06 juin 2006

Eric Geoffroy, Le Soufisme d’Occident dans le Miroir du Soufisme d’Orient, (note de lectura)

Le facteur déterminant dans l’implantation du soufisme en Occident a été, paradoxalement, le colonialisme. Il faut y ajouter la dégénérescence de la modernité et la sécularisation du christianisme catholique.

Les Occidentaux ont commencé à rechercher une regénérescence métaphysique et spirituelle dans d’autres traditions.

Le colonialime (assimilable à la phase du flux) a été suivi par l’immigration des musulmans en Europe (le reflux). Les membres de la tarîqa ‘Alawiyya sont venus en Angleterre, en France et en Hollande dès 1920.

Certains maîtres spirituels pensent que l’Occident porte en soi les germes d’une renaissance spirituelle. Au moins, il est terre d’accueil pour beaucoup d’entre eux (maîtres hindous, bouddhistes, soufis).

René Guénon, entré en Islam sous le nom de ‘Abd al-Wâhid Yahya, se fait initié dans la tarîqa Shâdhiliyya. Son œuvre, vaste est très solide du point de vue spirituel, témoigne très peu du soufisme, parce qu’il le vivait en malâmatî, très discret sur l’expérience intérieure.

Frithjof Schuon, entré dans le soufisme dans le sillage de Guénon, s’est éloigné progressivement de toute ambiance « arabe ». Mustafâ Vâlsan a quitté l’obédience de son maître, Schuon, parce que celui-ci s’affranchissait de plus en plus de la forme islamique.

A partir de 1970, plusieurs branches soufistes se sont établies en Occident: Shâdhiliyya, Tijâniyya, puis Naqshbandiyya, Qâdiriyya, Burhâniyya, Ni‘matullahiyya. Certains maîtres orientaux s’y sont établis, tandis qu’un petit nombre d’occidentaux opèrent comme représentants d’un maître étranger ou accèdent au statut de cheikh. Les affiliés sont fidèles aux prescriptions de l’Islam et sont parfois versés dans les sciences islamiques.

Un phénomène intéressant est la redécouverte du soufisme par les étudiants, souvent musulmans de souche.

L’Occident est devenu une terre de rencontre de diverses voies soufistes, comme c’était le cas à l’époque médiévale de diverses villes cosmopolites, comme Baghdad, Damas ou Le Caire. « C'est ainsi que les voies d'Orient musulman, comme la Naqshbandiyya (originaire d'Asie Centrale), côtoient en Occident les voies traditionnellement ancrées dans le monde arabe (Maghreb, Proche-Orient) telles que la Shâdhiliyya. On entrevoit une richesse similaire dans la rencontre qui s'effectue actuellement en Occident entre des religions "orientales" comme le bouddhisme et l'islam. »

Comme toute voie spirituelle, le soufisme est très adaptable, mais c’est la première fois qu’il fait son entrée dans un univers sécularisé. « La liberté totale dont on y jouit fait que les carcans sociaux, familiaux sont tombés, que le conformisme religieux et l'hypocrisie qu'il entraîne parfois dans les sociétés arabes sont atténués. Mais sont tombés dans le même temps les repères, la protection psychologique que ces cadres de référence apportaient. »

Certains pseudo-soufistes occidentaux se sont égarés de l’Islam. L’Afghan Idries Shah, par exemple, ne parlait jamais ni de l’Islam, ni de Dieu, en considérant que le soufisme a pur but de soigner l’être humain, et surtout l’Occidental.

René Guénon a insisté qu’il faut suivre une tradition religieuse déterminée si l’on veut obtenir quelque réalisation authentique.

Sur Inayat Khan: « "L'Universel" de Pir Vilayat Khan, qui est implanté également en France, initie des non-musulmans au soufisme, et leur fait pratiquer le dhikr. Sous couvert d'universalisme, on n'y parle jamais du Coran, du Prophète. Ces groupes distillent une sagesse aseptisée, un énième produit de consommation pour Occidentaux. Ils présentent le soufisme comme une technique de bien-être, comme si le cheminement sur la Voie n'était pas avant tout une " épreuve " (balâ'). »

Le soufisme d’Occident est exposé au mercantilisme. Le plus grand danger vient de New Age, forme de syncrétisme à caractère utopique prônant une religion universelle.

L’« ésotourisme » touche aussi le monde musulman.

Un exemple malheureux de syncrétisme est celui de Frithjof Schuon, cheikh de la tarîqa Maryamyya qui avait intégré des éléments étrangers provenants de la sagesse des Indiens d’Amérique.

Sur une confusion des modernes intéressés par la tradition islamique: « Les Occidentaux de souche qui s'adonnent au soufisme font parfois preuve d'un manque d'humilité presque naïf. Ils fonctionnent comme si eux seuls étaient maintenant dépositaires de l'initiation, comme si eux seuls avaient accès à l'universalisme de la pensée soufie. Disons-le franchement : les prétentions de certains "akbariens" ou "guénoniens", tantôt implicites, tantôt explicites, sont affligeantes. Ils font presque de Ibn ‘Arabî et de René Guénon des prophètes ou des fondateurs de religion, alors que ceux-ci se sont toujours référé aux sources de la Révélation, islamique dans le cas d'Ibn ‘Arabî, plus large dans le cas de Guénon. Ils ont toujours affirmé que leur rôle était de transmettre, au plus de formuler, un dépôt sacré dont ils avaient reçu l'héritage. »

Maintenant, il est plus simple d’étudier Ibn ‘Arabî en Europe qu’en terre musulmane. L'édition critique des Futûhât makkiyya d'Osman Yahia faite en Egypte a rencontré une vive opposition jusqu'au parlement égyptien.

On peut se poser la question si la distinction entre le soufisme d’Occident et celle d’Orient a-t-elle encore un sens.

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