29 mars 2005

Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation (note de lectura)





Editions Galilée, 1981.

La précession des simulacres

Moto: „Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas.
Le simulacre est vrai.” (L’Ecclésiaste)

Dans l’œuvre de Borges il existe une allégorie de la simulation sous la forme d’une carte de l’empire à l’échelle 1:1.

„Aujourd’hui l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité: hyperréel.” (p. 10)

Maintenant c’est la carte qui précède le territoire (précession des simulacres). „C’est le réel, et non la carte, dont des vestiges subsistent ça et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre. Le désert du réel lui-même.” (p. 10)

La différence entre le réel et le simulacre est disparue.

„Le réel est produit à partir de cellules miniaturisées, de matrices et de mémoires, de modèles de commandement – et il peut être reproduit un nombre indéfini de fois à partir de là. Il n’a plus à être rationnel, puisqu’il ne se mesure plus à quelque instance, idéale ou négative. Il n’est plus qu’opérationnel. En fait, ce n’est plus du réel, puisqu’aucun imaginaire ne l’enveloppe plus. C’est un hyperréel, produit de synthèse irradiant de modèles combinatoires dans un hyperespace sans atmosphère.” (p. 11)

L’ère de la simulation s’ouvre par une liquidation de tous les référentiels. Le réel se voit remplacé par des signes du réel.

L’irréférence divine des images
Dissimuler est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas. L’un renvoit à une présence, l’autre à une absence.

En même temps, celui qui dissimule laisse intact le principe de réalité, tandis que la simulation remet en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire.

La machinerie visible des icônes peut se substituer à l’Idée pure et intelligible de Dieu – la peur des Iconoclastes. „C’est bien parce qu’ils pressentaient cette toute-puissance des simulacres, cette faculté qu’ils ont d’effacer Dieu de la conscience des hommes, et cette vérité qu’ils laissent entrevoir, destructrice, anéantissante, qu’au fond Dieu n’a jamais été, qu’il n’en a jamais existé que le simulacre, voire que Dieu lui-même n’a jamais été que son propre simulacre – de là venait leur rage à détruire les images.” (p. 14-15)

Si les iconoclastes voyaient dans les images le péril, les iconolâtres n’y voyaient que reflets et se contentaient de vénérer Dieu en filigrane.

„Ainsi l’enjeu aura toujours été la puissance meurtrière des images, meurtrières du réel, meurtrières de leur propre modèle, comme les icônes de Byzance pouvaient l’être de l’identité divine. A cette puissance meurtrière s’oppose celle des représentations comme puissance dialectique, médiation visible et intelligible du Réel.” (p. 16)

Toute la foi et la bonne foi occidentale se sont engagé dans le pari des représentations: qu’un signe puisse renvoyer à la profondeur du sens, qu’un signe puisse s’échanger contre du sens et que quelque chose serve de caution à cet échange.

La simulation s’oppose à la représentation.

Les phases successives de l’image sont:
 elle est le reflet d’une réalité profonde (bonne apparence);
 elle masque et dénature une réalité profonde (mauvaise apparence);
 elle masque l’absence de réalité profonde (joue à être une apparence);
 elle est sans rapport à quelque réalité que ce soit (simulacre);
 elle est son propre simulacre pur (simulacre). (p. 17)

Les signes qui dissimulent quelque chose renvoient à une théologie de la vérité et du secret. Les signes qui dissimulent qu’il n’y a rien inaugurent l’ère des simulacres et de la simulation.

„Lorsque le réel n’est plus ce qu’il était, la nostalgie prend tout son sens. Surenchère des mythes d’origine et des signes de réalité. Surenchère de vérité, d’objectivité et d’authenticité secondes. Escalade du vrai, du vécu, résurrection du figuratif là où l’objet et la substance ont disparu. Production affolée de réel et de référentiel, parallèle et supérieure à l’affolement de la production matérielle: telle apparaît la simulation dans la phase qui nous concerne – une stratégie du réel, de néo-réel et d’hyperréel, que double partout une stratégie de dissuasion.” (p. 17)

Ramsès, ou la résurrection en rose
L’ethnologie a frôlé sa mort paradoxale le jour de 1971, où le gouvernement de Philippines a décidé d’introduire dans le circuit scientifique et touristique les quelques dizaines de Tasaday découverts dans la jungle, où ils avaient vécu à l’abri de la vie moderne. L’ethnologie est une science qui, pour vivre, dévore l’objet de son étude.

„Toute science ne vit-elle pas sur ce glacis paradoxal auquel la vouent l’évanescence de son objet dans son appréhension même, et la réversion impitoyable qu’exerce sur elle cet objet mort? Telle Orphée, elle se retourne toujours trop tôt, et, telle Euridice, son objet retombe aux Enfers.” (p. 18)

„La science ne se sacrifie jamais, elle est toujours meurtrière.” (p. 18)

„L’évolution logique d’une science est de s’éloigner toujours davantage de son objet, jusqu’à se passer de lui: son autonomie n’en est que plus fantastique, elle atteint à sa forme pure.” (p. 19)

La science même devient simulation.

Le musée est partout, comme une dimension de la vie.

La quatrième dimension présente dans notre civilisation est celle du simulacre.

Notre monde est: „un monde tout entier recensé, analysé, puis ressuscité artificiellement sous les espèces du réel, dans un monde de la simulation, de l’hallucination de la vérité, du chantage au réel, du meurtre de toute forme symbolique et de sa rétrospection hystérique, historique” (p. 20)

L’enfermement de l’objet scientifique est égal à celui des fous et des morts.

Notre monde est devenu sauvage à sa façon, dévasté par la différence et par la mort.

Les grottes de Lascaux peuvent être oubliées, on a construit un simulacre à 500 mètres de là.

„Ramsès ne signifie rien pour nous, seule la momie est d’un prix inestimable, car elle est ce qui garantit que l’accumulation a un sens. Toute notre culture linéraire et accumulative s’effondre si nous ne pouvons pas stocker le passé en pleine lumière.” (pp. 21-22)

„Nous ne savons plus que mettre notre science au service de la réparation de la momie, c’est-à-dire restaurer un ordre visible, alors que l’embaument était un travail mythique visant à immortaliser une dimension cachée.” (p. 22)

„Car les momies ne pourissent pas par les vers: elles meurent de transhumer d’un ordre lent du symbolique, maître de la pourriture et de la mort, vers un ordre de l’histoire, de la science et du musée, le nôtre, qui ne maîtrise plus rien, qui ne sait que vouer ce qui l’a précédé à la pourriture et à la mort et chercher ensuite à le ressusciter par la science. Violence irréparable envers tous les secrets, violence d’une civilisation sans secret, haine de toute une civilisation contre ses propres bases.” (p. 23)

Les Américains se flattent d’avoir ramené le nombre des Indiens à celui qu’il était avant la Conquête.

„Ainsi partout nous vivons dans un univers étrangement semblable à l’original – les choses y sont doublées par leur propre scénario. Mais ce double ne signifie pas, comme dans la tradition, l’imminence de leur mort – elles sont déjà expurgées de leur mort, et mieux encore que de leur vivant; plus souriantes, plus athentiques, dans la lumière de leur modèle, tels les visages des funerals homes.” (p. 24)


Hyperréel et imaginaire

Disneyland est un modèle parfait de tous les ordres de simulacres enchevêtrés. Par coïncidence, ce monde enfantin surgelé a été conçu par un homme qui attend sa résurrection cryogénisé à moins 180 degrés centigrades: Walt Disney.

Disneyland – digest de l’américan way of life, panégyrique des valeurs américaines, transposition idéalisée d’une réalité contradictoire. „Mais ceci cache autre chose et cette trame «idéologique» sert elle-même de couverture à une simulation de troisième ordre: Disneyland est là pour chacher que c’est le pays «réel» qui est Disneyland (un peu comme les prisons sont là pour cacher que c’est le social tout entier, dans son omniprésence banale, qui est carcéral).” (pp. 25-26) Disneyland n’est pas moins iréel que toute l’Amérique.

Disneyland n’est ni vrai ni faux, c’est une machine de dissuasion mise en scène pour régénérer la fiction du réel. Son imaginaire infantile veut cacher que la véritable infantilité est partout.

Disneyland n’est pas seul: Enchanted Village, Magic Mountain, Marine World sont construits selon la même logique. Centrales de l’imaginaire.

Disneyland est un espace de régénération de l’imaginaire, construit à la manière des usines de traitements de déchets. Il est „la première grande déjection toxique d’une civilisation hyperréelle” (p. 27)

Les gens ne se touchent plus, il font de la contactotérapie. Les gens ne marchent plus, il font du jogging.

L’idée de Marshall Sahlins – c’est l’économie de marché qui secrète la pénurie, et non du tout la nature.

„Peut-être cependant une catastrophe mentale, une implosion et une involution mentale sans précédent guettent-elles un système de ce genre, dont les signes visibles seraient cette obésité étrange, ou l’incroyable cohabitation des théories et des pratiques les plus bizarres, répondant à l’invraisemblable coalition du luxe, du ciel et du fric, à l’invraisemblable matérialisation luxueuse de la vie et aux contradictions introuvables.” (pp. 28-29)


L’incantation politique

Watergate: „l’effet d’imaginaire cachant qu’il n’y a pas plus de réalité au-delà qu’en-deçà des limites du périmètre artificiel” (p. 28)

Watergate a été une opération d’intoxication prodigieuse, basée sur le fait qu’il n’y a aucune différence entre les faits et leur dénonciation. Il a visé la régénération d’un principe moral et politique à travers un scandale.

„Tout ce que le capital nous demande: c’est de le recevoir comme rationnel ou de le combattre au nom de la rationalité, de le recevoir comme moral ou de le combattre au nom de la morale. Car c’est la même chose, ce qui peut se lire sous une autre forme: jadis on s’employait à dissimuler un scandale – aujourd’hui on s’emploie à cacher que ce n’en est pas un.” (p. 29)

Le capitale est immorale, scandaleux, cruel.

„Le capital, lui, n’a jamais été lié par contrat à cette société qu’il domine. Il est une sorcellerie du rapport social, il est un défi à la société, et il doit lui être répondu comme tel. Il n’est pas un scandale à dénoncer selon la rationalité morale ou économique, il est un défi à relever selon la règle symbolique.” (p. 30)


La négativité en spirale – moebius

Watergate a été un piège tendu par le système à ses adversaires – simulation du scandale à des fins régénératrices.

Dans la vie politique surtout, nous sommes dans une logique de la simulation qui n’a rien en commun avec les faits et l’ordre de la raison.

La simulation se caractérise par la précession du modèle, par le court-circuit de l’anticipation.

Il existe dans le discours politique actuel l’impossibilité d’une position déterminée du pouvoir et du discours.

„Enfer de la simulation, qui n’est plus celui de la torture, mais de la torsion subtile, maléfique, insaississable, du sens […]” (p. 33)

Seul le capital jouit, disait Lyotard.

Négativité opérationnelle. Scénarios de dissuasion.

„Il s’agit toujours de faire la preuve du réel par l’imaginaire, la preuve de la vérité par le scandale, la preuve de la loi par la transgression, la preuve du travail par la grève, la preuve du système par la crise et celle du capital par la révolution […]” (p. 35)

Les Kennedy sont morts parce qu’ils avaient encore une dimension politique. Les autres, Johnson, Nixon, Ford, ont eu droit seulement à des attentats fantoches, à des meurtres simulés, parce qu’ils n’étaient que des mannequins du pouvoir.


La stratégie du réel

„Du même ordre que l’impossibilité de retrouver un niveau absolu du réel est l’impossibilité de mettre en scène l’illusion. L’illusion n’est plus possible, parce que le réel n’est plus possible. C’est tout le problème politique de la parodie, de l’hypersimulation ou simulation offensive, qui est posé.” (p. 36)

La loi est un simulacre de deuxième ordre. La simulation est de troisième ordre.

„La seule arme du pouvoir, sa seule stratégie contre cette défection, c’est de réinjecter partout du réel et du référentiel, c’est de nous persuader de la réalité du social, de la gravité de l’économie et des finalités de la production. Pour cela il use de préférence du discours de la crise, mais aussi, pourquoi pas? de celui du désir.” (p. 39)

Slogan: „Prenez vos désir pour la réalité!”

Notre monde est irréférentiel.

L’hyperréalité et la simulation sont dissuasives de tout principe et de toute fin.

„[…] c’est le capital qui le premier s’est alimenté, au fil de son histoire, de la destructuration de tout référentiel, de toute fin humaine, qui a brisé toutes les distinctions idéales du vrai et du faux, du bien et du mal, pour asseoir une loi radicale des équivalences et des échanges, la loi d’airain de son pouvoir.” (p. 40)

„Tant que la menace historique lui venait du réel, le pouvoir a joué la dissuasion et la simulation, désintégrant toutes les contradictions à force de production de signes équivalents. Aujourd’hui où la menace lui vient de la simulation (celle de se volatiliser dans le jeu des signes) le pouvoir joue le réel, joue la crise, joue à refabriquer des enjeux artificiels, sociaux, économiques, politiques. C’est pour lui une question de vie ou de mort. Mais il est trop tard.” (p. 40)

La hystérie de notre temps: la production et la reproduction du réel. Cette production „matérielle” est elle-même hyperréelle.

“Le pouvoir lui aussi ne produit plus depuis longtemps que les signes de sa ressemblance. Et du coup, c’est une autre figure du pouvoir qui se déploie: c’est celle d’une demande collective des signes du pouvoir – union sacrée qui se refait autour de sa disparition.” (p. 41)

“Mélancolie des sociétés sans pouvoir: c’est elle déjà qui a suscité le fascisme, cette overdose d’un référentiel fort dans une société qui ne peut venir à bout de son travail de deuil.” (p. 41-42)

Le Président devient, avec l’exténuation de la sphère politique, Mannequin de Pouvoir.

“La mort n’est jamais un critère absolu, mais dans ce cas elle est significative: l’ère des James Dean, Marylin Monroë et des Kennedy, de ceux qui mouraient réellement justement parce qu’ils avaient une dimension mythique qui implique la mort (pas par romantisme, mais par le principe fondamental de réversion et d’échange) – cette ère est révolue. C’est désormais l’ère du meurtre par simulation, de l’esthétique généralisée de la simulation, du meurtre-alibi – résurrection allégorique de la mort, qui n’est plus là que pour sanctionner l’institution du pouvoir, qui sans cela, n’a plus de substance ni de réalité autonome.” (p. 43)

Le pouvoir “flotte”, comme la monnaie, comme le langage, comme les théories.

Le système perd de finalité et de substance.

“A l’inverse du rite primitif, qui prévoit la mort officielle et sacrificielle du roi (le roi ou le chef n’est rien sans la promesse de son sacrifice), l’imaginaire politique moderne va de plus en plus dans le sens de retarder, de cacher le plus longtemps possible la mort du chef d’Etat. Cette obsession s’est accrue depuis l’ère des révolutions et des leaders charismatiques: Hitler, Franco, Mao, n’ayant pas d’héritiers «légitimes», de filiation de pouvoir, se voient forcés de se survivre indéfiniment à eux-mêmes – le mythe populaire ne veut jamais les croire morts. Ainsi les Pharaons déjà: c’étaient toujours une seule et même personne qu’incarnaient les pharaons successifs.” (p. 45)

“Nous en sommes toujours là: aucune de nos sociétés ne sait mener son travail de deuil du réel, du pouvoir, du social lui-même, qui est impliqué dans la même déperdition. Et c’est par une recrudescence artificielle de tout cela que nous tentons d’y échapper. Cela finira même sans doute par donner le socialisme.” (p. 45-46)

La mort du social donne le socialisme, tout comme la mort de Dieu donne les religions. Le pouvoir actuel n’a plus de dimension politique, il est une marchandise, il tient de la production et de la consommation de masse.

Le droit de vote a viré vers le devoir électoral (signe de simulation du pouvoir).

“L’idéologie ne correspond qu’à une malversation de la réalité par les signes, la simulation correspond à un court-circuit de la réalité et à son redoublement par les signes. C’est toujours la finalité de l’analyse idéologique que de restituer le processus objectif, c’est toujours un faux problème que de vouloir restituer la vérité sous le simulacre.” (p. 48)


La fin du panoptique

“Fin du système panoptique. L’œil de la TV n’est plus la source d’un regard absolu, et l’idéal du contrôle n’est plus celui de la transparence. Celui-ci suppose encore un espace objectif (celui de la Renaissance) et la toute-puissance d’un regard despotique. C’est encore, sinon un système de renfermement, du moins un système de quadrillage. Plus subtil, mais toujours en extériorité, jouant sur l’opposition du voir et de l’être vu, même si le point focal du panoptique peut être aveugle.” (p. 50-51)

Il existe une confusion entre l’emetteur et le recepteur au niveau de discours. La parole est diffuse et diffractée dans le réel.

“C’est tout le mode traditionnel de causalité qui est en question: mode perspectif, déterministe, mode «actif», critique, mode analytique – distinction de la cause et de l’effet, de l’actif et du passif, du sujet et de l’objet, de la fin et des moyens.” (p. 34)

“[…] tout ce processus ne peut s’entendre pour nous que sous forme négative: plus rien ne sépare un pôle de l’autre, l’initial du terminal, il y a comme une sorte d’écrasement de l’un sur l’autre, de télescopage fantastique, d’effondrement l’un dans l’autre des deux pôles traditionnels: implosion – absorption du mode rayonnant de la causalité, du mode différentiel de la détermination, avec son électricité positive et négative – implosion du sens. C’est là où la simulation commence.” (p. 55)

La simulation commence là où il y a indistinction entre le passif et l’actif (les deux pôles).


L’orbital et le nucléaire

L’apothéose de la simulation est le nucléaire.

“[…] l’équilibre de la terreur n’est jamais que le versant spectaculaire d’un système de dissuassion qui s’est insinué de l’intérieur dans tous les interstices de la vie.” (p. 36)

Ce n’est pas la menace directe de destruction qui paralyse nos vies, c’est la dissuasion qui les leucémise. La dissuasion exclut la guerre, elle est une violence neutre, imposive, des systèmes métastables ou en évolution. La dissuasion n’est pas une stratégie, elle circule et s’échange entre ses protagonistes.

“L’enjeu politique est mort, seuls restent des simulacres de conflits et d’enjeux soigneusement circonscrits.” (p. 59)

La fonction ultime de la course à l’espace, de la conquête de la lune, est la construction d’un microcosme programmé, où rien ne peut être laissé au hasard. La fascination éprouvée par la foule n’était pas pour le débarquement de l’homme sur la lune, mais pour la perfection de la programmation et de la manipulation technique. “Or, c’est le même modèle d’infaillibilité programmatique, de sécurité et de dissuasion maximales qui régit aujourd’hui l’extension du social.” (p. 60)

L’opération minutieuse de la technique sert de modèle à l’opération du social.

“En fait, le modèle spatial et nucléaire n’ont pas de fins propres: ni la découverte de la lune, ni la supériorité militaire et stratégique. Leur vérité, c’est d’être les modèles de simulation, les vecteurs modèles d’un système de contrôle planétaire (dont mêmes les puissances vedettes de ce scénation ne sont pas libres – tout le monde est satellisé).” (p. 60)

“L’autre aspect de cette guerre [de Vietnam – n.n.] et de toute guerre désormais: derrière la violence armée, l’antagonisme meurtrier des adversaires – qui semble un enjeu de vie et de mort, qui se joue comme tel (sinon on ne pourrait jamais envoyer les gens se faire crever la peau dans ce genre d’histoire), derrière ce simulacre de lutte à mort et d’enjeu mondial sans pitié, les deux adversaires sont fondamentalement solidaires contre autre chose, innomé, jamais dit, mais dont le résultat objectif de la guerre, avec la complicité égale des deux adversaires, est la liquidation totale: les structures tribales, communautaires, pré-capitalistes, toutes les formes d’échange, de langue, d’organisation symboliques, c’est cela qu’il faut abolir, c’est cela dont le meurtre est l’objet de la guerre – et celle-ci dans son immense dispositif spectaculaire de mort, n’est que le medium de ce processus de rationalisation terroriste du social – le meurtre sur lequel va pouvoir s’instaurer la socialité, peu importe son obédience, communiste ou capitaliste. Complicité totale, ou division du travail entre deux adversaires (qui peuvent même consentir pour cela des sacrifices immenses) à même fin de ravalement et de domestication des rapports sociaux.” (p. 64)

La guerre n’est pas moins réelle en tant que simulacre. Ce qui n’existe plus est l’adversité des adversaires, le sérieux idéologique de la guerre. Aussi, la réalité de la victoire et de la défaite.

Orwell: “La guerre, c’est la paix.” – implosion des deux pôles. La guerre froide.

“Bien d’autres événements (la crise pétrolière, etc.) n’ont jamais commencé, jamais existé, sinon comme péripéties artificielles, - abstracts, ersatzs et artefacts d’histoire, de catastrophes et de crises destinés à maintenir un investissement historique sous hypnose. Tous les media et le scénario officiel de l’information ne sont là que pour maintenir l’illusion d’une événimentialité, d’une réalité des enjeux, d’une objectivité des faits.” (p. 65)

“La simulation est maîtresse, et nous n’avons plus droit qu’au rétro, à la réhabilitation fantomatique, parodique de tous les référentiels perdus.” (p. 66)

“[…] le nucléaire inaugure partout un processus accéléré d’implosion, il congèle tout autour de lui, il absorbe toute énergie vive.” (p. 67)


L’histoire: un scénario rétro

Le mythe, chassé du réel par la violence de l’histoire, trouve refuge au cinéma.

L’histoire est un référentiel perdu, elle est notre mythe.

“Le grand événement de cette période, le grand traumatisme est cette agonie des référentiels forts, l’agonie du réel et du rationnel qui ouvre sur une ère de la simulation.” (p. 70) L’histoire s’est retirée pour laisser la place à une nébuleuse vide de références.

Il existe de nos jours une fétichisation de l’histoire qui correspond à la trauma de la perte des référentiels.

Dans l’évocation cinématographique c’est de la simulation.

“Le cinéma et sa trajectoire: du plus fantastique ou mythique au réalistique et à l’hyperréalistique.” (p. 75)

“Simultanément à cette tentative de coïncidence absolue avec le réel, le cinéma se rapproche aussi d’une coïncidence absolue avec lui-même – et ceci n’est pas contradictoire: c’est même la définition de l’hyperréel.” (p. 75)

“[…] le cinéma est fasciné par lui-même comme objet perdu tout comme il (et nous) sommes fascinés par le réel comme référentiel en perdition.” (p. 75)

Le cinéma et la photo ont contribué à la disparition de l’histoire et à l’avénement de l’archive. Ils ont fixé l’histoire dans une forme visible, “objective”, aux dépens des mythes qui la parcouraient.


Holocauste

La mémoire artificielle efface la mémoire des hommes. La télé est la solution finale de tout événement.

“Ce que personne ne veut comprendre, c’est que Holocauste est d’abord (et exclusivement) un événement, ou plutôt un objet télévisé (règle fondamentale de MacLuhan, qu’il ne faut pas oublier), c’est-à-dire qu’on essaie de réchauffer un événement historique froid, tragique mais froid, le premier grand événement historique froid, tragique mais froid, le premier grand événement des systèmes froids, des systèmes de refroidissement, de dissuasion et d’extermination qui vont ensuite se déployer sous d’autres formes (y compris la guerre froide, etc.) et concernant des masses froides (les Juifs même plus concernés par leur propre mort, et l’autogérant, éventuellement, masses même plus révoltées: dissuadées jusqu’à la mort, dissuadées de leur mort même) de réchauffer cet événement froid à travers un medium froid, la télévision, et pour des masses elles-mêmes froides, qui n’auront là l’occasion que d’un frisson tactile et d’une émotion posthume, frisson dissuasif lui aussi, qui les fera verser dans l’oubli avec une sorte de bonne conscience esthétique de la catastrophe.” (p. 78-79)


China syndrom

“Tout comme l’extermination des Juifs disparaissait derrière l’événement télévisé d’Holocauste – le medium froid de la télé s’étant simplement substitué au système froid de l’extermination qu’on croyait exorciser à travers elle – ainsi le Syndrome Chinois est un bel exemple de la suprématie de l’événement télévisé, sur l’événement nucléaire qui, lui, reste improbable et en quelque sorte imaginaire.” (p. 81)

La télévision est “téléfission du réel et du monde réel” (p. 81) La TV est une catastrophe. TV et nucléaire sont de même nature.

Il existe entre le simulacre et le réel une étrange liaison de contagion et d’analogie.

Les media rêvent de susciter l’événement par leur seule présence. La logique des simulacres ne tient pas de la prédestination divine, mais de la précession des modèles.

“Or c’est la simulation qui est efficace, jamais le réel. La simulation de catastrophe nucléaire est le ressort stratégique de cette entreprise générique et universelle de dissuasion: dresser les peuples à l’idéologie et à la discipline de la sécurité absolue – les dresser à la métaphysique de la fission et de la fissure. Pour cela il faut que la fissure soit une fiction. Une catastrophe réelle retarderait les choses, elle constituerait un incident rétrograde, de type explosif […]” (p. 86)

“[…] so toute la stratégie aujourd’hui est de terreur mentale et de dissuasion liée au suspens et à l’éternelle simulation de la catastrophe, alors la seule façon de pallier à ce scénarion serait de faire arriver la seule façon de pallier à ce scénario serait de faire arriver la catastrophe, de produire ou de reproduire de la catastrophe réelle. Ce à quoi s’emploie la Nature de temps en temps: dans ses moments inspirés, c’est Dieu qui par ses cataclysmes dénoue l’équilibre de la terreur où les humains se sont enfermés. Plus près de nous, c’est ce à quoi s’emploie aussi le terrorisme: à faire surgir une violence réelle, palpable, contre la violence invisible de la sécurité. C’est d’ailleurs là son ambiguïté.” (p. 87)


Apocalypse now

“Coppola fait son filme comme les Américains ont fait la guerre – dans ce sens, c’est le meilleur témoignage possible – avec la même démesure, le même excès de moyens, la même candeur monstrueuse… et le même succès.” (p. 89)

La guerre est pour les Américains:
 un banc d’essai;
 un terrain où tester leurs armes, leurs méthodes, leur puissance.

Le cinéma devient avec Coppola une machinerie démesurée d’effets spéciaux.


L’effet Beaubourg – implosion et dissuasion

Le centre Beaubourg fonctionne comme un incinérateur absorbant toute énergie culturelle et la dévorant.

“Qu’importe le nucléaire: la centrale est une matrice où s’élabore un modèle de sécurité absolue, qui va se généraliser à tout le champ social, et qui est profondément un modèle de dissuasion (c’est le même qui nous régit mondialement sous le signe de la coexistence pacifique et de la simulation de péril atomique). Le même modèle, toutes proportions gardées, s’élabore au Centre: fission culturelle, dissuasion politique.” (p. 94)

Chez Beaubourg, tout ce qui se veut animation n’est que réanimation. C’est aussi la figure d’une culture écrasée par son propre poids.

Beaubourg proclame que “[…] notre temps ne sera plus jamais celui de la durée, que notre seule temporalité est celle du cycle accéléré et du recyclage, celle du circuit et du transit de fluides. Notre seule culture au fond est celle du raffinage, du cracking, du cassage de molécules culturelles et de leur recombinaison en produits de synthèse.” (p. 97)

Beaubourg illustre le fait qu’”un ordre de simulacres ne se soutient que de l’alibi de l’ordre antérieur”. (p. 98)

Beaubourg abrite “une culture de la simulation et de la fascination, et non toujours celle de la production et du sens” (p. 99)

“Dès aujourd’hui, la seule vraie pratique culturelle, celle des masses, la nôtre (plus de différence) est une pratique manipulatoire, aléatoire, labyrinthique de signes, et qui n’a plus de sens.” (p. 99)

Beaubourg est un monument de dissuasion culturelle. Son scénarion sauve la fiction humaniste de la culture. Il fait un travail de deuil culturel.

“C’est la masse elle-même qui met fin à la culture de masse.” (p. 101)

“Bien au-delà des institutions traditionnelles du capital, l’hypermarché, ou Beaubourg «hypermarché de la culture» est déjà le modèle de toute forme future de socialisation contrôlée: retotalisation en un espace-temps homogène de toutes les fonctions dispersées du corps et de la vie sociale (travail, loisirs, media, culture), retranscription de tous les flux contradictoires en termes de circuits intégrés. Espace-temps de toute une simulation opérationnelle de la vie sociale.” (p. 102)

La culture devient à Beaubourg hyperculture, non plus liée à des échanges distincts ou à des besoins déterminés, mais à une sorte d’univers signalétique total. “C’est cela qu’on vient apprendre dans un hypermarché: l’hyperréalité de la marchandise – c’est cela qu’on vient apprendre à Beaubourg: l’hypérréalité de la culture.” (p. 103) La culture perd sa mémoire au profit du stockage et de la redistribution fonctionnelle.

“[…] partout dans le monde «civilisé» la construction de stocks d’objets a entraîné le processus complémentaire des stocks d’hommes, la queue, l’attente, l’embouteillage, la concentration, le camp.” (p. 103) La production de masse est aussi une production de la masse.

“La masse est la sphère de plus en plus dense où vient imploser tout le social, et s’y dévorer dans un processus de simulation ininterrompu.” (p. 104)

La masse est foyer d’inertie et foyer de violence. La masse critique est une masse implosive.

“Panique au ralenti, sans mobile externe. C’est la violence interne à un ensemble saturé. L’implosion.” (p. 107)

“Ainsi des institutions, de l’Etat, du pouvoir, etc. Le rêve de voir tout cela exploser à force de contradictions n’est justement plus qu’un rêve. Ce qui se produit en réalité, c’est que les institutions implosent d’elle-mêmes, à force de ramifications, de feed-back, de circuits de contrôle surdéveloppés. Le pouvoir implose, c’est son mode actuel de disparition.” (p. 107)

Sur le simulacre concret: “Finie l’utopie même de Borgès, de la carte co-extensive au territoire et le redoublant tout entier: aujourd’hui le simulacre ne passe plus par le double et la réduplication, mais par la miniaturisation génétique. Fin de la représentation et l’implosion, la aussi, de tout l’espace dans une mémoire infinitésimale, qui n’oublie rien, et qui n’est celle de personne. Simulation d’un ordre irréversible, immanent, de plus en plus dense, potentiellement saturé et qui ne connaîtra plus jamais l’explosion libératrice.” (p. 108)

Sur la violence de notre culture: “Nous étions une culture de la violence libératrice (la rationalité). Que ce soit celle du capital, de la libération des forces productives, de l’extension irréversible du champ de la raison et du champ de la valeur, de l’espace conquis et colonisé jusqu’à l’universel – que ce soit celle de la révolution, qui anticipe sur les formes futures du social et d’énergie du social – le schéma est le même: celui d’une sphère en expansion, par des phases lentes ou violentes, celui d’une énergie libérée – l’imaginaire du rayonnement.

La violence qui l’accompagne est celle qui accouche d’un monde plus vaste: c’est celle de la production. Cette violence-là est dialectique, énergétique, cathartique. C’est celle que nous avons appris à analyser et qui nous est familière: celle qui trace les chemins du social et qui mène à la saturation de tout le champ du social. C’est une violence déterminée, analytique, libératrice.

Une tout autre violence apparaît aujourd’hui, que nous ne savons plus analyser, parce qu’elle échappe au schéma traditionnel de la violence explosive: violence implosive qui résulte non plus de l’extension d’un système, mais de sa saturation et de sa rétraction, comme il en est des systèmes physiques stellaires. Violence consécutive à une densification démesurée du social, à l’état d’un système surrégulé, d’un réseau (de savoir, d’information, de pouvoir) surencombré et d’un contrôle hypertrophique investissant tous les franges interstitiels.” (p. 108-109)

La nouvelle violence nous est inintelligible parce que notre imaginaire est axé sur la logique des systèmes en expansion.

Nous avons passé d’une phase de libération et de déliaison des énergies à une phase d’implosion, après un rayonnement maximal. “L’implosion est un processus spécifique aux conséquences incalculables.” (p. 111)

Signification de Mai 68: “l’involution violente du social, sur tel point déterminé, et l’implosion consécutive et soudaine du pouvoir, sur un laps de temps bref, mais qui n’a jamais cessé depuis – c’est même ça qui continue en profondeur, sur un laps de temps bref, mais qui n-a jamais cessé depuis – c’est même ça qui continue en profondeur, l’implosion, celle du social, celle des institutions, celle du pouvoir – et pas du tout quelque dynamique révolutionnaire introuvable.” (p. 111)


Hypermarché et hypermarchandise

Définition des hypermarchés: “cet hyperespace de la marchandise où s’élabore à bien des égards une socialité nouvelle” (p. 113)

Les objets que l’on peut trouver dans les hypermarchés ne sont plus des réponses à des questions que les hommes se posent, ce sont plutôt les hommes transformés en réponses à la question posée par les objets. Les objets deviennent “des tests, ce sont eux qui nous interrogent, et nous sommes sommés de leur répondre, et la réponse est incluse dans la question. Ainsi fonctionnent semblablement tous les messages des media: ni information ni communication, mais référendum, test perpétuel, réponse circulaire, vérification du code.

Le hypermarché: “Pas de relief, de perspective, de ligne de fuite où le regard risquerait de se perdre, mais un écran total où les panneaux publicitaires et les produits eux-mêmes dans leur exposition initerrompue jouent comme des signes équivalents et successifs. Il y a des employés uniquement occupés à refaire le devant de la scène, l’étalage en surface, là où le prélèvement des consommateurs a pu créer quelque trou. Le self-service ajoute encore à cette absence de profondeur: un même espace homogène, sans médiation, réunit les hommes et les choses, celui de la manipulation directe. Mais qui manipule l’autre?” (p. 114)

“L’hypermarché est déjà, au-delà de l’usine et des institutions traditionnelles du capital, le modèle de toute forme future de socialisation contrôlée: retotalisation en un espace-temps homogène de toutes les fonctions dispersées du corps et de la vie sociale (travail, loisir, nourriture, hygiène, transports, media, culture); retranscription de tous les flux contradictoires en termes de circuits intégrés; espace-temps de toute une simulation opérationnelle de la vie sociale, de toute une structure d’habitat et de trafic.” (p. 115)

“Modèle d’anticipation dirigée, l’hypermarché (aux Etats-Unis surtout) préexiste à l’agglomération; c’est lui qui donne lieu à l’agglomération, alors que le marché traditionnel était au cœur d’une cité, lieu où la ville et la campagne venaient frayer ensemble. L’hypermarché est l’expression de tout un mode de vie où ont disparu non seulement la campagne mais la ville aussi pour laisser place à l’«agglomération» - zoning urbain fonctionnel entièrement signalisé, dont il est l’équivalent, le micromodèle sur le plan de la consomation. Mais son rôle dépasse de loin la «consommation», et les objets n’y ont plus de réalité spécifique: ce qui prime, c’est leur agencement sériel, circulaire, spectaculaire, futur modèle des rapports sociaux.” (p. 116)


L’hypermarché comme noyau des villes-satellite

Sur les fonctions purifiées: “Mais, en fait, à partir du moment où une fonction s’est hyperspécialisée au point de pouvoir être projetée de toutes pièces sur le terrain «clef en main», elle perd sa finalité propre et devient tout autre chose: noyau polyfonctionnel, ensemble de «boîtes noires» à input-output multiple, foyer de convention et de destructuration.” (p. 117)

“Ces objets nouveaux [hypermarché, université, usine – n.n.] sont les pôles de la simulation autour desquels s’élabore, à la différence des anciennes gares, usines où réseaux de transport traditionnels, autre chose qu’une «modernité»: une hyperréalité, une simultanéité de toutes les fonctions, sans passé, sans avenir, une opérationnalité tous azimuts. Et sans doute aussi des crises, ou même des catastrophes nouvelles: Mai 68 commence à Nanterre, et non à la Sorbonne, c’est-à-dire dans un lieu où, pour la première fois en France, l’hyperfonctionalisation «hors les murs» d’un lieu de savoir équivaut à une déterritorialisation, à la désaffection, à la perte de fonction et de finalité de ce savoir dans un ensemble néo-fonctionnel programmé. Là, une violence nouvelle, originale, a pris naissance en réponse à la satellisation orbitale d’un modèle (le savoir, la culture) dont le référentiel est perdu.” (p. 118)


L’implosion du sens dans les media

Nous sommes dans un univers où il y a de plus en plus d’information, et de moins en moins de sens. Trois hypothèses pour expliquer cet état de fait:

- l’information produit du sens (facteur négentropique), mais n’arrive pas à compenser la déperdition brutale de signification dans tous les domaines;

- l’information n’a rien à voir avec la signification (l’hypothèse de Shannon, d’une sphère de l’information purement instrumentale, medium technique n’impliquant aucune finalité de sens, et donc qui ne doit pas être impliquée dans un jugement de valeur);

- il y a une corrélation rigoureuse et nécessaire entre le sens et l’information, dans la mesure où l’information est directement destructrice, ou neutralisatrice du sens et de la signification.

“La déperdition du sens est directement liée à l’action dissolvante, dissuasive, de l’information, des media et des mass-media.” (p. 120) Cette hypothèse va à l’encontre de toute acception reçue: “Partout la socialisation se mesure par l’exposition aux messages médiatiques. Est désocialisé, ou virtuellement asocial celui qui est sous-exposé aux media.” (p. 120)

Erreur répandue: “L’information est donnée comme créatrice de communication, et même si le gaspillage est énorme, un consensus général veut qu’il y ait cependant au total un excédent de sens, qui se redistribue dans tous les intestices du social – tout comme un consensus veut que la production matérielle, malgré ses dysfonctionnements et ses irrationalités débouche quand même sur un plus de richesse et de finalité sociale. Nous sommes tous complices de ce mythe. C’est l’alpha et l’oméga de notre modernité, sans lequel la crédibilité de notre organisation sociale s’effondrerait. Or, le fait est qu’elle s’effondre, et pour cette raison même. Car là où nous pensons que l’information produit du sens, c’est l’inverse.” (p. 120-121)

L’information dévore ses contenus parce que:
 au lieu de faire communiquer, elle s’épuise dans la mise en scène de la communication – “processus circulaire – celui de la simulation, celui de l’hyperréel. Hyperréalité de la communication et du sens. Plus réel que le réel, c’est ainsi qu’on abolit le réel.” (p. 122)
 derrière cette mise en scène exacerbée de la communication, les mass-media, l’information au forcing poursuivent une irrésistible destructuration du social. “L’information ou le savoir qu’on peut avoir d’un système ou d’un événement est déjà une forme de neutralisation et d’entropie de ce système […]. L’information où se réfléchit ou par où se diffuse un événement est déjà une forme dégradée de cet événement.” (p. 123)

La formule de MacLuhan “Medium is message” est la formule clé de l’ère de la simulation: “le medium est le message – l’émetteur est le récepteur – circularité de tous les pôles – fin de l’espace panoptique et perspectif – tel est l’alpha et l’oméga de notre modernité” (p. 124)

Commentaires à partir de la formule de MacLuhan: “Pour tout dire, Medium is message ne signifie pas seulement la fin du message, mais aussi la fin du medium. Il n’y a plus de media au sens littéral du terme (je parle surtout des media électroniques de masse) – c’est-à-dire d’instance médiatrice d’une réalité à une autre, d’un état du réel à un autre. Ni dans les contenus, ni dans la forme. C’est ce que signifie rigoureusement l’implosion. Absorption des pôles l’un dans l’autre, court-circuit entre les pôles de tout système différentiel de sens, écrasement des termes et des oppositions distinctes, dont celle du medium et du réel – donc impossibilité de toute médiation, de toute intervention dialectique entre les deux ou de l’un à l’autre. Circularité de tous les effets media. Impossibilité d’un sens, au sens littéral d’un vecteur unilatéral qui mène d’un pôle à un autre. Il faut envisager jusqu’au bout cette situation critique, mais originale: c’est la seule qui nous soit laissée. Inutile de rêver d’une révolution par les contenus, intuoe de rêver d’une révolution par la forme, puisque medium et réel sont désormais une seule nébuleuse indéchiffrable dans sa vérité.” (p. 125)

Les mass-media sont du côté du pouvoir dans la manipulation des masses et du côté des masses dans la liquidation du sens.

“Mogadiscio-Stammheim: les media se font le véhicule de la condamnation morale du terrorisme et de l’exploitation de la peur à des fins politiques, mais simultanément, dans la plus totale ambiguïté, ils diffusent la fascination brute de l’acte terroriste, ils sont eux-mêmes terroristes […]” (p. 127)

“[…] l’argument actuel du système est de maximalisation de la parole, de production maximale de sens. Donc la résistance stratégique est celle du refus de sens et du refus de parole – ou de la simulation hyperconformiste des mécanismes même du système, qui est une forme de refus et de non-recevoir. C’est celle des masses: elle équivaut à renvoyer au système sa propre logique en la redoublant, à renvoyer, comme un miroir, le sens sans l’absorber. Cette stratégie (si on peut encore parler de stratégie) l’emporte aujourd’hui, parce que c’est cette phase-là du système qui l’a emporté.” (p. 129)

“Tous les mouvements qui ne jouent que sur la libération, l’émancipation, la résurrection d’un sujet de l’histoire, du groupe, de la parole sur une prise de conscience, voire sur une «prise de l’inconscient» des sujets et des masses, ne voient pas qu’ils vont dans le sens du système, dont l’impératif est aujourd’hui précisément de surproduction et de régénération du sens et de la parole.” (p. 129)


Publicité absolue publicité zéro

“Ce que nous vivons, c’est l’absorption de tous les modes d’expression virtuels dans celui de la publicité. Toutes les formes culturelles originales, tous les langages déterminés s’absorbent dans celui-ci parce qu’il est sans profondeur, instantané et instantanément oublié. Triomphe de la forme superficielle, plus petit commun dénominateur de toutes significations, degré zéro du sens, triomphe de l’entropie sur tous les tropes possibles. Forme la plus basse de l’énergie du signe.” (p. 131)

“Toutes les formes actuelles d’activité tendent vers la publicité, et la plupart s’y épuisent. Par forcément la publicité nominale, celle qui se produit comme telle – mais la forme publicitaire […]” (p. 131)

Un phénomène actuel est celui de la transparence superficielle de toutes choses, celui de la publicité absolue.

Publicité et propagande prennent toute leur envergure à partir de la Révolution d’Octobre et de la crise mondiale de 29. Leur deux régistres tendent à se rapprocher progressivement. La propagande se rapproche de la publicité au moment ou elle commence à utiliser l’idée-force de la société concurrentielle: la marchandise et la marque. C’est l’entrée du marketing dans la politique.

Dans notre société il n’y a plus de différence entre économie et politique, c’est le même langage et les mêmes méthodes. On peut dire que l’économie politique est pleinement réalisée. “Du destin historique qu’il était, le social lui-même est tombé au rang d’une «entreprise collective» assurant sa publicité tous azimuts.” (p. 133)

La forme publicitare s’impose et se développe comme rhétorique de plus en plus neutre, équivalente, sans affects. La pub n’est plus un enjeu, elle est entrée dans les mœurs.

La puissance de simplification de tous les langages lui est aujourd’hui ravie par un autre type de langage encore plus simplifié et donc plus opérationnel: les langages informatiques. “Le micro-processus, la digitalité, les langages cybernétiques vont beaucoup plus loin dans le même sens de la simplification absolue des processus que la publicité ne le faisait à son humble niveau, encore imaginaire et spectaculaire. Et c’est parce que ces systèmes vont plus loin qu’ils polarisent aujourd’hui la fascination jadis dévolue à la publicité. C’est l’information, au sens informatique du terme, qui mettra fin, qui met déjà fin au règne de la publicité. C’est ça qui fait peur, et c’est ça qui pasionne. La «passion» publicitaire s’est déplacée sur les computers et la miniaturisation informatique de la vie quotidienne.” (p. 134)

La publicité n’est plus aujourd’hui un moyen de communication ou d’information (au cas où elle l’a jamais été).

“Si à un moment donné la marchandise était sa propre publicité (il n’y en avait pas d’autre), aujourd’hui la publicité est devenue sa propre marchandise. Elle se confond avec elle-même (et l’érotisme dont elle s’affuble n’est que l’index auto-érotique d’un système qui ne fait plus que se désigner lui-même – d’où l’absurdité d’y voir une «aliénation» du corps de la femme).” (p. 135)

“Ce n’est pas un hasard si la publicité, après avoir véhiculé longtemps un ultimatum implicite de type économique, disant et répétant au fond inlassablement: «J’achète, je consomme, je jouis», répète aujourd’hui sous toutes les formes: «Je vote, je participe, je suis présent, je suis concerné» - miroir d’une dérision paradoxale, miroir de l’indifférence de toute signification publique.” (p. 136-137)

La publicité du social: “Forme annonciatrice d’un univers saturé. Désaffecté, mais saturé. Insensibilisé, mais plein à craquer.” (p. 137)

Las Vegas des années ’50 était la ville publicitaire absolue.

“[…] cette euphorie stupéfiée, hyperréelle, que nous n’échangerions plus contre quoi que ce soit d’autre, et qui est la forme vide et sans appel de la séduction.” (p. 138)

“La publicité donc, comme l’information: destructrice d’intensités, accélérateur d’inertie. Voyez comme tous les artifices du sens et du non-sens y sont répétés avec lassitude, comme toutes les procédures, tous les dispositifs du langage de la communication (la fonction de contact: vous m’entendez? Vous me regardez? Ça va parler! – la fonction référentielle, la fonction poétique même, l’allusion, l’ironie, le jeu de mots, l’inconscient) comment tout cela est mis en scène exactement comme le sexe dans le porno, c’est-à-dire sans y croire, avec la même obscénité fatiguée. C’est pourquoi il est inutile d’analyser désormais la publicité comme langage, car c’est autre chose qui y a lieu: une doublure de la langue (des images aussi bien), à laquelle ni linguistique ni sémiologie ne répondent, puisqu’elles travaillent sur l’opération véritable du sens, sans pressentir du tout cette exorbitation caricaturale de toutes les fonctions du langage, cette ouverture sur un immense champ de dérision des signes, «consommés» comme on dit dans leur dérision, pour leur dérision et le spectacle collectif de leur jeu sans enjeu – comme le porno est fiction hypertrophiée de sexe consommé dans sa dérision, pour sa dérision, spectacle collectif de l’inanité du sexe dans son assomption baroque (c’est le baroque qui inventa cette dérision triomphale du stuc, fixant l’évanouissement du religieux dans l’orgasme des statues).” (p. 138-139)


Clone Story

“De toutes les prothèses qui jalonnent l’histoire du corps, le double est sans doute la plus ancienne. Mais le double n’est justement pas une prothèse: c’est une figure imaginaire qui, telle l’âme, l’ombre, l’image dans le miroir hante le sujet comme son autre, qui fait qu’il est à la fois lui-même et ne se ressemble jamais non plus, qui le hante comme une mort subtile et toujours conjurée. Pas toujours cependant: quand le double se matérialise, quand il devient visible, il signifie une mort imminente.” (p. 143)

La richesse imaginaire du double repose sur son immatérialité, sur le fait qu’il reste un phantasme.

Le clonage. Le bouturage humain à l’infini, par multiplication végétative. Rêve d’une gemellité éternelle substituée à la procréation sexuée.

“Le Père et la Mère ont disparu, non pas au profit d’une liberté aléatoire du sujet; au profit d’une matrice appelée code. Plus de mère, plus de père: une matrice. Et c’est elle, celle du code génétique, qui «enfante» désormais à l’infini sur un mode opérationnel expurgé de toute sexualité aléatoire.” (p. 145-146)

Le clonage abolit le sujet, le miroir.

“Ni enfant, ni jumeau, ni reflet narcissique, le clone est la matérialisation du double par voie génétique, c’est-à-dire l’abolition de toute altérité et de tout imaginaire. Laquelle se confond avec l’économie de la sexualité. Apothéose délirante d’une technologie productrice.” (p. 146)

Conséquence du clonage: si toute l’information peut être trouvée dans chacune de ses parties, l’ensemble perd son sens.

“Le sexe (ou la mort: dans ce sens c’est la même chose) et ce qui excède toute l’information qui peut être réunie sur un corps. Or, toute cette information est réunie où? Dans la formule génétique. Voilà pourquoi celle-ci doit forcément vouloir se frayer une voie de reproduction autonome, indépendante de la sexualité et de la mort.” (p. 147)

La route vers le clonage a été entamé par la décomposition analytique du corps. Dans la vision fonctionnelle et mécaniste, chaque organe n’est qu’une prothèse partielle et différenciée. La prothèse moderne est la formule génétique inscrite en chaque cellule.

Le clonage est le dernier stade de l’histoire de la modellisation du corps. L’homme perd, comme une œuvre d’art multiplié à grande échelle, l’aura de l’unicité par le clonage. Le corps n’a pas de matérialité, il est conçu comme stock d’information, comme message.

“Les prothèses de l’âge industriel sont encore externes, exotechniques, celles que nous connaissons se sont ramifiées et intériorisées: ésotechniques. Nous sommes à l’âge des technologies douces, software génétique et mental.” (p. 150)

La clone est une métastase cancéreuse de la cellule de base.

“Inutile de se demander si le cancer est une maladie de l’ère capitaliste. C’est en effet la maladie qui commande toute la pathologie contemporaine, parce qu’elle est la forme même de la virulence du code: redondance exacerbée des mêmes signaux, redondance exacerbée des mêmes cellules.” (p. 151-152)


Hologrammes

“C’est le phantasme de saisir la réalité sur le vif qui continue – depuis Narcisse penché sur sa source. Surprendre le réel afin de l’immobiliser, surprendre le réel à l’échéance de son double. Vous vous penchez sur l’hologramme comme Dieu sur sa créature: seul Dieu a ce pouvoir de passer à travers les murs, à travers les êtres, et de se retrouver immatériellement au-delà. Nous rêvons de passer à travers nous-mêmes et de nous retrouver au-delà: le jour où votre double holographique sera là dans l’espace, éventuellement mouvant et parlant, vous aurez réalisé ce miracle. Bien sûr, ce ne sera plus un rêve, donc le charme en sera perdu.” (p. 155)

Le studio de télé transforme les actants en personnages holographiques, matérialisés dans l’espace.

Dans l’hologramme l’aura imaginaire du double est traquée. “Il ne faut jamais passer du côté du réel, du côté de l’exacte ressemblance du monde à lui-même, du sujet à lui-même. Car alors l’image disparaît. Il ne faut jamais passer du côté du double, car alors la relation duelle disparaît, et avec elle toute séduction. Or, avec l’hologramme, comme avec le clone, c’est la tentation inverse, et la fascination inverse, de la fin de l’illusion, de la scène, du secret, par projection matérialisée de toute l’information disponible sur le sujet, par transparence matérialisée.” (p. 156)

Succession de phantasmes: se voir (miroir, photo), faire le tour de soi-même, se traverser, passer à travers son propre corps spectral (hologramme). Si l’univers est ce qui n’a pas de double, nous sommes virtuellement avec l’hologramme dans un autre univers. L’hologramme est image parfaite mais aussi fin de l’imaginaire.

“Moment historique: l’hologramme fait désormais partie de ce «confort subliminal» qui est notre destin, de ce bonheur désormais voué au simulacre mental et à la féerie environnementale des effets spéciaux. (Le social, la fantasmagorie sociale n’est plus elle-même qu’un effet spécial, obtenu par le design des faisceaux de participation convergents sous vide à l’image spectrale du bonheur collectif.)” (p. 158)

La troisième dimension n’est que la dimension imaginaire d’un monde à deux dimensions, la quatrième celle d’un univers à trois dimensions, et ainsi de suite. Paradoxalement, le seul univers vraiment séduisant est celui qui joue avec une dimension de moins.

L’hologramme n’est pas du réalisme, mais de l’hallucination réaliste.

Quand un object est exactement semblable à un autre, il l’est un peu plus. Il n’y a jamais de similitude, pas plus que d’exactitude.

Formule: quand deux billes de billard roulent l’une vers l’autre, la première touche la seconde avant d’en être touchée (autrement dit: il n’y a pas de simultanéité possible dans l’ordre du temps, tout comme il n’y a pas de similitude possible dans l’ordre des figures).

La réproduction holographique n’a pas de valeur de vérité, mais de hyperréel, de simulation.

“[…] même les sciences exactes se rapprochent dangereusement de la pataphysique. Car elles tiennent quelque part de l’hologramme et de la velléité objectiviste de déconstruction et de reconstruction exacte du monde, dans ses moindres termes, fondée sur une foi tenace et naïve en un pacte de similitude des choses à elles-mêmes. Le réel, l’objet réel est censé être égal à lui-même, il est censé se ressembler comme un visage à lui-même dans un miroir – et cette similitude virtuelle est en effet la seule définition du réel – et toute tentative, dont celle holographique, qui s’appuie sur elle, ne peut que manquer son objet, puisqu’elle ne tient pas compte de son ombre (ce par quoi précisément il ne se ressemble pas à lui-même), de cette face cachée où l’objet s’abîme, de son secret. Elle saute littéralement par-dessus son ombre, et plonge, pour s’y prendre elle-même, dans la transparence.” (p. 160-161)


Crash

Dans la perspective classique, la technologie est un prolongement cu corps. C’est une vision triomphaliste sur la machine. “A l’inverse, dans la version baroque et apocalyptique de Crash, la technique est déconstruction mortelle du corps – non plus medium fonctionnel, mais extension de mort, - démembrement et morcellement, non dans l’illusion péjorative d’une unité perdue du sujet (qui est encore l’horizon de la psychanalyse), mais dans la vision explosive d’un corps livré aux «blessures symboliques», d’un corps confondu avec la technologie dans sa dimension de viol et de violence, dans la chirurgie sauvage et continuelle qu’elle exerce: incisions, excisions, scarifications, béances du corps, dont la plaie et la jouissance «sexuelles» ne sont qu’un cas particulier (et la servitude machinale dans le travail, la caricature pacifiée) – un corps sans organes ni jouissance d’organe, tout entier soumis à la marque, au découpage, à la cicatrice technique – sous le signe étincelant d’une sexualité sans référentiel et sans limites.” (p. 163-164)

La technique et son impact sur le corps: “une sémiurgie du corps – non pas une anatomie ou une physiologie, mais une sémiurgie de contusions, de cicatrices, de mutilations, de blessures qui sont autant de sexes nouveaux ouverts sur le corps. Ainsi s’oppose à la compilation du corps comme force de travail dans l’ordre de la production du corps comme anagramme dans l’ordre de la mutilation. Finies les «zones érogènes»: tout devient trou pour s’offrir à la décharge réflexe. Mais surtout (comme dans la torture initiatique primitive, qui n'est pas la nôtre), tout le corps devient signe pour s’offrir à l’échange des signes du corps. Corps et technique diffractant l’un à traves l’autre de leurs signes éperdus. Abstraction charnelle et design.” (p. 163)

L’Accident n’est plus une figure en marge de l’univers, il est au cœur. Il n’est plus une exception, il est la règle.

“[…] le «désir» «sexuel» n’est jamais que cette possibilité qu’ont les corps de mêler et d’échanger leurs signes. Or, les quelques orifices naturels auxquels on a coutume de rattacher le sexe et les activités sexuelles ne sont rien auprès de toutes les blessures possibles, de tous les orifices artificiels (mais pourquoi «artificiels»?), de toutes les brèches par où le corps se réversibilise et, comme certains espaces topologiques, ne connaît plus ni d’intérieur ni d’extérieur. Le sexe tel que nous le concevons n’est qu’une définition infime et spécialisée de toutes les pratiques symboliques et sacrificielles auquel un corps peut s’ouvrir, non plus par sa nature, mais par l’artifice, par le simulacre, par l’accident. Le sexe n’est que cette raréfaction d’une pulsion appelée désir sur des zones préparées à l’avance. Il est largement dépassé par l’éventail des blessures symboliques, qui est en quelque sorte l’anagrammatisation du sexe sur toute l’étendue du corps – mais alors justement ce n’est plus le sexe, c’est autre chose, le sexe, lui, n’est que l’inscription d’un signifiant privilégié et de quelques marques secondaires – rien auprès de l’échange de tous les signes et blessures dont le corps est capable. Les sauvages savaient utiliser à cette fin tout le corps, dans le tatouage, le supplice, l’initiation – la sexualité n’était qu’une des métaphores possibles de l’échange symbolique, ni la plus significative, ni la plus prestigieuse – comme elle l’est devenue pour nous dans sa référence réaliste et obsessionnelle, à force d’acceptation organique et fonctionnelle (y compris dans la jouissance).” (p. 168-169)

La photo est un medium dans un univers où l’anticipation de l’événement coïncide avec sa reproduction.

Dans le Crash tout est hyperfonctionnel.

“Ce qui distingue Crash de toute la science-fiction ou presque, qui tourne encore, la plupart du temps, autour du vieux couple fiction/dysfonction, qu’elle projette dans le futur selon les mêmes lignes de force et les mêmes finalités qui sont celles de l’univers normal. La fiction y dépasse la réalité (ou l’inverse), mais selon la même règle du jeu. Dans Crash, plus de fiction ni de réalité, c’est l’hyperréalité qui abolit les deux. Même plus de régression critique possible.” (p. 174-175)

“Ce monde mutant et commutant de simulation et de mort, ce monde violemment sexué, mais sans désir, plein de corps violés et violents, mais comme neutralisés, ce monde chromatique et métallique intense, mais vide de sensualité, hypertechnique sans finalité – est-il bon ou mauvais? Nous n’en saurons jamais rien. Il est simplement fascinant, sans que cette fascination implique un jugement de valeur. C’est là le miracle de Crash. Nulle part n’affleure ce regard moral, le jugement critique qui fait encore partie de la fonctionnalité du vieux monde. Crash est hypercritique […].” (p. 175)


Simulacres et science-fiction

“Trois ordres de simulacres:

- simulacres naturels, naturalistes, fondés sur l’image, l’imitation et la contrefaçon, harmonieux, optimistes, et visant à la restitution ou à l’institution idéale d’une nature à l’image de Dieu;

- simulacres productifs, productivistes, fondés sur l’énergie, la force, sa matérialisation par la machine et dans tout le système de la production – visée prométhéenne d’une mondialisation et d’une expansion continue, d’une libération d’énergie indéfinie (le désir fait partie des utopies relatives à cet ordre de simulacres);

- simulacres de simulation, fondés sur l’information, le modèle, le jeu cybernétique – opérationnalité totale, hyperréalité, visée de contrôle total.” (p. 177)

Le premier type (simulacres naturels) sont les utopies.

Le deuxième type (simulacres productifs) est la science-fiction.

Le troisième type est en train de construction. “La réponse probable est que le bon vieil imaginaire de la science-fiction est mort, et que quelque chose d’autre est en train de surgir (et pas seulement dans le romanesque, aussi bien dans la théorie).

Un même destin de flottaison et d’indétermination met fin à la science-fiction – mais aussi à la théorie, comme genres spécifiques.” (p. 177-178)

Entre le sujet et le réel, entre le sujet et l’imaginaire – il existe une distance. Entre le sujet et le modèle la distance disparaît. La distance est maximale dans l’utopie – qui est un univers radicalement différent. La distance se réduit dans la science-fiction – qui n’est qu’une projection démesurée du monde réel de la production. “A l’univers limité de l’ère pré-industrielle, l’utopie opposait un univers alternatif idéal. À l’univers potentiellement infini de la production, la science-fiction ajoute la multiplication de ses propres possibilités.” (p. 178-179)

Il ne reste aucune distance quant il s’agit d’un modèle. Les modèles ne sont “plus un imaginaire par rapport du réel, et ne laissent dont place à aucune sorte d’anticipation fictionnelle” (p. 179) Entre la gestion d’un modèle et la gestion du réel il n’y a aucune différence.

“L’imaginaire était l’alibi du réel, dans un monde dominé par le principe de réalité. Aujourd’hui, c’est le réel qui est devenu l’alibi du modèle, dans un univers régi par le principe de simulation. Et c’est paradoxalement le réel qui est devenu notre véritable utopie – mais une utopie qui n’est plus de l’ordre du possible, celle dont on ne peut plus que rêver comme d’un objet perdu.” (p. 179)

“Nous ne pouvons plus imaginer d’autre univers: la grâce de la transcendance nous a été ôtée là aussi.” (p. 180)

“La science-fiction classique a été celle d’un univers en expansion, elle trouvait d’ailleurs ses frayages dans les récits d’exploration spatiale complices des formes plus terrestres d’exploration et de colonisation du XIXe et du XXe siècles. Il n’y a pas là de relation de cause à effet: ce n’est pas parce que l’espace terrestre est aujourd’hui virtuellement codé, cartographié, recensé, saturé, s’est donc en quelque sorte refermé en se mondialisant – un marché universel, non seulement des marchandises, mais des valeurs, des signes, des modèles, ne laissant plus aucune place à l’imaginaire – ce n’est pas exactement pour cela que l’univers exploratoire (technique, mental, cosmique) de la science-fiction s’est lui aussi arrêté de fonctionner. Mais les deux sont strictement liés, et sont deux versants d’un même processus général d’implosion succédant au gigantesque processus d’explosion et d’expansion caractéristique des siècles passés. Lorsqu’un système atteint ses propres limites et se sature, une réversion se produit – autre chose a lieu, dans l’imaginaire aussi.

Nous avions toujours eu jusqu’ici une réserve d’imaginaire – or le coefficient de réalité est proportionnel à la réserve d’imaginaire qui lui donne son poids spécifique. Ceci est vrai de l’exploration géographique et spatiale aussi: lorsqu’il n’y a plus de territoire vierge, et donc disponible pour l’imaginaire, lorsque la carte couvre tout le territoire, quelque chose comme le principe de réalité disparaît. La conquête de l’espace constitue dans ce sens un seuil irréversible vers la perte du référentiel terrestre. Il y a hémorragie de la réalité comme cohérence interne d’un univers limité lorsque les limites de celui-ci reculent vers l’infini. La conquête de l’espace venue après celle de la planète, équivaut à déréaliser l’espace humain, où à le reverser à un hyperréel de la simulation. Témoin ce deux-pièces/cuisine/douche élevé sur orbite, à la puissance spatiale pourrait-on dire, avec le dernier module lunaire. La quotidienneté même de l’habitat terrestre élevé au rang de valeur cosmique, hypostasié dans l’espace – la satellisation du réel dans la transcendance de l’espace – c’est la fin de la métaphysique, c’est la fin du phantasme, c’est la fin de la science-fiction, c’est l’ère de l’hyperréalité qui commence.” (p. 180-181)

Maintenant, ce n’est plus possible de partir du réel et de fabriquer de l’irréel, de l’imaginaire à partir des données du réel. Le processus est inverse: on fabrique un réel fictionnel à partir d’un modèle. Le résultat est une hallucination du réel.

L’hyperréel est un univers de simulation.

La science-fiction n’est plus nulle part. Elle est partout, ici et maintenant.


Les bêtes. Territoire et métamorphose

L’Inquisition voulait extorquer l’aveu du Mal, du principe du Mal.

Les hommes de science veulent obtenir des animaux de laboratoire l’aveu d’un principe d’objectivité dont la science n’est jamais sûre. “Il faut faire dire aux bêtes qu’elles n’en sont pas, que la bestialité, la sauvagerie, avec ce qu’elles impliquent d’inintelligibilité, d’étrangeté radicale pour la raison, n’existe pas, mais qu’au contraire les comportements les plus bestiaux, les plus singuliers, les plus anormaux se résolvent -dans la science, en mécanismes physiologiques, en connexions cérébrales, etc. Il faut tuer dans les bêtes la bestialité, et son principe d’incertitude.” (p. 187-188)

Dans l’élevage industriel les animaux comencent à souffrir. Les lapins deviennent coprophages et stériles. L’hystérie des poulets. Le cannibalisme des porcs. Les animaux sont malades de la plus-value comme les hommes de la concentration industrielle, de l’organisation scientifique du travail et des usines à la chaîne.

On a découvert “l’impossibilité d’une socialisation rationnelle dans tous les domaines. Jamais il n'y aurait eu de sciences humaines ni de psychanalyse s’il avait été miraculeusement possible de réduire l’homme à des comportements «rationnels».” (p. 192)

Les bêtes ont une une noblesse divine ou sacrificielle que retracent toutes les mythologies. Le meurtre à la chasse et la domestication sont des relations symboliques, contrairement à la dissection expérimentale et à l’élevage industriel.

La sentimentalité envers les bêtes est signe de racisme à leur égard. Il faut les abaisser au niveau le plus inférieur possible pour diriger notre sentimentalité envers elles.

A la monstruosité originelle des bêtes, objet de terreur et de fascination, jamais négative, toujours ambivalente, nous avons opposé une monstruosité spectaculaire, celle de King-Kong, devenu vedette de music-hall. Le scénation culturel est changé: ce n’est pas le héros qui saccage la bête, c’est la bête qui détruit les métropoles industrielles.

La filière suivie par les bêtes est celle de la folie, de l’enfance, du sexe et de la négritude. La société entière semble s’aligner sur les axiomes de la folie, de l’enfance, de la sexualité et des races inférieures. “Au défi de la folie il a été répondu historiquement par l’hypothèse de l’inconscient.” (p. 197)

Définition de l’inconscient: “L’Inconscient est ce dispositif logistique qui permet de penser la folie (et plus généralement toute formation étrange et anomalique) dans un système de sens élargi au non-sens et qui fera sa place aux terreurs de l’insensé, désormais intelligibles sous les espèces d’un certain discours: psychisme, pulsion, refoulement, etc.” (p. 197)

Dans un univers rallié à l’hégémonie des signes et du discours, les bêtes ne parlent pas. Quand même, elles ont servi de métaphore (dans les fables), de cobaye (dans les expériements scientifiques), de modèle (pour des théories mécanistes), d’allégorie (dans le régistre phantasmatique pour l’inconscient et de modèle de déterritorialisation absolue du désir dans le «devenir-animal» de Deleuze).

Jadis le privilège de l’Homme était fondé sur le monopole de l’inconscient, maintenant il l’est sur l’inconscient (dont les bêtes ne disposent pas).

La science des fous nous a forcés à l’hypothèse de l’inconscient. La résistence des bêtes nous force à changer d’hypothèse.

“L’errance des bêtes est un mythe, et la représentation actuelle, erratique et nomade, de l’inconscient et du désir, est du même ordre. Les bêtes n’ont jamais erré, jamais été déterritorialisées. Toute une fantasmagorie libératrice se dessine à l’opposé des contraintes de la société moderne, une représentation de la nature et des bêtes comme sauvagerie, liberté d’«assouvir tous ses besoins», aujourd’hui d’«accomplir tous ses désirs» - car le rousseauisme moderne a pris la forme de l’indétermination de la pulsion, de l’errance du désir et du nomadisme de l’infinitude – mais c’est la même mystique des forces déliées, non codées, sans autre finalité que leur propre éruption.

Or la nature libre, vierge, sans limite ni territoire, où chacun erre à son gré, n’a jamais existé, sinon dans l’imaginaire de l’ordre dominant, dont elle est le miroir équivalent. Nous projetons comme sauvagerie idéale (nature, désir, animalité, rhizôme…) le schéma même de déterritorialisation qui est celui du système économique et du capital. La liberté n’est nulle part ailleurs que dans le capital, c’est lui qui l’a produite, c’est lui qui l’approfondit. Il y a donc une exacte corrélation entre la législation sociale de la valeur (urbaine, industrielle, répressive, etc.) et la sauvagerie imaginaire qu’on lui oppose: elles sont toutes deux «déterritorialisées», et l’image l’une de l’autre. D’ailleurs, la radicalité du «désir», on le voit dans les théories actuelles, grandit à mesure même de l’abstraction civilisée, non pas du tout comme antagoniste, mais selon le même mouvement absolument, celui d’une même forme toujours plus décodée, plus décentrée, plus «libre», qui enveloppe à la fois notre réel et notre imaginaire. La nature, la liberté, le désir, etc., n’expriment même pas un rêve inverse du capital, ils traduisent directement les progrès ou les ravages de cette culture, ils anticipent même sur elle, car ils rêvent de déterritorialisation totale là où le système n’en impose jamais qu’une relative: l’exigence de «liberté» n’est jamais que celle d’aller plus loin que le système, mais dans le même sens.” (p. 201-202)

La loi des bêtes est celle du territoire. Cette dernière notion n’est ni instinct, ni besoin, ni structure. “L’inconscient est une structure «enterrée», refoulée, et indéfiniment ramifiée. Le territoire est ouvert et circonscrit. L’inconscient est le lieu de répétition indéfinie du refoulement et des phantasmes du sujet. Le territoire est le lieu d’un cycle fini de la parenté et des échanges – sans sujet, mais sans exception: cycle animal et végétal, cycle des biens et des richesses, cycle de la parenté et de l’espèce, cycle des femmes et du rituel – il n’y a pas de sujet et tout s’y échange.” (p. 203)

Hommes et bêtes: “Les bêtes n’ont pas d’inconscient, parce qu’elles ont un territoire. Les hommes n’ont un inconscient que depuis qu’ils n’ont plus de territoire.” (p. 203)


Le reste

“Quand on elève tout, il ne reste rien.
C’est faux.
L’équation du tout et du rien, la soustraction du reste, est fausse d’un bout à l’autre.” (p. 205)

Le reste ne connaît pas d’opposition binaire (comme la droite / la gauche etc.). “Et pourtant, ce qui est de l’autre côté du reste existe, c’est même le terme marqué, le temps fort, l’élément privilégié dans cette opposition étrangement dissymétrique, dans cette structure qui n’en est pas une. Mais ce terme marqué n’a pas de nom. Il est anonyme, il est instable et sans définition. Positif, mais seul le négatif lui donne force de réalité. A la rigueur, il ne pourrait être défini que comme le reste du reste.” (p. 205-206)

Entre le reste et le reste du reste il existe une structure tournante et réversible qui ne se rencontre dans aucun dualisme (le masculin n’est pas le féminin du féminin, le normal n’est pas le fou du fou etc.).

Il est devenu très difficile de parler d’une démarcation nette entre le réel et de son image.

“Quand un système a tout absorbé, quand on a tout additionné, quand il ne reste rien, la somme entière vire au reste et devient reste.” (p. 207)

En désignant comme «Société» les catégories résiduelles, le social se désigne lui-même comme reste. (p. 207)

“Autre aspect aussi insolite que l’absence de terme opposé: le reste fait rire. N’importe quelle discussion sur ce thème déclenche les mêmes jeux de langage, la même ambiguïté et la même obscénité que les discussions sur le sexe ou la mort. Sexe et mort sont les deux grands thèmes reconnus pour pouvoir déchaîner l’ambivalence et le rire. Mais le reste est le troisième, et peut-être le seul, les deux autres s’y ramenant comme à la figure même de la réversibilité. Car pourquoi rit-on? On ne rit que de la réversibilité des choses, et le sexe et la mort sont des figures éminemment réversibles. C’est parce que l’enjeu est toujours réversible entre le masculin et le féminin, entre la vie et la mort, qu’on rit du sexe et de la mort. Combien plus encore du reste, qui ne connaît même pas de terme opposé, qui parcourt à lui seul tout le cycle, et court infiniment après sa propre barre, après son propre double, comme Peter Schlemihl après son ombre? Le reste est obscène, parce qu’il est réversible et s’échange en lui-même. Il est obscène et fait rire, comme seule fait rire, profondément rire, l’indistinction du masculin et du féminin, l’indistinction de la vie et de la mort.” (p. 208-209)

La psychanalyse est la première grande théorisation des résidus (lapsus, rêves, etc.).

“La naissance est résiduelle si elle n’est pas reprise symboliquement par l’initiation.

La mort est résiduelle si elle n’est pas résolue dans le deuil, dans la fête collective du deuil.

La valeur est résiduelle si elle n’est pas résorbée et volatilisée dans le cycle des échanges.

La sexualité est résiduelle lorsqu’elle devient production de rapports sexuels.

Le social lui-même est résiduel lorsqu’il devient production de «relations sociales».

Tout le réel est résiduel, et tout ce qui est résiduel est destiné à se répéter indéfiniment dans le phantasme.” (p. 210-211)

“On fait aujourd’hui du reste, des énergies qui nous restent, de la restitution et de la conservation des restes, le problème crucial de l’humanité. Il est insoluble en tant que tel. Toute nouvelle énergie libérée ou dépensée laissera un nouveau reste. Tout désir, toute énergie libidinale produira un nouveau refoulement. Quoi d’étonnant, puisque l’énergie même ne se conçoit que dans le mouvement qui la stocke et la libère, qui la refoule et la «produit», c’est-à-dire dans la figure du reste et de son double?” (p. 212)


Le cadavre en spirale

“L’Université est déliquescente: non fonctionnelle sur le plan social du marché et de l’emploi, sans substance culturelle ni finalité de savoir.” (p. 213)

Le pouvoir aussi est déliquescent. C’est la gauche qui ressusscite l’idée de pouvoir.

“Le pouvoir (ou ce qui en tient lieu) ne croit plus à l’Université. Il sait au fond qu’elle n’est qu’une zone d’hébergement et de surveillance pour toute une classe d’âge, il n’a donc que faire de sélectionner – son élite il la trouvera ailleurs, ou autrement. Les diplômes ne servent à rien: pourquoi refuserait-il de les donner, d’ailleurs il est prêt à les donner à tout le monde – alors pourquoi cette politique provocante, sinon pour cristalliser les énergies sur un enjeu fictif (sélection, travail, diplômes, etc.), sur un référentiel déjà mort et pourrissant.” (p. 215)

Processus de liquéfaction de l’université et de la culture.

“Nous sommes des simulants, nous sommes des simulacres (pas au sens classique d’«apparence»), des miroirs concaves irradiés par le social, irradiation sans source lumineuse, pouvoir sans origine, sans distance, et c’est dans cet univers tactique du simulacre qu’il va falloir se battre – sans espoir, l’espoir est une valeur faible, mais dans le défi et la fascination.” (p. 218)

“A nous de redevenir les nomades de ce désert, mais dégagés de l’illusion machinale de la valeur. Nous vivrons dans ce monde, qui a pour nous toute l’inquiétante étrangeté du désert et du simulacre, avec toute la véracité des fantômes vivants, des animaux errants et simulants que le capital, que la mort du capital a fait de nous – car le désert des villes est égal au désert des sables – la jungle des signes est égale à celle des forêts – le vertige des simulacres est égal à celui de la nature – seule subsiste la séduction vertigineuse d’un système agonisant, où le travail enterre le travail, où la valeur enterre la valeur – laissant un espace vierge, effrayé, sans frayages, continu comme le voulait Bataille, où seul le vent soulève le sable, où seul le vent veille sur le sable.” (p. 219)

Conclusion: “Défi ou science imaginaire, seule une pataphysique des simulacres peut nous sortir de la stratégie de simulation du système et de l’impasse de mort où il nous enferme.” (p. 220)


Le dernier tango de la valeur

“Les valeurs universitaires (les diplômes, etc.) vont proliférer et continuer de circuler, un peu comme les capitaux flottants ou les eurodollars, elles vont tournoyer sans critère de référence, complètement dévalorisées à la limite, mais c’est sans importance: leur circulation seule suffit à créer un horizon social de la valeur, et la hantise de la valeur fantôme n’en sera que plus grande, lors même que son référentiel (sa valeur d’usage, sa valeur d’échange, la «force de travail» universitaire qu’elle recouvre) se perd. Terreur de la valeur sans équivalence.” (p. 222)

L’échange des signes à l’Université n’est plus depuis un certain temps déjà qu’une collusion doublée de l’amertume de l’indifférence, un inceste pédagogique. L’Universite est devenue un lieu d’une initiation désespérée à la forme vide de la valeur.

Simulacres de diplômes pour des simulacres de travail. Figuration artificielle de l’enseignant, complicité équivoque de l’étudiant.


Sur le nihilisme

“Le nihilisme n’a plus les couleurs sombres, wagnériennes, spengleriennes, fuligineuses, de la fin du siècle. Il ne procède plus d’une Weltanschauung de la décadence ni d’une radicalité métaphysique née de la mort de Dieu et de toutes les conséquences qu’il faut en tirer. Le nihilisme est aujourd’hui celui de la transparence, et il est en quelque sorte plus radical, plus crucial que dans ses formes antérieures et historiques, car cette transparence, cette flottaison est indissolublement celle du système, et celle de toute théorie qui prétend encore l’analyser. Quand Dieu est mort, il y avait encore Nietzsche pour le dire, - grand nihiliste devant l’Eternel et le cadavre de l’Eternel. Mais devant la transparence simulée de toutes choses, devant le simulacre d’accomplissement matérialiste ou idéaliste du monde dans l’hyperréalité (Dieu n’est pas mort, il est devenu hyperréel), il n’y a plus de Dieu théorique et critique pour reconnaître les siens.” (p. 227)

Le nihilisme ne s’est pas réalisé dans la destruction, mais dans la simulation et la dissuasion.

Les deux formes de nihilisme: “Le Romantisme en est la première grande apparition: il correspond, avec la Révolution des Lumières, à la destruction de l’ordre des apparences.

Surréalisme Dadaisme, l’absurde, le nihilisme politique, en sont la deuxième grande manifestation, qui correspond à la destruction de l’ordre du sens.

Le premier est encore une forme esthétique de nihilisme (dandysme), le second une forme politique, historique et métaphysique (terrorisme).” (p. 228)

Autre forme de nihilisme: l’esthétique du neutre, la fascination pour les formes désertiques et indifférentes.

Témoignage personnel: “Je suis nihiliste.

Je constante, j’accepte, j’assume l’immense processus de destruction des apparences (et de la séduction des apparences) au profit du sens (la représentation, l’histoire, la critique, etc.) qui est le fait capital du XIXe siècle. La véritable révolution du XIXe siècle, de la modernité, c’est la destruction radicale des apparences, le désenchentement du monde et son abandon à la violence de l’interprétation et de l’histoire.

Je constate, j’accepte, j’assume, j’analyse la deuxième révolution, celle du XXe siècle, celle de la post-modernité, qui est l’immense processus de destruction du sens, égale à la destruction antérieure des apparences. Celui qui frappe par le sens est tué par le sens.” (p. 229-230).

La scène dialectique et la scène critique se sont vidées.

Implosion du sens dans les média. Implosion du social dans la masse.

Les phénomènes d’inertie s’accélèrent.

“C’est ce point d’inertie qui est aujourd’hui fascinant, passionnant, et ce qui se passe aux alentours de ce point d’inertie (fini donc le charme discret de la dialectique). Si c’est être nihiliste que de privilégier ce point d’inertie et l’analyse de cette irréversibilité des systèmes jusqu’à un point de non-retour, alors je suis nihiliste.

Si c’est être nihiliste que d’être obsédé par le mode de disparition, et non plus par le mode de production, alors je suis nihiliste. Disparition, aphanisis, implosion, Furie des Verschwindens. Transpolitique est la sphère élective du mode de disparition (du réel, du sens, de la scène, de l’histoire, du social, de l’individu). A vrai dire, ce n’est plus tellement du nihilisme: dans la disparition, dans la forme désertique, aléatoire et indifférente, il n’y a même plus le pathos, le pathétique du nihilisme – cette énergie mythique qui fait encore la force du nihilisme, radicalité, dénégation mythique, anticipation dramatique. Ce n’est même plus du désenchentement, avec la tonalité enchantée elle-même, séduisante et nostalgique du désenchantement. C’est la disparition tout simplement.” (p. 231-232)

“Si être nihiliste, c’est porter, à la limite insupportable des systèmes hégémoniques, ce trait radical de dérision et de violence, ce défi auquel le système est sommé de répondre par sa propre mort, alors je suis terroriste et nihiliste en théorie comme d’autres le sont par les armes. La violence théorique, non pas la vérité, est la seule ressource qui nous reste.” (p. 233)

Fin du bouquin: “Il n’y a plus d’espoir pour le sens. Et sans doute est-ce bien ainsi: le sens est mortel. Mais ce sur quoi il a imposé son règne éphémère, ce qu’il a pensé liquider pour imposer le règne des Lumières, les apparences, elles, sont immortelles, invulnérables au nihilisme même du sens ou du non-sens.” (p. 234)

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Magnifique

Marius Fréjus a dit…

Parfait.