascuţire a tăişurilor în vederea bătăliei ce s-a dezlănţuit între Împărăţia Verde şi Împărăţia Roşie.

Elementele se înfoiesc în Athanor, prosperă până la maximum de distinctivitate, ameninţând să distrugă Vasul. Gerilă este cel ce fixează până la urmă dilataţia, opunând tendinţei Solve din Athanor tendinţa Coagula. El este stăpânul şi distribuitorul amândurora.

“Harap-Alb este motorul imobil al acestor “puteri”. Este semnificativ că în toată scena nu scoate un cuvinţel. Regizorul lor imediat, animatorul lor este Gerilă, Corifeul elementelor, Regentul, Ministrantul Focului Filozofal, căruia acum putem să-i destăinumim adevăratul nume, Elias Artista.

Nimeni nu poate spune ce este exact Elias Artista, mai ales in divinis, doar atât că este suscitantul, Rectorul Focului Filozofal. În numele lui găsim reunite pe acelea ale lui Ilie şi Helios, cu atributele lor respective. Fără el Magnum Opus filozofal nu se poate înfăptui. Prezent şi operant în orice palingenezie în Athanor, ca Ilie la ritualul de circumciziune a fiecărui copil evreu, Elia se va manifesta şi macrocosmic la sfârşitul lumii, pregătind şi punând la punct acel foc cu care Hristos va mistui lumea la Parusia, la a doua venire. Igne Natura Renovatur Integra. Prin Foc Natura se va renova în întregime, spune un ilustru adagiu hermetic. Şi dacă citim numai iniţialele celor patru cuvinte I.N.R.I., vedem că sunt aceleaşi care se găseau scrise pe crucea de pe Golgota, Iesus Nazarenus Rex Iudeorum.

Cum am spus, pe când elementele se ciorovăiesc între ele şi se batjocoresc ca eroii lui Homer, Harap-Alb nu rosteşte nici un cuvânt, ca un motor imobil ce este. Se vede cât de colo că intenţia lui e să le lase să-şi facă mendrele, mai precis, să le permită să-şi dilate propria lor natură la maximul ei de eficacitate; asta, până în clipa când hârjoana se transformă în harţă, expansiunea în lăbărţare; atunci, morocănosul, saturnianul Gerilă, trânteşte o brumă groasă de trei palme şi asta-i suficient să-i harponeze, să-i fixeze în momentul lor de maximă eficienţă şi actualizare, de manifestare. Gerilă îi aţâţă, tot el îi opreşte, ca un bun corifeu ce era. De-acum înainte, Harap-Alb îşi are instrumentele bine puse la punct, dinamizate în gradul precis pentru războiul său iniţiatic.” (p. 359-360)

Una dintre regulile fundamentale ale Artei Regale este închiderea totală a Cuptorului în care se coace Magnum Opus. O astfel de închidere este realizată “din interior” de Gerilă, transformând casa de aramă a Împăratului Roş într-un sloi de gheaţă.

Urmează alte probaţiuni, cele ale Pământului şi ale Apei, simbolizate de Flămânzilă şi Setilă. “Numărul zodiacal doisprezece care înconjură ca un brâu întregul Univers, e o indicaţie că această tehnică de actualizare a forţelor elementare consistă în ridicarea lor la un grad paroxistic, la nivelul superlativ al întregului cosmos, la care, după ce-au mistuit lumea, se mistuie pe ei înşişi. Nu mai rămân decât vârtejuri de energie, particule atomice cu care se măsoară adecvat furnicile şi albinele, primele pe pământ, celelalte în aer, adică în sensul Amploarei şi al Exaltării, după termenii esoterismului musulman.” (p. 362)

Furnicile separă mierţa de seminţe de mac de mierţa de nisip.

Urmează proba în care Harap-Alb şi ceata lui trebuie s-o păzească pe fata Împăratului Roş de-a lungul nopţii. “În procesul alchimic, după prelucrarea, am putea zice, după afânarea elementelor bazice, în speţă Pământul şi Apa, elementele volatile descătuşate se reped în sus, gata să iasă din Athanor, în cazul nostru, lumea sublunară, cum o va arăta povestea. Cea mai imperioasă, cea mai implacabilă lege a Artei regale impune hermetismului să nu îngăduie acest lucru, sub sancţiunea compromiterii întregii lucrări. Volatilul trebuie obligat să se întoarcă în “cămara” lui, în Athanorul lui, pentru că perfecţiunea Operei, nu poate rezulta decât din colaborarea armonică a tuturor elementelor din “compost”. Nici unul nu poate deveni “autonom”.” (p. 363)

În procesul alchimic se produce o dihotomie: pe de o parte separarea care înmoaie forţa de coeziune sălbatică a materiei, care ţinea încleştate eleemntele în “haosul” lor originar, solve; pe de altă parte, elementelor volatile, odată separate, nu trebuie să li se îngăduie să părăsească vasul, cum le este tendinţa, ci trebuie obligate să vie din nou jos, altminteri Opera riscă să se risipească, deci coagula. Dacă volatilul fuge din Athanor, alchimistul riscă moartea.

“Dacă fata trece dincolo de lună, care e “Janua”, Poartă, toată Opera se risipea. Pentru motivele pe care le-am arătat mai sus, Fata-Pasăre trebuie imperios readusă în “cămara” ei. Cei ce au cunoştinţe sumare despre “rugăciunea minţii” care trebuie “coborâtă” în “cămara” inimii, vor prinde importanţa mitului nostru, de altminteri precreştin.” (p. 365)

Ultima probă este cea a fetelor gemene.

“La fiecare etapă a realizării iniţiatice, rezultatele obţinute sunt puse din nou în cauză. Se reînnoieşte procesul cosmogonic; tot ce iniţiatul a realizat până acum, tot proaspătul său cosmos redevine haos, pentru că ruperea continuă a echilibrului celor trei gune, transformă în materie primă rezultatele obţinute, susnumitele gune nestructurându-se din nou decât pe planul imediat superior, şi aceasta continuă indefinit prin însăşi tendinţa ascendentă a gunei Sattwa, până la integrarea finală.” (p. 366)

“Când deci, în mers ascendent, atingem apele superioare, în care vedem la Zenit imaginea îngerului nostru, ele îşi sfarmă oglinda, devenind Ape Inferioare imediat ce le-am depăşit şi noi Tării se descoperă deasupra capului nostru. Zenitul devine Nadir, Apele ce-au fost până acum Cerul nostru devin Abis, nu mai reflectă un înger ci un demon, un eidolon, înnebunit de spaima morţii, pentru că fumul sacrificial al aspiraţiilor noastre nu-l mai hrăneşte. De aici, îndemnul unanim, în toate tradiţiile de mistere, ca Mistul să nu privească niciodată înapoi. Primejdia stă mai ales în faptul că mutaţia, din esenţă în substanţă, e strict interioară, aparenţele rămânând aceleaşi. Discriminarea nu se poate face decât printr-un simţ interior, care e mai mult o simţire, atrofiată la cei mai mulţi oameni, actualizată numai prin trudele realizării iniţiatice. La fiecare clipă avem de făcut alegerea lui Herakles, nu o dată pentru totdeauna, cum o cred sufletele credule. La fiece clipă, vedem în Zenit Arhetipul căutării noastre spirituale, şi sub picioare, ca soră geamănă, imaginea ei reziduală. E ceea ce vechii Greci numeai Eidolon-ul Zeului, mortal pentru cei care îl confundă cu Prototipul. Toate facultăţile noastre de analiză nu folosesc cu nimic în acest proces de alegere. Furnica a puut deosebi sute de mii de fire de mac cu sute de mii de boabe de nisip mărunt, pentru că suntem în acelaşi plan, al cantităţii discontinue. Nu era nici o alegere calitativă de făcut; dar a discrimina realitatea de reflexul ei, calitatea de cantitate, îi depăşesc puterile şi competenţa.” (p. 367)

Albina este regina transmutaţiilor în lumea noastră, şi ea este angajată într-o misiune care implică sagacitatea.

Ultima probă este cea dintre cal şi turturică, amândoi plecaţi să aducă trei smicele de măr dulce şi apă vie şi apă moartă de unde se bat munţii în capete. “De data asta ne aflăm în faţa unei competiţii directe, între sacerdoţiul feminin răzvrătit şi Autoritatea spirituală, virilă prin definiţie. Subliniem identitatea de fond a episodului cu un celebru mit antic, întrecerea în fugă a Atalantei cu Hipomenes; acesta iese la sfârşit victorios, cu ajutorul merelor hesperide, întrecere terminată în ambele mituri cu o hierogamie.” (p. 368)

“Totul se ţine, totul este solidar în cosmos, din cauza omogenităţii naturii. Revenim la cele spuse în Povestea Porcului: când într-o anumită perioadă ciclică, un centru spiritual derivat trebuie să joace un rol de frunte, schimbarea centrului de gravitate era întovărăşită de transferuri de simboluri, de nume de constelaţii. Astfel, în epoca predominării atlante, civilizaţie cu simbolism echinocţial, numele de Balanţă, dat la început constelaţiei solstiţiale şi polare a Ursei Mari, s-a deplasat în zona zodiacală, nu numai la constelaţia cunoscută astăzi cu acest nume, dar şi la Pleiade, care sunt şapte, ca şi stelele Ursei Mari. Or, Pleiadele sunt fiicele lui Atlas, în număr de şapte şi ca atare numite Atlantide. Civilizaţia atlantă se afla situată în Apus, Hesperos în greceşte, fapt care identifică Atlantida cu Grădina Hesperidelor. Nimfele hesperide erau şi ele fiicele lui Atlas; ele păzeau mărul Hesperidelor, care se identifică, fără posibilitate de greş, cu mărul din basmul nostru, în care farmazoana vede, cu bună dreptate, chintesenţa Împărăţiei Roşii. Misiunea lui Harap-Alb era să transfere mărul în Împărăţia Verde, obârşie îndepărtată, dar necesară a Împărăţiei Roşii şi a mărului din ea. Reamintim expresia populară: “la mărul roşu”, indicând extrema depărtare, în Împărăţia Roşie. Amintire atlantă.” (p. 369)

Întrecerea dintre Calul Solar al lui Harap-Alb şi Turturica lunară a Atlantidei este întrecerea dintre Sulful solar şi Mercurul lunar.

“Ceea ce este remarcabil, demonstrând identitatea de fond a mitului Atalantei greceşti cu acel al Atalantei româneşti, e faptul că în greceşte Hipomenes însemnează “Puterea Calului”; tot Calul este “Puterea”, Şakti a lui Harap-Alb, agentul său în întrecerea similară. Altă convergenţă: uneori, în variante ale mitului, lui Hipomenes i se spune şi Melanos, adică “negru”, reprezentând elementul “harapic” al eroului lui Creangă, cu tot simbolismul ce-l implică.” (p. 370)

Basmul lui Creangă va fi desăvârşit de Eros Kosmogonos.

Este izbitoare similitudinea uluitoare dintre peţitul lui Harap-Alb şi acela al lui Tristan.

“Melancolia însemnează literal “Bilă, Fiere Neagră”, “Atra bila”, şi e natural să învăluie cu aripile ei negre Vârsta Neagră, Kali-Yuga. Melancolia este caracteristică Vârstei Sumbre. De la Tristan cel Trist, prin Dante, “care nu surâdea niciodată, nu pentru că văzuse Infernul, ci pentru că părăsise Paradisul”, cum spune Guénon, prin Shakespeare Jack Melancolicul, prin Cavalerul Tristei Figuri, până la “Weltschmerz”-ul romanticilor germani şi la crepusculele în care se iveşte Hyperion, aripile Melancoliei sunt singurul element pozitiv în noaptea Vârstei Sumbre, pentru că presupune în mod necesar, asimţirea Paradisului Pierdut. “Wunsch von Paradies” era, după Wolfram, trăsătura esenţială a acelora care căutau Graalul.” (p. 372-373)

Şi Harap-Alb, şi Tristan, pornesc în peţitul fetei cu totală loialitate, negândindu-se decât să fie credincioşi stăpânului lor, căruia i-au jurat credinţă până la moarte. Îşi împlinesc misiunea, dar Iubirea îi năpădeşte. “In divinis, perechea Harap-Alb şi Fata Împăratului Roş, Tristan şi Isolda, Deucalion şi Pyrrha este unică, dar când se coboară în tiparele formale ale lumii noastre, ia haina momentului ciclic, cu lipsurile, adăugirile, transformările inerente Devenirii, fluenţei, labilităţii universale.” (p. 373) Raportul dintre Tristan şi Marc este cam acelaşi cu raportul dintre Harap-Alb şi Spân. Suntem în vârsta Melancoliei cu Tristan, care trebuie să se însoare cu substitutul Isoldei.

“Toate aceste concordanţe şi deosebiri nu sunt decât ilustrarea marii legi conform căreia o entitate transcendentă, când se coboară în lumea sublunară, prin misiune avatarică sau funcţională, trebuie să îmbrace haina proprie clipei ciclice în care se înfăptuieşte descinderea. Miracolul iniţiatic consistă în faptul că, pornind să peţească o idee, eroul se întoarce cu o mireasă.” (p. 374-375)

Spânul e un agent cosmic, o dunamis, cu misiunea de a fi rău, în realitate aspru, pentru că numai pe o asemenea gresie lama nobilă de Toledo, care este Harap-Alb, îşi capătă tăiuşul ei rar. Spânul este un supliciat al forţei compactante care lucrează în el şi îşi înzeceşte încordarea, când suprapusă pe ea, se aşază iubirea.

Harap-Alb jurase să nu-şi dezvăluie identitatea până la moarte şi transfigurare (“până când îi muri şi iar îi învia” îi orânduise Spânul, stăpânul şi Guru-ul lui) şi el îşi ţine cuvântul până la moarte, conform pactului iniţiatic. Pentru ca Eul individual, Jivatma, să treacă în lumea zeilor şi să devină Sinea, Atma, trebuie să se desfacă de accidentele lui, căcii niciodată un “bogat” nu a intrat în Împărăţia Cerurilor. “Dar când eroul lepădând toate limitările individuale, murind faţă de ele, atinge planurile cauzale, toate pietrele, copacii, fiinţele, întreaga fire, prin gura Fetei Împăratului Roş, îi proclamă calitatea de Desăvârşit, de Fiu legitim al Cerului şi al Pământului şi nu pot face altfel, pentru că raţiunea de existenţă a întregului Univers este să mărturisească pe Supremul Brahma şi pe cei ce s-au identificat cu el, altfel spus, calitatea lui Harap-Alb de locotenent al divinităţii. Altfel, cad în neant.” (p. 376)

Despre parcursul iniţiatic al lui Harap-Alb: “Harap-Alb e fiul Craiului, venit pe lume prin naşterea obişnuită, a tuturor oamenilor. Începe să se diferenţieze în cursul călătoriei sale iniţiatice. Intră în puţul adând, e “prima moarte”, şi iese regenerat, cu o nouă individualitate care se numeşte “Harap-Alb”, prin urmare e a “doua naştere”, după “prima moarte”: urmează, după teribile probaţiuni, a “doua moarte” prin sabia Spânului, urmată de a “treia naştere” în mod necesar şi consecutiv. Dar de data aceasta nu mai primeşte un nou nume, pentru că a atins cerurile, Universalul, deasupra lui Nama-Rupa, deasupra “Numelui şi Formei”. De fapt, s-a născut de trei ori, o dată când l-a născut mama lui pământească, prin fântâna uter, entitate nouă cu numele de Harap-Alb, şi a treia oară, prin mâna Spânului, când îşi pierde orice urmă de Individualitate. Rămâne numai Personalitatea, coextensivă cu Eternitatea. Capătă un nume indicibil prin identificare cu Lumina Necreată, cu Supremul din el şi din Univers. Calul Atma resoarbe în el pe Jivatma Spânul.” (p. 377)

Calul îl ridică în slava cerului pe Spân, apoi îl lasă să cadă pe pământ integrându-se în el pozitiv prin atomizare: “Spânul se face până jos praf şi pulbere.”

Realizarea lui Harap-Alb e aşa de totală, încât nu lasă nimic rezidual îndărătul ei, realizare asemănătoare numai cu aceea a lui Enoh şi Ilie, urcaţi cu tot cu trup la cer. “Avem indicate riguros în Harap-Alb, în Theosis-ul lui, o precipitare a posibilităţilor inferioare într-un caput mortuum şi cristalizarea posibilităţilor superioare, în Excelsis. La mijloc, individualitatea a dispărut, rămâne ca termen mediu un hieroglif cu aparenţă de om.” (p. 180)


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02 janvier 2007

Abû Sa’îd ibn Abi’l-Khayr, Maqâmât-i arba ‘în (Las cuarenta Estaciones), (fragmento)

«Con el nombre de Al-lâh el Rahmân el Rahîm, en Él está nuestro refugio.

»El Shaykh, el viajero de la senda espiritual, el devoto de Al-lâh, el rey de los santos entre los que han buscado la Verdad, Abû Sa’îd ibn Abi’l-Khayr, que Al-lâh ilumine su espíritu, ha dicho que el sufí debe poseer cuarenta estaciones (maqâmât), si su avance por la senda del sufismo ha de ser aceptable:

»La primera estación es la intención (niyyat). El sufí debe poseer una intención tal que si le dieran este mundo y sus bendiciones y el otro mundo y su Yanna o sus calamidades y aflicciones, daría este mundo y sus bendiciones a los infieles el otro mundo y el Jardín a los creyentes y guardaría la calamidad y la aflicción para sí.

»La segunda estación es la conversión (inâbat). Si él está en soledad espiritual (khalwat) ve a Al-lâh. Los cambios de este mundo no alteran su secreto interior y las calamidades enviadas por el Cielo no hacen que el pájaro de su amor se aleje.

»La tercera estación es la orientación hacia Al-lâh (tawbat). Todos los hombres se alejan de lo que está prohibido (harâm) y no comen de lo prohibido por miedo a sufrir castigo. Ellos [los sufíes] se alejan de lo que es lícito (halâl) y comen de lo que es lícito por miedo a sentirse afligidos por lo que está prohibido y es dudoso.

»La cuarta estación es el discipulado (irâdat). Todos los hombres buscan la comodidad y con ella la riqueza y las bendiciones mundanas. Ellos buscan la aflicción y con ello el dominio y la santidad.

»La quinta estación es la lucha espiritual (mujâhadat). La gente busca multiplicar el diez en veinte. Ellos tratan de convertir el veinte en nada.

»La sexta estación es la atención constante (murâqabat). La atención constante es mantener el alma en retiro espiritual hasta que necesariamente el Señor del Universo le preserve a uno de cometer pecado.

»La séptima estación es la paciencia (Sabr). Si el desastre de los dos mundos cae sobre ellos, ni siquiera darán un suspiro. Y si el amor de la humanidad desciende sobre ellos, no cesarán de caminar por el camino de la paciencia.

»La octava estación es la invocación (dhikr). En su corazón Le conocen y con su lengua Le invocan. Siempre que se hallan en un callejón sin salida, no conocen otro camino que el que les lleva a su presencia.

»La novena estación es el contento (ridâ). Si se encuentran sin qué vestir son felices, y si se hallan sin qué comer, son felices. Nunca moran en la casa del deseo propio.

»La décima estación es la oposición al alma carnal (mukhâlafai‑i nafs). Durante setenta años su alma carnal grita en agonía con el deseo de recibir un aislado favor y no recibe más que dolor y privación.

»La undécima estación es la conformidad (muwâfaqat). Desastre y bienestar, favor y privación, es todo lo mismo para ellos.

»La duodécima estación es la entrega (taslîm). Si la flecha del destino les hace frente desde el oculto lugar de la calamidad, ellos mismos se colocan en la catapulta de la entrega y se descubren ante la flecha del destino, haciendo de su alma y corazón un escudo ante ella. Frente a la flecha del destino permanecen inmóviles.

»La decimotercera estación es la confianza (tawakkul). Ellos no piden nada ni a las criaturas ni a Al-lâh. Sólo adoran a Al-lâh por Sí mismo. No hay intercambio de preguntas y respuestas. En consecuencia, el Señor del Universo les permite lograr el objeto de su deseo cuando están necesitados, y no hay en ello ningún cálculo.

»La decimocuarta estación es el ascetismo (zuhd). De toda la riqueza de este mundo, ellos sólo poseen un manto remendado de cien pedazos hecho de muselina, una estera y un pedazo de fieltro. Y dicha capa es mil veces más estimada para ellos que un elegante traje escarlata y un vestido suntuoso.

»La decimoquinta estación es la adoración (‘ibâdat). Durante todo el día están ocupados en la lectura del Corán y la invocación del Nombre Al-lâh, y durante la noche, permanecen de pie. Sus cuerpos buscan prestar servicio, sus corazones desbordan de amor hacia el Uno, sus cabezas rugen en la búsqueda de la contemplación del Rey.

»La decimosexta estación es la abstención (wara’). Ellos no toman cualquier clase de alimento, ni visten cualquier clase de ropas. No se sientan en compañía de cualquier tipo de personas ni escogen la compañía de nadie más que de Al-lâh,
exaltado sea.

»La decimoséptima estación es la sinceridad (ikhlâs). Durante toda la noche oran y durante todo el día ayunan. Si su alma carnal no obedece y después observan la obediencia, venderán cincuenta años de obediencia por beber un sorbo de agua y entregarán estos cincuenta años a un perro o a cualquiera. Y entonces dirán: “¡Oh alma! ¿comprendes ahora que lo que hiciste no era digno de Al-lâh?”

»La decimoctava estación es la veracidad (sidq). Ellos no dan ni un solo paso sin veracidad y no hacen ni una sola respiración salvo en la verdad. Sus lenguas hablan de sus corazones, sus corazones de sus secretos interiores y sus secretos interiores de Al-lâh.

»La decimonovena estación es el temor (khawf). Cuando contemplan Su justicia, se funden de miedo, y no tienen ninguna esperanza de ser obedientes [a los mandamientos de Al-lâh].

»La vigésima estación es la esperanza (rajâ). Cuando ellos consideran Su gracia, se ufanan con alegría y no sienten miedo ni terror.

»La vigésimo primera estación es la aniquilación (fanâ). Ellos funden sus almas carnales en el crisol de la aniquilación y se aniquilan con respecto a todo lo que está por debajo de Él. Sus lenguas no hablan de cosas mundanas. No hay nada en sus lenguas salvo Su Nombre. Sus cuerpos no se mueven más que para obedecer a Al-lâh, y sus mentes no entran en acción salvo para Él.

»La vigésimo segunda estación es la subsistencia (baqâ’). Si miran hacia la derecha ven a Al-lâh, y si miran hacia la izquierda ven a Al-lâh. Lo ven en cualquier condición en que se encuentren. Ellos subsisten por Su subsistencia. Están satisfechos con lo que Al-lâh ha dispuesto para ellos. Están gozosos por Su benevolencia y generosidad.

»La vigésimo tercera estación es la ciencia de la certidumbre (‘ilm al‑yaqin). Cuando miran a través del ojo de la ciencia de la certidumbre ven desde los cielos más altos hasta los niveles más bajos de la tierra sin ningún velo.

»La vigésimo cuarta estación es la realidad de la certidumbre (haqq al‑yaqin). Cuando ven a través del ojo de la verdad de la certidumbre van más allá de todos los objetos y todas las criaturas y ven a Al-lâh sin ningún cómo ni por qué, y sin ningún velo.

»La vigésimo quinta estación es la gnosis (ma’rifat). A través de todas las criaturas de los dos mundos y a través de todas las gentes, ellos perciben a A-lâh, y no hay ninguna acusación que hacer a su percepción.

»La vigésimo sexta estación es el esfuerzo (jahd). Ellos Lo adoran en sus corazones y en sus almas, y no hay duda alguna de su obediencia.

»La vigésimo séptima estación es la santidad (wilâyah). Este mundo y el por venir no merecen ser abrazados por su aspiración espiritual (himmat), y todo el Yanna y sus riquezas no vale ni un átomo a sus ojos.

»La vigésimo octava estación es el amor (mahabbal). En todo el mundo sólo tienen un Amigo. Su amor es uno, pues exterior e interiormente están con el Uno. Sus cuerpos se funden de alegría y sus corazones están siempre contentos en la Presencia sagrada. No se acuerdan ni de los hijos, ni de la esposa, ni del mundo y ni de las riquezas.

»La vigésimo novena estación es el éxtasis (wajd). No se los encuentra en este mundo, ni en el cementerio, ni en la Resurrección, ni en el sendero recto (sirât) [que tiende un puente por encima del Yahannan y conduce al Cielo]. Ellos están en la Presencia más sublime. Donde ellos moran sólo está Al-lâh y ellos.

»La trigésima estación es la proximidad (qurb). Si ellos dicen “¡Oh Al-lâh! Perdona, por nosotros, a todos los pueblos infieles y rebeldes y a todos los pueblos politeístas y sublevados”, el Señor del Universo no rechazará su petición.

»La trigésimo primera estación es la meditación (tafakkur). Su más íntimo amigo es Su Nombre. La paz de ellos reside en Su mensaje.

»La trigésimo segunda estación es la unión (wisâl). Aunque sus personas estén en este mundo, sus corazones están con el Señor.

»La trigésimo tercera estación es el levantamiento del velo (kashf). No hay ningún velo entre Al-lâh y sus corazones. Si miran hacia abajo verán hasta el Gâw‑mâhî (la criatura que sostiene la tierra) (26). Y si miran hacia arriba, verán el Trono y el Pedestal, el Cálamo y la Tablilla guardada hasta al Recinto sagrado (hadirat al‑quds). Nada está escondido para ellos.

»La trigésimo cuarta estación es el servicio (khidmat). Ellos no cesan de rendir servicio ni un instante. Ni se ausentan por un momento de la presencia del Amigo.

»La trigésimo quinta estación es la catarsis (tajrîd). Si son conducidos al Yahannan, exclamarán: “¡Saludos!” y si son llevados al Yanna, dirán: “¡Saludos!”, pues ni el Yanna les causa alegría ni el Yahannan temor. Ellos nunca se apartan de Su amistad y no poseen nada de todo lo que hay en este mundo.

»La trigésimo sexta estación es la soledad (tafrîd). En este mundo ellos son extranjeros entre las criaturas. Si son apaleados no abandonarán la Senda y si son acariciados no se dejarán engañar.

»La trigésimo séptima estación es la expansión (inbisât). Ellos son audaces ante Al-lâh. Si el Señor del Universo les envía el ángel de la muerte en el momento del fallecimiento, ellos no obedecerán. Hasta que no oigan al Amigo del mundo, no permitirán que partan sus almas. No temen a Nakir y a Munkar [los malaika que preguntan al fallecido en la tumba] y no conceden ni un pensamiento al Yaum al-Quiyama. No ponen el pie en el Cielo supremo ni miran el rostro de las huríes ni las mansiones celestiales, hasta haber tenido una visión del Rey que perdona.

»La trigésimo octava estación es la averiguación de la Verdad (tahqîq). Todos ellos están en un estado de maravilla, con lloros y lamentaciones. Huyen de las criaturas y penden de la cadena de Su puerta.

»La trigésimo novena estación es la meta suprema (nihâyat). Ellos han alcanzado la posada a la orilla del camino y han atravesado los desiertos de la calamidad. Con el ojo del corazón han visto a Al-lâh.

»La cuadragésima estación es el sufismo (tasawwuf). El sufí es el que se ha purificado de todo deseo. Su ser interior está purificado de la ruindad. Sus palabras están libres de inadvertencia, despreocupación y calumnia. Su mente está radiante y sus ojos se apartan del mundo. Él ha sido instruido en la Verdad.

»Cada una de estas estaciones pertenece a un profeta de entre los profetas —la paz sea sobre todos ello—, el primero Adán y el último Muhammad —la paz sea sobre ellos y sobre los demás profetas, mensajeros y ángeles de la proximidad—. Y que Al-lâh, el Exaltado, esté satisfecho de todos los compañeros de Su Profeta. Amén.»


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