21 avril 2005

Biography of Frithjof Schuon (1907-1998)

Frithjof Schuon, also known as Shaykh `Isa Nur ed-Din Ahmad al-Shadhili al-Darquwi al-`Alawi al-Maryami, was a leading exponent of the philosophia perennis and traditional metaphysics. A spiritual master, metaphysician, poet and painter, he wrote major works on traditional doctrines and themes. He wrote in German, French, Arabic and English. His corpus of published works is vast. He published two long lyrical poems in German in his early years, and in his later years wrote almost one hundred poems in English.

As a young man in Paris, Schuon became interested in Islam, and he embarked on a rigorous study of Arabic, first with a Syrian Jew and later at the Paris mosque. He visited North Africa several times in the 1930’s and became a disciple of the Algerian Sufi Shaikh Ahmad Al’Alawi.

He married in Lausanne in 1949. He and his wife were given a plot of land with an orchard and vineyard in Pully, a suburb east of Lausanne, where they constructed their home. They traveled widely in Europe, making trips to France, Germany, Belgium, Holland, England, Italy, Spain, Turkey, and Morocco, and visited the United States several times.

During the 1950’s, the Schuons had contact with North American natives who visited Paris and Brussels, and they traveled to the Lakota tribe of the Sioux nation in 1959, where they were officially adopted into the Red Cloud family. Later he was also adopted into the Crow tribe. The Feathered Sun: Plains Indians in Art and Philosophy (1990) are a collection of his writings and paintings which poignantly present the pathos and spirituality of the Plains Indians.

In his last years he lived in Indiana, and he died of a protracted illness in Bloomington in 1998.

Schuon said that his role was to bring back the concept of the Absolute in a world become relativized. His had a deep abiding sense of the sacred, manifested outwardly by his serious mien and highly dignified manner. [Whithall Perry, Perspectives] “Imagine a radiant summer sky and imagine simple folk who gaze at it, projecting into it their dream of the hereafter; now suppose that it were possible to transport these simple folk into the dark and freezing abyss of the galaxies and nebulae with its overwhelming silence. In this abyss all too many of them would lose their faith, and this is precisely what happens as a result of modern science, both to the learned and to the victims of popularization. What most men do not know – and if they could know it, why should we have to ask them to believe it? is that this blue sky, though illusory as an optical error and belied by the vision of interplanetary space, is nonetheless an adequate e reflection of the Heaven of Angels and the Blessed and that therefore, despite everything, it is this blue mirage, flecked with silver clouds, which is right and will have the final say; to be astonished at this amounts to admitting that it is by chance that we are here on earth and see the sky as we do.” [Understanding Islam, p. 137]

All of Schuon’s work re-affirms the traditional metaphysical principles, explicating the esoteric dimensions of religion, penetrating mythological and religious forms, and critiquing modernism. He clarified the distinctions between exoteric and esoteric dimensions of religious tradition and uncovered the metaphysical convergence of all orthodox religions. The essential theme of Schuon’s writing, as summarized by Martin Lings, is this: the Sole Ultimate Reality of Absolute, Infinite Perfection and the predicament of man, made in the image of that Perfection, an image from which he has fallen, and to which he must return on his way to the final reintegration into his Divine Source.

“Intelligence, by which we comprehend the Doctrine, is either the intellect or reason; reason is the instrument of the intellect, it is through reason that man comprehends the natural phenomena around him and within himself, and it is through it that he is able to describe supernatural things – parallel to the means of expression offered by symbolism – by transposing intuitive knowledge into the order of language. Then function of the rational faculty can be to provoke – by means of a given concept – a spiritual intuition; reason is then the flint which makes the spark spring forth. The limit of the Inexpressible varies according to mental structure: what is beyond all expression for some, may be easily expressible for others.” [“Norms and Paradoxes in Spiritual Alchemy” in Sophia, vol. 1, no. 1 1995]

On the nature of sacred Books, he says, “that is sacred which in the first place is attached to the transcendent order, secondly possesses the character of absolute certainty and, thirdly, eludes the comprehension and power of investigation of the ordinary human mind…. The sacred is the presence of the centre in the periphery, of the motionless in the moving; dignity is essentially an expression of it, for in dignity too the centre manifests at the exterior; the heart is revealed in gestures. The sacred introduces an quality of the absolute into relativities and confers on perishable things a textures of eternity.” [Understanding Islam, p. 48]


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Gaston Georgel, Ce que je dois à René Guénon, (note de lectura)

Paru dans René Guénon, Cahiers de l’Herne, 1985.

René Guénon a fourni à Gaston Georgel la boussole de la doctrine des cycles.

“On peut d’ailleurs se demander pour quelle raison René uénon s’était décidé à dévoiler une doctrine traditionnelle à laquelle il n’avait fait jusque-là que de brèves allusions. En fait, et comme il tenait compte des circonstances, il est possible que la publication récente des Rythmes dans l’histoire lui ait montré que l’ère du secret était révolue, en sorte qu’un exposé clair et précis de la doctrine des cycles ne pouvait avoir que des avantages en coupant court aux divagations des occultistes et des pseudo-ésotéristes. Mais ici, une autre question se pose encore: d’où René Guénon tenait-il le texte qu’il a publié? Certainement pas de la doctrine hindoue qui ne parle pas des Grandes Années et donne, pour les différents yugas des chiffres bien différents. On peut certe faire à ce sujet des hypothèses, mais ce ne seront jamais que des hypothèses. Il y avait des énigmes dans la vie intellectuelle de René Guénon: en voilà une de plus!” (p. 422)

Sur l’importance de la pensée traditionnelle pour lui, Gaston Georgel dit: “C’est qu’en effet, bien avant de connaître l’auteur de la Métaphysique orientale, j’avais été grandement intéressé par les rénovateurs à tendance traditionaliste qui l’avaient précédé. Je dois même ajouter que leur fréquentation avait été pour moi une excellente préparation intellectuelle en me purgeant de l’idéologie démocratique et scientiste dont j’avais été saturé dans mon enfance et mon adolescence.” (p. 422)

Parmi les traditionnalistes, il faut citer l’équipe de l’Action française: Charles Maurras, Léon Daudet et Jacques Bainville. René Guénon, après avoir sympathiser avec eux, a pris ses distances en publiant Autorité spirituelle et Pouvoir temporel.

Maria Montessori, L’Enfant. Elle a été un auteur d’inspiration traditionnelle, chose qui ne peut pas être dite de Sigmund Freud, celui qui fut son «singe», tout comme Teilhard de Chardin a joué le rôle de «singe» vis-à-vis de Victor Poucel.

“L’œuvre salutaire de Victor Poucel a été par la suite à peu près complètement éclipsée par celle de son collègue, le jésuite transformiste, et donc antitraditionnel, Teilhard de Chardin qui prônait quant à lui, non pas une mystique, mais une idolâtrie de la Terre.” (p. 424)

L’idée centrale de Marcel Jousse est que l’homme est le plus mimeur de tous les êtres, et qu’il apprend comme ça toute chose, surtout en enfance.

“[…] à chaque savant authentique, à chaque écrivain traditionnel, à chaque «génie» d’une haute spiritualité, correspondent un faux savant, un écrivain anti-traditionnel, ou encore un «génie» du mal, ceci parce qu’il est écrit que Dieu a tout créé par deux; ou encore, plus simplement, parce que nous vivons dans le monde de la dualité.” (p. 425)

P. Poucel, qui faisait figure d’autorité de 1938 à 1943, a été éclipsé par son «inverse», Teilhard de Chardin et après par J.-P. Sartre, et Simone Weil par Simone de Beauvoir.

“Si j’évoque Dante à propos de Guénon ce n’est pas sans raison: il y a en effet entre ces deux géants de l’intellectualité bien plus qu’une parenté; en vérité ils sont vraiment les deux grands initiés du monde occidental, qu’on peut définir l’un et l’autre: «masse de sagesse et de connaissance» (saint Denys dixit), ce qui suppose qu’ils ont atteint tous deux le niveau du huitième Ciel, celui des chérubins!” (p. 426)


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René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, (note de lectura)

Paru chez Guy Trédaniel, Editions de la Maisnie, 1984.

Avant-propos
Phrase dans laquelle Guénon explique pourquoi il y a dans son œuvre une manque générale d’anecdotique: “Nous n’avons pas l’habitude, dans nos travaux, de nous référer à l’actualité immédiate, car ce que nous avons constamment en vue, ce sont les principes, qui sont, pourrait-on dire, d’une actualité permanente, parce qu’ils sont en dehors du temps; et, même si nous sortons du domaine de la métaphysique pure pour envisager certaines applications, nous le faisons toujours de telle façon que ces applications conservent une portée tout à fait générale.” (p. 7)
Le livre est consacré aux rapports existants entre la religion et la politique, qui ne sont qu’une version du rapport du spirituel et du temporel.
Guénon avertit que ce ne sont pas les faits, les événements, qui doivent diriger la pensée et la pousser à obtenir des conclusions: “Tout ce qui nous dirons ici, nous l’aurions dit tout aussi bien, et exactement de la même façon, si les faits qui appellent aujourd’hui l’attention sur la question du temporel ne s’étaient pas produits; […]” (p. 8)
Il faut toujours situer les questions sur leur véritable terrain, il faut les distinguer d’une façon précise entre l’essentiel et l’accidentel, entre les principes nécessaires et les circonstances contingentes.
Malheureusement, la confusion moderne frappe aussi les représentants des autorités spirituelles authentiques, qui perdent de vue leur véritable force: la transcendance de la doctrine au nom de laquelle ils sont qualifiés de parler.
Sur l’attitude de Guénon, pas uniquement concernant ce volume: “Nous entendons donc, pour notre part, nous placer exclusivement dans le domaine des principes; c’est ce qui nous permet de rester entièrement en dehors de toute discussion, de toute polémique, de toute querelle d’école ou de parti, toutes choses auxquelles nous ne voulons être mêlé ni de pres ni de loin, à aucun titre ni à aucun degré. Etant absolument indépendant de toute ce qui n’est pas la vérité pure et désintéressée, et bien décidé à le demeurer, nous nous proposons simplement de dire les choses telles qu’elles sont, sans le moindre souci de plaire ou de déplair à quiconque; nous n’avons rien à attendre ni des uns ni des autres, nous ne comptons même pas que ceux qui pourraient tirer avantage des idées que nous formulons nous en sachent gré en quelque façon, et, du reste, cela nous importe fort peu. Nous avertissons une fois de plus que nous ne sommes disposé à nous laisser enfermer dans aucun des cadres ordinaires, et qu’il serait parfaitement vain de chercher à nous appliquer une étiquette quelconque, car, parmi celles qui ont cours dans le monde occidental, il n’en est aucune qui nous convienne en réalité; certaines insinuations, venant d’ailleurs simultanément des côtés les plus opposés, nous ont montré encore tout récemment qu’il était bon de renouveler cette déclaration, afin que les gens de bonne foi sachent à quoi s’en tenir et ne soient pas induits à nous attribuer des intentions incompatibles avec notre véritable attitude et avec le point de vue purement doctrinal qui est le nôtre.” (p. 9)
L’esprit dont tout dépend est l’esprit traditionnel. Malheureusement, les tendances spécifiquement modernes sont l’antithèse ou la négation de l’esprit traditionnel. Les erreurs modernes ne sont pas nouvelles, mais jamais elles n’ont eu, comme aujourd’hui, une telle portée jusqu’à ce qu’elles deviennent inhérentes à la mentalité commune.
Guénon témoigne le fait que sa seule et unique intention est la restauration de l’esprit traditionnel. Son point de vue est exclusivement doctrinaire.
Réitération de sa position purement intellectuelle, avec annonce de la thèse: “C’est, nous le répétons, notre indépendance même qui nous permet de faire cette mise au point en toute impartialité, sans concessions ni compromissions d’aucune sorte; et, en même temps, elle nous interdit tout autre rôle que celui que nous venons de définir, car elle ne peut être maintenue qu’à la condition de demeurer toujours dans le domaine purement intellectuel, domaine qui, d’ailleurs, est celui des principes essentiels et immuables, par conséquent celui dont tout le reste dérive plus ou moins directement, et par lequel doit forcément commencer le redressement dont nous parlions tout à l’heure: en dehors du rattachement aux principes, on ne peut obtenir que des résultats tout extérieurs, instables et illusoires; mais ceci, à vrai dire, n’est pas autre chose qu’une des formes de l’affirmation même de la suprématie du spirituel sur le temporel, qui va être précidément l’objet de cette étude.” (p. 13)

Chapitre premier. Autorité et hiérarchie
Dans toutes les traditions existent des témoignanges d’opposition entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Quand même, cette opposition n’est pas «vieille comme le monde», elles ne datent que d’une phase assez éloignée de la pure spiritualité primordiale. D’ailleurs, à l’origine, les deux pouvoirs étaient contenus dans le principe commun dont ils procèdent tous deux, et incarnés par la même personne.
Les hindous disent qu’à l’origine il n’y avait qu’une seule caste, Hamsa, qui avait un degré spirituel très élevé, aujourd’hui tout à fait exceptionnel. La même idée se retrouve dans Lao-tseu: “Les Anciens, maîtres, possédaient la Logique, la Clairvoyance et l’Intuition; cette Force de l’Ame restait inconsciente; cette Inconscience de leur Force Intérieure rendait à leur apparence la majesté… Qui pourrait, de nos jours, par sa clarté majestueuse, clarifier les ténèbres intérieures? Qui pourrait, de nos jours, par sa vie majestueuse, revivifier la mort intérieure? Eux, portaient la Voie (Tao) dans leur âme et furent Individus Autonomes; comme tels, ils voyaient les perfections de leurs faiblesses” (Tao-te-king, ch. XV, traduction Alexandre Ular).
Le principe des institution des castes, incompris des Occidentaux, est basé sur la différence de nature qui existe entre les individus humains. A l’opposition, le principe égalitaire chéri par les modernes ne correspond à aucune réalité. Les mots qui servent à désigner les castes en Inde se traduisent par “nature individuelle”. La distinction des castes constitue dans l’espèce humaine “une véritable classification naturelle” (p. 17).
Le principe de l’ordre dans les castes (chacun à sa place): “En effet, chaque homme, en raison de sa nature propre, est apte à remplir telles fonctions définies à l’exclusion de telles autres; et, dans une société établie régulièrement sur des bases traditionnelles, ces aptitudes doivent être déterminées suivant des règles précises, afin que, par la correspondance des divers genres de fonctions avec les grandes divisions de la classification des «natures individuelles», et sauf des exceptions dues à des erreurs d’application toujours possibles, mais réduites en quelque sorte au minimum, chacun se trouve à la place qu’il doit occuper normalement, et qu’ainsi l’ordre social traduise exactement les rapports hiérarchiques qui résultent de la nature même des êtres.” (p. 18)
Le principe des castes a présidé toutes les sociétés traditionnelles.
La distinction des castes résulte d’une rupture de l’unité primitive. Le pouvoir spirituel correspond à la première caste, celle des Brâhmanes, le pouvoir temporel - aux Kshatriyas.
“[…] l’harmonie n’est en somme qu’un reflet ou une image de la véritable unité.” (p. 19)
Au commencement, l’organisation des castes était une forme d’harmonie, ce n’est que plus tard que la distinction s’est transformée en opposition et rivalité. Les fonctions inférieures ont prétendu la suprématie, pour aboutir finalement à la confusion la plus complète, à la négation et au renversement de toute hiérarchie. Cette conception générale correspond à la doctrine traditionnelle des quatre âges successifs en lesquels se divise l’histoire de l’humanité terrestre (rencontrée pas seulement en Inde, mais aussi connue de l’antiquité occidentale). “Ces quatre âges sont les différentes phases que traverse l’humanité en s’éloignant du principe, donc de l’unité et de la spiritualité primordiale; ils sont comme les étapes d’une sorte de matérialisation progressive, nécessairement inhérente au développement de tout cycle de manifestation, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs.” (p. 19)
La subversion de l’ordre normal s’est produit en Kali-Yuga (l’âge sombre), dans lequel nous sommes maintenant. Le pouvoir temporel a emporté sur le spirituel. Les racines sont quand même assez éloignées, on les trouve au début de cet âge, quand Parashu-Râma a anéanti les Kshatriyas révoltés, à une époque où les ancêtres des Hindous habitaient encore une région septentrionale. Les Celtes figuraient l’opposition des deux pouvoirs sous la figure de la lutte du sanglier et de l’ours, suivant un symbolisme d’origine hyperboréenne.
De tout le Kali-Yuga, l’histoire ordinaire comprend uniquement l’époque qui commence au VIe siècle avant l’ère chrétienne.
Chaque époque peut être comprise si elle est située à la place qu’elle occupe dans le tout dont elle est un des éléments. “[…] c’est ainsi que, comme nous avons eu à le montrer récemment, les caractères particuliers de l’époque moderne ne s’expliquent que si l’on considère celle-ci comme constituant la phase finale du Kali-Yuga.” (p. 21) Jugement épistémologique sur le choix de perspective: “Nous savons bien que ce point de vue synthétique est entièrement contraire à l’esprit d’analyse qui préside au développement de la science «profane», la seule que connaissent la plupart de nos contemporains; mais il convient précisément de l’affirmer d’autant plus nettement qu’il est plus méconnu, et d’ailleurs il est le seul que puissent adopter tous ceux qui, comme nous, entendent se tenir strictement dans la ligne de la véritable orthodoxie traditionnelle, sans aucune concession à cet esprit moderne qui, nous ne le redirons jamais trop, ne fait qu’avec l’esprit antitraditionnel lui-même.” (p. 21)
L’éducation “n’est trop souvent aujourd’hui qu’une véritable déformation mentale” (p. 21).
L’harmonie: “n’est rien d’autre que le reflet de l’unité principielle dans la multiplicité du monde manifesté.” (p. 22) Cette correspondance entre l’unité principielle et la multiplicité de la manifestation est “le véritable fondement du symbolisme” (p. 22).
Les lois du domaine inférieur sont le symbole d’un ordre supérieur, dans lequel elles ont leur véritable motivation, leur principe et leur fin. L’interprétation “naturaliste” des modernes renverse purement et simplement la hiérarchie des rapports entre les différents ordres de réalités. Par exemple: “[…] les symboles et les mythes n’ont jamais eu pour rôle de représenter le mouvement des astres, mais ce qui est fait, c’est qu’on y trouve souvent des figures inspirées de celui-ci et destinées à exprimer analogiquement tout autre chose, parce que les lois de ce mouvement traduisent physiquement les principes métaphysiques dont elles dépendent; et c’est là-dessus que reposait la véritable astrologie des anciens.” (p. 22-23)
L’inférieur symbolise le supérieur, jamais l’inverse. La fonction du symbole: “est de rendre la vérité plus accessible à l’homme en fournissant un «support» à sa conception?” (p. 23)
Les faits historiques, tout comme les phénomènes astronomiques, ont une réalité visible, doublée d’une réalité symbolique.
Chaque connaissance doit envoyer au sacré: “[…] l’histoire, à la condition d’être envisagée comme il convient, a, comme tout le reste, sa place dans la connaissance intégrale, mais elle n’a de valeur, sous ce rapport, qu’en tant qu’elle permet de trouver, dans les contingences mêmes qui sont son objet immédiat, un point d’appui pour s’élever au-dessu des contingences.” (p. 23-24)

Chapitre II. Fonctions du sacerdoce et de la royauté
L’opposition du spirituel et du politique est une des lois cycliques. Dans l’Inde cet antagonisme se retrouve sous la forme du conflit entre des Brâhmanes et des Kshatriyas. Dans l’Europe du moyen âge c’est la querelle du Sacerdoce et de l’Empire. En Chine – les luttes entre les Taoïstes et les Confucianistes, dont les doctrines se rapportent aux domaines des deux devoirs. En Thibet – l’hostilité des rois envers le Lamaïsme, qui triomphe et absorbe complètement le pouvoir temporel dans l’organisation théocratique qui existe encore.
L’essence de la lutte entre les deux pouvoirs: “nous voyons les guerriers, détenteurs du pouvoir temporel, après avoir été tout d’abord soumis à l’autorité spirituelle, se révolter contre elle, se déclarer indépendants de toute puissance supérieure, ou même chercher à se subordonner cette autorité dont ils avaient pourtant, à l’origine, reconnu tenir leur pouvoir, et à en faire un instrument au service de leur propre domination.” (p. 26) Encore, chose très importante: ce sont les relations entre les domaines qui dirigent celles des pouvoirs correspondants.
Guénon choisit pour l’ordre spirituel le mot «autorité» et pour l’ordre temporel le mot «pouvoir». Le nom de la caste des Kshatriyas est dérivé de kshatra, qui signifie «force». L’autorité spirituelle se manifeste sans appui sensible, elle est d’ordre intellectuel, le nom de sa puissance est «sagesse». En hébreu, la distinction entre ces deux domaines est marquée par des racines qui diffèrent par la présence des lettres kaph et qoph. Les racines hak et kan désignent les attributions du pouvoir sacerdotal (ayant les significations de sagesse, vérité, connaissance) pendant que les racines haq et qan sont les attributs du pouvoir royal (ayant les significations de puissance, possession, domination).
Sur la fonction royale: “[…] nous dirons que la fonction royale comprend tout ce qui, dans l’ordre social, constitue le «gouvernement» proprement dit, et cela quand bien même ce gouvernement n’aurait pas la forme monarchique; cette fonction, en effet, est celle qui appartient en propre à toute la caste des Kshatriyas, et le roi n’est que le premier parmi ceux-ci. La fonction dont il s’agit est double en quelque sorte: administrative et judiciaire d’une part, militaire de l’autre, car elle doit assurer le maintien de l’ordre à la fois au dedans, comme fonction régulatrice et équilibrante, et au dehors, comme fonction protecrice de l’organisation royale; ces deux éléments constitutifs du pouvoir royal sont, dans diverses traditions, symbolisées respectivement par la balance et l’épée.” (p. 28)
Le pouvoir royal est synonyme de pouvoir temporel.
Sur le sacerdoce: “[…] sa fonction essentielle est la conservation et la transmission de la doctrine traditionnelle, dans laquelle toute organisation sociale régulière trouve ses principes fondamentaux; cette fonction, d’ailleurs, est évidemment indépendante de toutes les formes spéciales que peut revêtir la doctrine pour s’adapter, dans son expression, aux conditions particulières de tel peuple ou de telle époque, et qui n’affectent en rien le fond même de cette doctrine, lequel demeure partout et toujours identique et immuable, dès lors qu’il s’agit de traditions authentiquement orthodoxes.” (p. 29)
La fonction du sacerdoce n’est pas synonyme de «clergé» ou «prêtres», même si ceux-ci peuvent l’exercer.
«Sacré» et «religieux» ne s’équivalent nullement. Le premier de ces deux termes est beaucoup plus étendu que le deuxième. “[…] si la religion fait partie du domaine «sacré», celui-ci comprend des éléments et des modalités qui n’ont absolument rien de religieux […]” (p. 29)
La vraie fonction du sacerdoce est une fonction de connaissance et de renseignement. C’est en raison de cette fonction d’enseignement que, dans le Purusha-sûkta du Rig-Vêda, les Brâhmanes sont représentés comme correspondant à la bouche de Purusha, envisagé comme l’«Homme Universel», tandis que les Kshatriyas correspondent à ses bras, parce que leurs fonctions se rapportent essentiellement à l’action.
L’attribut principal du sacerdoce est la sagesse. La fonction extérieure de l’accomplissement des rites lui appartient également. “Si, dans le monde occidental, l’accessoire semble ici être devenu la fonction principale, sinon même unique, c’est que la nature réelle du sacerdoce y est à peu près complètement oubliée; c’est là un des effets de la déviation moderne, négatrice de l’intellectualité, et qui, si elle n’a pu faire disparaître disparaître tout enseignement doctrinal, l’a du moins «minimisé» et rejeté au dernier plan.” (p. 31)
Le premier sens du mot «clerc» a été celui de «savant», en opposition avec «laïque», qui désigne l’homme du peuple, le «profane», celui qui doit croire parce que c’est sa seule possibilité de participer à la tradition.
“Il est même curieux de noter que les gens qui, à notre époque, se font gloire de se dire «laïques», tout aussi bien que ceux qui se plaisent à s’intituler «agnostiques», et d’ailleurs ce sont souvent les mêmes, ne font en cela que se vanter de leur propre ignorance; et, pour qu’ils ne se rendent pas compte que tel est le sens des étiquettes dont ils se parent, il faut que cette ignorance soit en effet bien grande et vraiment irrémédiable.” (p. 32)
La connaissance des principes mêmes est l’apanage des sacerdoces, pendant que certaines branches de la doctrine sont réservées aux aptitudes des autres hommes, que leurs fonctions propres mettent en contact direct et constant avec le monde manifesté. Il existe des livres traditionnels réservés à l’usage des Kshatriyas, comme c’est le cas des Itihâsas et des Purânas, tandis que l’étude du Vêda concerne proprement les Brâhmanes.
“De cette distinction, dans la connaissance sacrée ou traditionnelle, de deux ordres que l’on peut, d’une manière générale, désigner comme celui des principes et celui des applications, ou encore, suivant ce que nous venons de dire, comme l’ordre «métaphysique» et l’ordre «physique», était dérivée, dans les mystères antiques, en Occident aussi bien qu’en Orient, la distinction de ce qu’on appelait les «grands mystères» et les «petits mystères», ceux-ci comportant en effet essentiellement la connaissance de la nature, et ceux-là la connaissance de ce qui est au delà de la nature.” (p. 34)
Les «petits mystères» concernent les possibilités de l’état humain, et conduisent au «Paradis terrestre», tandis que les «grands mystères» concernent les états supra-humain, et conduisent au «Paradis céleste». Les «petits mystères» sont aussi «l’initiation royale», et les «grands mystères» sont «l’initiation sacerdotale».
Plutarque, sur le roi d’Egypte: “Les rois étaient choisis parmi les prêtres ou parmi les guerriers, parce que ces deux classes, l’une en raison de son courage, l’autre en vertu de sa sagesse, jouissaient d’une estime et d’une considération particulières. Quand le roi était tiré de la classe des guerriers, il entrait dès son élection dans la classe des prêtres; il était alors initié à cette philosophie où tant de choses, sous des formules et des mythes qui enveloppaient d’une apparence obscure la vérité et la manifestation par transparence, étaient cachées” (Isis et Osiris, 9, traduction Mario Meunier).
Les «grands mystères» comprennent automatiquement «les petits mystères», comme toute conséquence et toute application est contenue dans le principe dont elle procède.
L’«art sacerdotal» et l’«art royal» signifient la mise en œuvre des connaissances enseignées dans les initiations correspondantes.
La rupture du monde occidental avec ses propres doctrines traditionnelles s’est passé vers l’époque de la Renaissance, certaines parlent du milieu du XVe siècle, qui entraîna la réorganisation, en 1459, des confréries de constructeurs sur une nouvelle base, désormais incomplète.

Chapitre III. Connaissance et action
Le rapport entre le pouvoir spirituel et temporel peut être réduit au rapport qui existe entre la connaissance et l’action.
Les détenteurs du pouvoir temporel doivent posséder une connaissance, mais il s’agit surtout de connaissance par participation.
“La connaissance par excellence, la seule qui mérite véritablement ce nom dans la plénitude de son sens, c’est la connaissance des principes, indépendamment de toute application contingente, et c’est celle-là qui appartient exclusivement à ceux qui possèdent l’autorité spirituelle, parce qu’il n’y a en elle rien qui relève de l’ordre temporel, même entendu dans son acception la plus large.” (p. 39)
Selon la doctrine hindoue, les trois termes «Vérité, Connaissance, Infini» sont identifiés dans le Principe suprême: c’est le sens de la formule Satyam Jnânam Anantam Brahma.
Dans l’Inde la connaissance (vidyâ) est, selon son objet ou son domaine, distinguée en «suprême» (parâ) et «non-suprême» (aparâ).
Les hommes faits pour l’action ne sont pas faits aussi pour la connaissance pure et absolue, c’est pourquoi les Brâhmanes ne dévoilent leur doctrine aux Kshatriyas.
Sur la relation entre le temporel et le spirituel pendant nos temps: “on ne se contente plus aujourd’hui de distinguer le spirituel et le temporel comme il est légitime et même nécessaire de le faire, mais on a la prétention de les séparer radicalement; et il se trouve justement que les deux ordres n’ont jamais été mêlés comme ils le sont présentement, et que, surtout, les préoccupations temporelles n’ont jamais autant affecté ce qui devrait en être absolument indépendant; sans doute est-il inévitable qu’il en soit ainsi, en raison des conditions mêmes qui sont celles de notre époque, et que nous avons décrites ailleurs.” (p. 41)
La civilisation de l’Occident moderne est “une déviation et une anomalie” (p. 42).
L’Orient maintient la supériorité de la connaissance sur l’action, tandis que l’Occident moderne affirme au contraire la supériorité de l’action sur la connaissance.
“Le changement serait impossible sans un principe dont il procède et qui, par là même qu’il est son principe, ne peut lui être soumis, donc est forcément «immobile», étant le centre de la «roue des choses»; de même l’action, qui appartient au monde du changement, ne peut avoir son principe en elle-même; toute la réalité dont elle est susceptible, elle la tire d’un principe qui est au delà de son domaine, et qui ne peut se trouver que dans la connaissance.” (p. 42-43)
Le pouvoir temporel a besoin, pour subsister, d’une consécration qui lui vienne de l’autorité spirituelle. Le «droit divin» des rois provient de l’initiation royale accordée par les sacerdotes. Le mot melek, qui signifie «roi» en hébreu et en arabe, a en même temps, et même tout d’abord, le sens d’«envoyé».
“Toute action qui ne procède pas de la connaissance manque de principe et n’est plus qu’une vaine agitation; de même tout pouvoir temporel qui méconnaît sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle est pareillement vain et illusoire; séparé de son principe, il ne pourra s’exercer que d’une façon désordonnée et ira fatalement à sa perte.” (p. 44)
Confucius: “Les anciens princes, pour faire briller les vertus naturelles dans le cœur de tous les hommes, s’appliquaient auparavant à bien gouverner chacun sa principauté. Pour bien gouverner leurs principautés, ils mettaient auparavant le bon ordre dans leurs familles. Pour mettre le bon ordre dans leurs familles, ils travaillaient auparavant à se perfectionner eux-mêmes. Pour se perfectionner eux-mêmes, ils réglaient auparavant les mouvements de leurs cœurs. Pour régler les mouvements de leurs cœurs, ils rendaient auparavant leur volonté parfaite. Pour rendre leur volonté parfaite, ils développaient leurs connaissances le plus possible. On développe ses connaissances en scurtant la nature des choses. La nature des choses une fois scrutée, les connaissances atteignent leur plus haut degré. Les connaissances étant arrivées à leur plus haut degré, la volonté devient parfaite. La volonté étant parfaite, les mouvements du cœur sont réglés. Les mouvements du cœur étant réglés, tout l’homme est exempt de défauts. Après s’être corrigé soi-même, on établit l’ordre dans la famille. L’ordre régnant dans la famille, la principauté est bien gouvernée. La principauté étant bien gouvernée, bientôt tout l’empire jouit de la paix.” (Confucius, Ta-hio, 1re partie, traduction de P. Couvreur).
Quand toute valeur est déniée à la connaissance, c’est le signe que les Kshatriyas eux-mêmes sont dépossédés de leur pouvoir par les castes inférieures (et l’importance accordée aux considérations d’ordre économique à notre époque témoigne de la domination des Vaishyas, dont l’équivalent est représenté dans le monde occidental par la bourgeoisie).
“[…] les Kshatriyas, même révoltés, ont plutôt tendance à affirmer une doctrine tronquée, faussée par l’ignorance ou la négation de toute ce qui dépasse l’ordre «physique», mais dans laquelle subsistent encore certaines connaissances réelles, quique inférieures; ils peuvent même avoir la prétention de faire passer cette doctrine incomplète et irrégulière pour l’expression de la véritable tradition.” (p. 46)
Les termes de «noblesse», d’«héroïsme», d’«honneur» sont dans leur acception originelle, la désignation des qualités qui sont essentiellement inhérentes à la nature des Kshatriyas.
L’attitude des Kshatriyas révoltés pourrait être caractérisée par la désignation de «luciférianisme».
“[…] le «luciférianisme» est le refus de reconnaissance d’une autorité supérieure” (note en bas de page, p. 46)
“[…] le «satanisme» est le renversement des rapports normaux et de l’ordre hiérarchique” (note en bas de page, p. 46)
Le «satanisme» est la conséquence du «luciférianisme», comme Lucifer est devenu Satan après sa chute.
Résumé: “[…] la suprématie des Brâhmanes maintient l’orthodoxie doctrinale; la révolte des Kshatriyas amène l’hétérodoxie; mais, avec la domination des castes inférieures, c’est la nuit intellectuelle, et c’est là qu’en est aujourd’hui l’Occident, qui menace d’ailleurs de répandre ses propres ténèbres sur le monde entier.” (p. 46)
La caste n’est pas uniquement une fonction, elle est dans la nature des individus. Elle fait que certains individus puissent remplir de préférence une certaine fonction à la place des autres.
“[…] il est très remarquable que l’organisation sociale du moyen âge occidental ait été calquée exactement sur la division des castes, le clergé correspondant aux Brâhmanes, la noblesse aux Kshatriyas, le tiers-état aux Vaishyas, et les serfs aux Shûdras; […].” (p. 48)
De toutes les doctrines qui ont subsisté jusqu’à nos jours, la doctrine hindoue semble dériver le plus directement de la tradition primordiale.

Chapitre IV. Nature respective des Brâhmanes et des Kshatriyas
L’attribut des Brâhmanes est la sagesse, tout comme l’attribut des Kshatriyas est la force. Le Sphinx des anciens Egyptiens réunissait ces deux attributs (la tête humaine symbolise la sagesse, le corps de lion – la force).
Il est à remarquer que le corps du Sphinx est en repos, le pouvoir temporel étant figuré en état de non-action.
Dans la racine hiéroglyphique du mot «Druide» se compose de dru (racine qui signifie la force) et vid (racine qui signifie la sagesse). Ce nom a d’ailleurs un double sens, qui se réfère encore à un autre symbolisme: dru ou deru, comme le latin robur, désigne à la fois la force et le chêne (en grec δρυς): d’autre part, vid est, comme en sanscrit, la sagesse ou la connaissance, assimilée à la vision, mais c’est aussi le gui; ainsi, dru-vid est le gui du chêne, qui était en effet un des principaux symboles du Druidisme, et il est en même temps l’homme en qui réside la sagesse appuyée sur la force. De plus, la racine dru, comme on le voit par les formes sanscrites équivalentes dhru et dhri, comporte encore l’idée de stabilité, qui est d’ailleurs un des sens du symbole de l’arbre en général et du chêne en particulier; et ce sens de stabilité correspond très généralement à l’attitude du Sphinx au repos.
Le principe des deux pouvoirs encarnées dans la même personne se retrouve dans toutes les traditions. Il apparaît dans la tradition judéo-chrétienne sous la figure de Melchissédec et celle des Rois-Mages. Dans le christianisme, la reconnaissance de ce principe unique subsiste dans la personne même du Christ.
Le sacerdoce reçoit sa force directement du principe, pendant que la royauté reçoit sa force du sacerdoce. Le sacerdoce est un médiateur entre le Ciel et la Terre, c’est pourquoi il est appelé en Occident “pontificat” (pont entre Dieu et l’homme).
La conception traditionnelle des «trois mondes»: la royauté correspond au «monde terrestre», le sacerdoce au «monde intermédiaire», leur principe commun au «monde céleste».
En Inde est dit que le Brâhmane est le type des êtres stables, pendant que le Kshatryia est le type des êtres changeants. Le premier est l’élément immuable, le deuxième est l’élément mobile. Dans chacun prédomine un guna différent.
“[…] la doctrine hindoue envisage trois gunas, qualités constitutives des êtres dans tous leurs états de manifestation: sattwa, la conformité à la pure essence de l’Etre universel, qui est identifiée à la lumière intelligible ou à la connaissance, et représentée comme une tendance ascendante; rajas, impulsion expansive, selon laquelle l’être se développe dans un certain état et, en quelque sorte, à un niveau déterminé de l’existence; enfin, tamas, l’obscurité, assimilée à l’ignorance, et représentée comme une tendance descendante.” (p. 53)
Les trois gunas sont dans tous les êtres, mais dans des proportions différentes, qui déterminent leurs tendances respectives. Le sattwa a la couleur blanche, le rajas – la couleur rouge, le tamas – la couleur noire.
Les Brâhmanes sont dominés de sattwa, les Kshatriyas de rajas – qui correspond à l’élément émotionnel. L’initiation des Kshatriyas est la voie “bhakti”, celle qui prend comme point de départ un élément émotif.
La race blanche est prépondérément rajasique, la voie qui lui convient le plus est celle de l’action et de l’émotion. En Inde est dit que si l’Occident reviendrait à un état normal on y trouverait beaucoup de Kshatriyas mais peu de Brâhmanes.
L’autorité spirituelle doit se montrer aux gens sous la forme qui correspond aux possibilités intellectuelles des récepteurs (tout comme on dit que les dieux, lorsqu’ils apparaissent aux gens, revêtent toujours des formes qui sont en rapport avec la nature même de ceux à qui ils se manifestent).
Dans l’Occident moderne, l’intellectualité véritable est perdue et la partie supérieure de la tradition devient de plus en plus cachée et inaccessible, pendant que ceux qui sont capables de la comprendre ne sont plus qu’une infime minorité.
Ceux qui remplissent la fonction extérieure des Brâhmanes, sans en avoir réellement les qualifications, ne sont point pour cela des usurpateurs, comme le seraient des Kshatriyas révoltés qui auraient pris la place des Brâhmanes pour instaurer une tradition déviée.

Chapitre V. Dépendance de la royauté à l’égard du sacerdoce
Aux Kshatriyas appartient toute la puissance extérieure, mais avec un principe intérieur, incarné par l’autorité des Brâhmanes. C’est que leur harmonie que résulte la vie normale de l’entité sociale.
En échange de la garantié donné à leur puissance par l’autorité spirituelle, les Kshatriyas doivent assurer aux Brâhmanes le moyen d’accomplir en paix leur fonction de connaissance et d’enseignement. C’est ce que le symbolisme hindou représente sous la figure de Skanda, le Seigneur de la guerre, protégeant la méditation de Ganêsha, le Seigneur de la connaissance.
La Bhagavad-Gîtâ n’est à proprement parler qu’un épisode du Mahâbhârata, qui est un des deux Itihâsas, l’autre étant le Râmâyana. Ce caractère de la Bhagavad-Gîtâ explique l’usage qui y est fait d’un symbolisme guerrier, comparable, à certains égards, à celui de la «guerre sainte» chez les Musulmans; il y a d’ailleurs une façon «intérieure» de lire ce livre en lui donnant son sens profond, et il prend alors le nom d’Atmâ-Gîtâ.
“Les Brâhmanes n’ont à exercer qu’une autorité en quelque sorte invisible, qui, comme telle, peut être ignorée du vulgaire, mais qui n’en est pas moins le principe immédiat de tout pouvoir visible; cette autorité est comme le pivot autour duquel tournent toutes les choses contingentes, l’axe fixe autour duquel le monde accomplit sa révolution, le pôle ou le centre immuable qui dirige et règle le mouvement cosmique sans y participer.” (p. 64)
La dépendance du pouvoir temporel à l’égard de l’autorité spirituelle a son signe visible dans la transmission de barakah pendant le sacre des rois. Les rois français avaient la capacité de guérir, qui n’était pas transmise par les rois précédents, mais venaient de la cérémonie de sacre.
Dans la tradition catholique, sanit Pierre est représenté tenant entre ses mains la clef d’or de l’autorité spirituelle et la clef d’argent du pouvoir temporel.
C’est déjà une grave erreur que de considérer le spirituel et le temporel comme deux termes corrélatifs ou complémentaires, sans se rendre compte que celui-ci à son principe dans celui-là. Le complémentarisme n’est pas faux, mais insuffisant.
L’apologue de l’aveugle et du paralytique représente les rapports de la vie active et de la vie contemplative: l’action livrée à elle-même est aveugle, pendant que l’immutabilité essentielle de la connaissance est comparable à celle du paralytique. Il existe une indéniable supériorité du paralytique dans cette relation, qui symbolise la superiorité de la contemplation sur l’action.
L’erreur de l’Occident moderne consiste dans la croyance que la connaissance est soumise à l’action. Elle témoigne d’une décadence intellectuelle très avancée. De nos jours certains vont jusqu’à la négation de la connaissance, et comme ça jusqu’à la négation de toute autorité spirituelle.
Le renversement de l’ordre dans l’Occident moderne: “[…] au lieu de regarder l’ordre social tout entier comme dérivant de la religion, comme y étant suspendu en quelque sorte et ayant en elle son principe, ainsi qu’il en était dans la «Chrétienté» du moyen âge, et ainsi qu’il en est également dans l’Islam qui lui est fort comparable à cet égard, on ne veut aujourd’hui voir tout au plus dans la religion qu’un des éléments de l’ordre social, un élément parmi les autres et au même titre que les autres: c’est l’asservissement du spirituel au temporel, ou même l’absorption de celui-là dans celui-ci, en attendant la complète négation du spirituel qui en est l’aboutissement inévitable.” (p. 70)
Le renversement des rapports prépare directement la suppression du terme supérieur, de même que la révolte des Kshatriyas contre l’autorité des Brâhmanes prépare et appelle l’avènement des castes les plus inférieures.

Chapitre VI. La révolte des Kshatriyas
Chez presque tous les peuples, surtout au cours de la modernité, les détenteurs du pouvoir temporel ont tenté de se rendre indépendants de toute autorité supérieure, prétendant séparer le spirituel du temporel.
L’apparition de l’individualisme est liée à la négation du domaine supra-individuel. L’individualisme est la négation de tout principe supérieur à l’individualité et la réduction de la civilisation aux éléments purement humains.
“[…] l’on pourraot constater, d’une façon très générale, que l’apparition de doctrines «naturalistes» ou antimétaphysiques se produit lorsque l’élément qui représente le pouvoir temporel prend, dans une civilisation, la prédominance sur celui qui représente l’autorité spirituelle.” (p. 74)
“Un autre fait curieux, que nous ne pouvons que signaler en passant, est le rôle important que joue le plus souvent un élément féminin, ou représenté symboliquement comme tel, dans les doctrines des Kshatriyas, qu’il s’agisse d’ailleurs des doctrines constituées régulièrement pour leur usage ou des conceptions hétérodoxes qu’eux-mêmes font prévaloir; il est même à remarquer, à cet égard, que l’existence d’un sacerdoce féminin, chez certains peuples, apparaît comme liée à la domination de la caste guerrière. Ce fait peut s’expliquer, d’une part, par la prépondérance de l’élément «rajasique» et émotif chez les Kshatriyas, et surtout, d’autre part, par la correspondance du féminin, dans l’ordre cosmique, avec Prakriti ou la «Nature primordiale», principe du «devenir» et de la mutation temporelle.” (p. 74-75)
Le pouvoir temporel se ruine lui-même en méconnaissant sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle, parce que, comme tout ce qui appartient au monde du changement, il ne peut se suffire à lui-même, le changement étant inconcevable et contradictoire sans un principe immuable.
Toute conception axée sur le devenir est éminemment antimétaphysique. C’est le cas de l’évolutionisme moderne, mais les racines se trouvent dans certains penseurs Grecs.
Il faut mentionner que Shâkya-Muni appartenait par sa naissance à la caste des Kshatriyas, et ce fait peut s’expliquer par les conditions spéciales d’une certaine époque, conditions résultant des lois cycliques. Christ aussi descendait, non pas de la tribu sacerdotale de Lévi, mais de la tribu royale de Juda.
Ce qui permet de dépasser l’individualité est transcendant à celle-ci, c’est le principe immuable de l’être.

Chapitre VII. Les usurpations de la royauté et leurs conséquences
L’histoire ne se répète pas, il n’y a pas deux événements rigoureusement semblables sous tous les rapports – s’ils l’étaient, ils ne seraient plus deux, mais se confondraient purement et simplement (principe des indescernables de Leibnitz).
La répétition de possibilités identiques implique une supposition contradictoire, celle d’une limitation de la possibilité universelle.
D’autre part, les faits historiques ne sont pas entièrement dissemblables. Autrement dit, il y a des faits qui sont, dans des circonstances diverses, des manifestations ou des expressions d’une même loi.
Le fait que l’organisation sociale de l’Europe médiévale ressemble au système des castes de l’Inde ne conduit pas à la conclusion d’un emprunt, mais à celle de deux applications du même principe d’organisation sociale.
Il existe en Europe beaucoup de témoignage de la révolete de Kshatriyas, plus particulièrement en France, à partir de Philippe le Bel. Ses «légistes» sont les précurseurs des «humanistes» de la Renaissance. Le point de départ de la rupture du monde occidental avec sa tradition peut être situé dans la destruction de l’Ordre du Temple. Celui-ci était un lien entre l’Orient et l’Occident.
La destruction des Templiers a été imposée par le roi de France à la Papauté, et le fait que la Papauté a accepté se soumettre témoigne de son état affaibli et du fait que ses représentants n’avaient plus la pleine conscience du caractère transcendant de leurs mission.
Même ayant perdu l’esprit de la doctrine, la seule conservation de la lettre et des formes extérieures dans lesquelles cette doctrine est contenue en quelque façon continuerait encore assurer aux représentants de l’autorité spirituelle la puissance nécessaire et suffisante pour exercer valablement leurs suprématie sur le temporel. La moindre parcelle de spiritualité est encore supérieure au domaine temporel.
“[…] tandis que que l’autorité spirituelle peut et doit toujours contôler le pouvoir temporel, elle-même ne peut être contrôlée par rien d’autre, du moins extérieurement; si choquante qu’une telle affirmation puisse paraître aux yeux de la plupart de nos contemporains, nous n’hésitons pas à déclarer que ce n’est là que l’expression d’une vérité indéniable.” (p. 84)
L’infaillibilité pontificale ne vise pas l’homme, mais la fonction. Dans l’Islam, tout mufti est infaillible en tant qu’interprète autorisé de la shariyah, quoique sa compétence ne s’étende pas à un ordre plus intérieur.
Philippe le Bel a été critiqué par ses contemporains aussi pour l’altération de la monnaie. Il faut conclure que changer de sa propre initiative le titre de la monnaie était un dépassement des prérogatives royales. Dante avait lui avait attribué comme mobile à ses actions la «cupidité», qui est un vice de Vaishya.
A partir du Philippe le Bel précisément, les rois de France s’entourent presque constamment de bourgeois. La centralisation a été faite par ces derniers. La forme féodale, celle où les Kshatriyas peuvent exercer leurs fonctions normale, convient le mieux à l’organisation régulière des civilisations traditionnelles.
L’époque moderne marque la substitution du système national au système féodal. La “nationalisation” a eu son point de départ en France, et c’est précisément là que la royauté fut abolie la première. La Révolution de 1789 fut farouchement “nationaliste” et “centralisatrice”.
Le «principe des nationalités» fut employé surtout contre la Papauté et contre l’Autriche, qui représentait le dernier reste de l’héritage du Saint-Empire.
La formation des «nationalités» est un des épisodes de la lutte du temporel contre le spirituel.
“Là où la royauté a pu se maintenir en devenant «constitutionnelle», elle n’est plus que l’ombre d’elle-même et n’a guère qu’une existence nominale et «représentative», comme l’exprime la formule connue d’après laquelle «le roi règne, mais ne gouverne pas»; ce n’est véritablement qu’une caricature de l’ancienne royauté.” (p. 87)
“Au moyen âge, il y avait, pour tout l’Occident, une unité réelle, fondée sur des bases d’ordre proprement traditionnel, qui était celle de la «Chrétienté» lorsque furent formées ces unités secondaires, d’ordre purement politique, c’est-à-dire temporel et non plus spirituel, que sont les nations, cette grande unité de l’Occident fut irrémédiablement brisée, et l’existence effective de la «Chrétienté» prit fin.” (p. 87)
Les nations signifient que les fausses unités se sont substituées à l’unité réelle. L’idée d’une «société des nations» n’est qu’une utopie sans portée réelle: la forme nationale répugne la reconnaissance d’une unité quelconque supérieure à la sienne propre.
Les guerres modernes, qui obligent tous les hommes a y prendre part, sont une des conséquences de l’égalitarisme.
L’asservissement suprême des Brâhmanes trouve son expression la plus définie dans l’idée d’une Eglise «nationale». Cette idée vit le jour d’abord dans les pays protestants.
Luther a été l’instrument politique de l’ambition de quelques princes allemands. La Réforme a été le symptôme le plus apparent de la rupture de l’unité spirituelle de la «chrétienté». Par une coïncidence qui n’a rien de fortuit, la Renaissance s’est produit à peu près en même temps que la Réforme, alors que les connaissances traditionneles du moyen âge étaient presque entièrement perdues.
Le Protestantisme supprime l’autorité du clergé et, en prétendant maintenir l’autorité de la Bible, la ruine par le «libre examen».
Le schisme anglican d’Henri VIII est la réussite la plus complète dans la constitution d’une Eglise «nationale». Louis XIV pensait lui-aussi à un gallicanisme. Le Protestantisme a poussé ces choses à l’extrême.
Cours de l’histoire: “En fait, partout dans le monde occidental, la bourgeoisie est parvenue à s’empareru du pouvoir, auquel la royauté l’avait tout d’abord fait participer indûment; peu importe d’ailleurs qu’elle ait alors aboli la royauté comme en France, ou qu’elle l’ait laissée subsister nominalement comme en Angleterre ou ailleurs; le résultat est le même dans tous les cas, et c’est le triomphe de l’«économique», sa suprématie proclamée ouvertement. Mais, à mesure qu’on s’enfonce dans la matérialité, l’instabilité s’accroît, les changements se produisent de plus en plus rapidement; aussi le règle de la bourgeoisie ne pourra-t-il avoir qu’une assez courte durée, en comparaison de celle du régime auquel il a succédé; et, comme l’usurpation appelle l’usurpation, après les Vaishyas, ce sont maintenant les Shûdras qui, à leur tour, aspirent à la domination: c’est là, très exactement, la signification du bolchevisme.” (p. 91)
Prévision: “[…] si les éléments sociaux les plus inférieurs accèdent au pouvoir d’une façon ou d’une autre, leur règne sera vraisemblablement le plus bref de tous, et il marquera la dernière phase d’un certain cycle historique, puisqu’il n’est pas possible de descendre plus bas; si même un tel événement n’a pas une portée plus générale, il est donc à supposer qu’il sera tout au moins, pour l’Occident, la fin de la période moderne.” (p. 91-92)
Ce que Guénon a voulu montrer c’est la responsabilité trop peu connue du pouvoir royal à l’origine de tout le désordre moderne.

Chapitre VIII. Paradis terrestre et paradis céleste
La conception du Saint-Empire a resté quelque peu théorique (elle n’a jamais été appliquée à cent pour cent) surtout à cause des empereurs eux-mêmes, qui ont été les premiers qui ont contesté l’autorité impériale. Cela a été la querelle du Sacerdoce et de l’Empire.
Dans l’ancienne Rome l’Imperator était à la fois Pontifex Maximus. L’Empereur romain apparaît comme un Kshatriya exerçant, outre sa fonction propre, la fonction d’un Brâhmane. Le Pape a conservé le titre de Pontifex Maximus, qui est fort antérieur au Christianisme.
Le Pape et l’Empereur sont les deux moitiés de ce Christ-Janus que certaines figurations montrent tenant d’une main une clef et de l’autre un sceptre, emblèmes des deux pouvoirs sacerdotal et royal unis en lui comme dans leur principe commun. Une formule ligurgique: «O Clavis David, et Sceptrum domus Israel…» (Bréviaire romain, office du 20 décembre).
L’assimilation symbolique du Christ à Janus est la marque d’une continuité traditionnelle entre la Rome ancienne et la Rome chrétienne.
Dante parle de la béatitude terrestre et de la béatitude céleste à la fin de son traité, De monarchia.
L’«historicité» est une des formes de la moderne «superstition du fait».
“L’Empereur préside aux «petits mystères», qui concernent le «Paradis terrestre», c’est-à-dire la réalisation de la perfection de l’état humain; le Souverain Pontife préside aux «grands mystères», qui concernent le «Paradis céleste», c’est-à-dire la réalisation des états supra-humains, reliés ainsi à l’état humain par la fonction «pontificale», entendue en son sens strictement étymologique.” (p. 98)
L’homme ne peut atteindre par lui-même que la première des deux fins, celle «naturelle», tandis que la seconde est «surnaturelle», puisqu’elle réside au delà du monde manifesté.
La Révélation et la philosophie correspondent aux deux parties qui, dans la doctrine hindoue, sont désignées par les noms de Shruti et Smriti. “La Shruti, qui comprend tous les textes vêdiques, est le fruit de l’inspiration directe, et la Smriti est l’ensemble des conséquences et des applications diverses qui en sont tirées par réflexion.” (p. 101) Leur rapport est celui de la connaissance intuitive et la connaissance discursive.
“[…] dans la tradition judaïque, source et point de départ de toute ce qui peut porter le nom de «religion» dans son sens le plus précis, puisque l’Islamisme s’y rattache aussi bien que le Christianisme, la désignation de Thorah ou «Loi» est appliquée à tout l’ensemble des Livres sacrées: nous y voyons surtout une connexion avec la convenance spéciale de la forme religieuse aux peuples en qui prédomine la nature des Kshatriyas, et aussi avec l’importance particulière que prend dans cette forme le point de vue social, ces deux considérations ayant d’ailleurs entre elles des liens assez étroits.” (p. 102)
La Shruti est la lumière directe, et la Smriti est la lumière réfléchie, et est symbolisé par la lune.
Le Paradis céleste est essentiellement le Brahma-Loka, identifié au «Soleil spirituel», pendant que le Paradis terrestre est décrit comme touchant la «sphère de la Lune».
“[…] les deux clefs considérées comme étant celles de la connaissance dans l’ordre «métaphysique» et dans l’ordre «physique», appartiennent bien réellement l’une et l’autre à l’autorité sacerdotale, et […] c’est seulement par délégation, si l’on peut dire que la seconde est confiée aux détenteurs du pouvoir royal.” (p. 105)
Traits de la science moderne: bas utilitarisme et négation de toute réalité dépassant l’ordre sensible.
“L’œuvre toute entière de Dante est, à certains égards, comme le testament du moyen âge finissant; elle montre ce qu’aurait été le monde occidental s’il n’avait pas rompu avec sa tradition; mais, si la déviation moderne a pu se produire, c’est que, vértiablement, ce monde n’avait pas en lui de telles possibilités, ou que tout au moins elles n’y étaient que l’apanage d’une élite déjà fort restreinte, qui les a sans doute réalisées pour son propre compte, mais sans que rien puisse en passer à l’extérieur et s’en refléter dans l’organisation sociale.” (p. 109)
Jamais et nulle part qu’en Occident l’humanité n’a été plus éloignée du «Paradis terrestre» et de la spiritualité primordiale.

Chapitre IX. La loi immuable
Les enseignements de toutes les doctrines tranditionnelles sont unanimes à affirmer la suprématie du spirituel sur le temporel. La méconnaissance de cet état de choses attire: déséquilibre social, confusion des fonctions, domination d’éléments de plus en plus inférieurs, et aussi dégénérescence intellectuelle, oubli des principes transcendants d’abord, et à la fin la négation de toute véritable connaissance.
Si le changement ne tient pas sa loi d’un principe supérieur, il n’est que désordre pur et simple et injustice.
Il existe une forte identité entre les notions de justice, d’ordre, d’équilibre et d’harmonie.
“Or, suivant la doctrine extrême-orientale, la justice est faite de la somme de toutes les injustices, et, dans l’ordre total, tout désordre se compense par un autre désordre; c’est pourquoi la révolution qui renverse la royauté est à la fois la conséquence logique et le châtiment, c’est-à-dire la compensation, de la révolte antérieure de cette même royauté contre l’autorité spirituelle. La loi est niée dès lors qu’on nie le principe même dont elle émane: mais ses négateurs n’ont pu la supprimer réellement, et elle se retourne contre eux; c’est ainsi que le désordre doit rentrer finalement dans l’ordre, auquel rien ne saurait s’opposer, si ce n’est en apparence seulement et d’une façon tout illusoire.” (p. 112-113)
Ayant une existence négative, le désordre finit par se détruire lui-même. Dans son excès se trouve le remède aux cas les plus désespérés.
Il existe une indéniable identité de caractères entre l’époque moderne et ceux que les doctrines traditionnelles indiquent pour la phase finale du Kali-Yuga.
“[…] la hâte febrile qui est si caractéristique de notre époque prouve que, au fond, nos contemporains s’en tiennent toujours au point de vue temporel, même quand ils croient l’avoir dépassé […]” (p. 116)
Fin du livre: “«Patiens quia œterna», dit-on parfois de l’autorité spirituelle, et très justement, non pas, certes, qu’aucune des formes extérieures qu’elle peut revêtir soit éternelle, car toute forme n’est que contingente et transitoire, mais parce que, en elle-même, dans sa véritable essence, elle participe de l’éternité et de l’immutabilité des principes; et c’est pourquoi, dans tous les conflits qui mettent le pouvoir temporel aux prises avec l’autorité spirituelle, on peut être assuré que, quelles que puissent être les apparences, c’est toujours celle-ci qui aura le dernier mot.” (p. 118)


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François Chénique, La vie simple d’un prêtre guénonien: L’abbé Henri Stéphane, (note de lectura)





Paru dans René Guénon, Cahiers de l’Herne, 1985.

L’abbé Henri Stéphane, jeune agrégé de mathématiques, démissionne de l’université pour entrer au séminaire. Il enseigne l’Instruction religieuse, et se fait expulser pour avoir prêté la Bhagavad Gîtâ à l’un se ses élèves.

Plus tard, il se fait traité d’intégriste pour avoir dit en latin la messe de saint Pie V.

L’abbé Stéphane a vecu dans un très grand isolement et n’a officiellement exercé aucun ministère. Jean Borella dit qu’il était doué du “charisme de l’essentiel”. Il a découvert René Guénon en 1942, et après a dit que Guénon ne lui avait rien apporté de nouveau, sauf le nom de Kali-Yuga.

Il aimait et comprenait la théologie dogmatique, mais lisait aussi les mystiques. Guénon lui avait ouvert la métaphysique de vétanta et celle des états multiples de l’Etre. “Si l’abbé Stéphane admettait sans peine la métaphysique orientale telle que l’exposait René Guénon, car il n’y voyait aucune contradiction avec le christianisme, il n’en allait pas de même pour les «conclusions pratiques» qu’en tiraient Guénon et les guénoniens. Il était, si l’on veut, un «guénonien critique»; en particulier, la thèse de Guénon sur la perte du caractère initiatique du christianisme à partir du Concile de Nicée, et sur la réduction des sacrements à un niveau purement exotérique, n’a jamais trouvé chez lui le moindre écho.” (p. 418)

Jean Borella, sur les dernières années de la vie active de l’abbé: “La dernière période de sa vie fut marquée par la crise de l’Eglise catholique, crise ouverte par le Concile Vatican II. Cette crise, il l’avait prévue depuis longtemps, et il la voyait se dérouler sous ses yeux avec la rigueur d’un théorème. Durant cette période, d’ailleurs, la part que pouvait avoir la doctrine guénonienne dans sa vie intellectuelle passa progressivement au second plan. De plus en plus, c’est la lecture de l’Ecriture Sainte qui devint la source de sa méditation, avec la pratique de la liturgie, la contemplation de l’art sacré et la prière. Dépourvu de toute fonction officielle, il entra peu à peu dans une retraite totale.” (p. 418)

Pendant les derniers années de sa vie, un groupe de chrétiens soucieux de conserver la tradition latine dans l’Eglise lui avait demandé de dire chaque semaine une messe du rite ancien et de prononcer l’homélie.


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René Guénon, Deux lettres à A. K. Coomaraswamy

Parues dans René Guénon, Cahiers de l’Herne, 1985.

Le Caire, 13 septembre 1936
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 22 août, qui s’est croisée avec la mienne; comme vous le verrez, je m’inquiétais un peu de n’avoir pas de nouvelles de vous, et, en fait, je vois que malheureusement je n’avais pas entièrement tort. Il était pourtant à espérer que le séjour à la campagne vous remettrait de votre fatique; le prolongerez-vous un peu plus que vous n’en aviez l’intention? En tout cas, comme vous m’aviez dit que vous y resteriez jusqu’au 1er octobre, j’y adresse encore cette lettre, car je pense qu’elle vous parviendra avant cette date.

Je vous remercie bien vivement pour votre nouvel article, que je viens de lire et que je trouve fort intéressant comme toujours; il apporte des précisions très importantes sur la question de la distinction de l’art traditionnel et de l’art profane. Ce que vous dites du «vestigium pedis» éclaire aussi beaucoup ce point; et, quant au sens de «mârya», je dois dire que j’y avais assez souvent pensé, mais sans arriver à trouver une explication suffisamment nette. – Je prends note de ce que vous me dites de la possibilité de publier l’article en deux parties; cela dépendra naturellement de la place dont on pourra disposer; c’est ennuyeux d’être toujours si limité pour le nombre de pages, pour des raisons qu’il est trop facile de comprendre!

J’ai écrit ces jours derniers, pour la mi-octobre, un article sur les «armes symboliques», dans lequel j’ai eu l’occasion de me référer assez longuement à votre Buddhist Iconography, à propos de certains aspects du symbolisme du Vajra.

Les trois articles dont vous m’annoncez l’envoi d’autre part ne me sont pas encore parvenus, mais ce n’est pas très étonnant, car les imprimés sont presque toujours plus longtemps en route que les lettres; je les aurai donc probablement au prochain courrier. – Quant aux deux livres que les éditeurs doivent m’envoyer, je ne les ai pas reçus encore non plus; il est vrai que les éditeurs tardent souvent plus ou moins à faire ces envois, si bien que, dernièrement, j’ai cru que des livres qu’on m’avait annoncés ainsi avaient dû se perdre, et pourtant ils me sont enfin arrivés par la suite. Si cependant je ne reçois rien d’ici quelque temps encore, je vous le ferai savoir, afin que vous puissiez le rappeler au cas où il s'’girait d'un oubli, ce qui est toujours possible aussi…

Par votre article sur la réincarnation, ce que vous nous proposez de faire me paraît devoir être très bien, et sera sûrement un travail très utile. – Quant au fond même de la question, l’impossibilité d’un retour au même monde résulte de ce qu’il impliquerait une limitation de la multiplicité des monde (ou états d’existence, car c’est la même chose au fond) et, par suite une limitation de la Possibilité universelle elle-même. Ceci, bien entendu, concerne l’être véritable, et revient à dire que celui-ci ne peut pas se manifester deux fois dans le même état; ce n’est là, en somme, qu’un cas particulier de l’impossibilité d’une répétition quelconque dans la manifestation universelle, en raison même de son indéfinité. – Maintenant, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas quelque chose qui puisse «se réincarner», si l’on tient à employer ce mot, mais ce sont simplement des éléments psychiques, qui n’ont rien à voir avec l’être véritable (qui est alors passé à un autre état), et qui viennent s’intégrer dans la manifestation d’un autre être comme le font aussi les éléments corporels; à proprement parler, ce n’est donc pas de «réincarnation» qu’il s’agit alors, mais de «métempsychose» (quant au mot «transmigration», il désigne proprement le passage à un autre état, qui, lui, s’applique bien à l’être véritable). – Ce transfert d’éléments psychiques explique les prétendus «cas de réincarnation», ou de «souvenirs de vies antérieures», qu’on constate parfois (du reste, qu’est-ce qui pourrait «se souvenir», puisque, même dans l’hypothèse réincarnationniste, il s’agirait toujours d’une nouvelle individualité revêtue par l’être, et que la mémoire appartient évidemment à l’individualité comme telle?). – Pour le surplus (en laissant de côté, bien entendu, les raisons sentimentales invoquées par les modernes et qui n’ont aucun intérêt doctrinal), la croyance à la réincarnation peut être considérée comme due en partie à l’incompréhension du sens symbolique de certains expressions. Bien que le rapprochement soit peut-être bizarre, je pense ici à un autre fait qui a exactement la même cause: c’est la croyance à l’existence de certains monstres et animaux fantastiques, qui ne sont que d’anciens symboles incompris; ainsi, je connais ici des gens qui croient fermement aux «hommes à tête de chien»; l’Histoire naturelle de Pline est remplie de confusions du même genre… - J’ai traité assez longuement dans l’Erreur spirite cette question de la réincarnation, en indiquant aussi les distinctions qu’il y a lieu de faire entre les différents éléments constitutifs de l’être manifesté. – Dès lors qu’il s’agit d’une impossibilité, il est bien entendu qu’il ne peut pas y avoir d’exceptions; d’ailleurs, où s’arrêteraient-elles exactement? A ce propos, je vous signalerai une chose assez curieuse: c’est que Mme Blavatsky elle-même avait commencé par refuser d’admettre la réincarnation d’une façon générale; dans Isis Unveiled, elle envisageait seulement une certain nombre de cas d’exception, reproduits exactement des enseignements de la H.B. of L. à laquelle elle était rattachée à cette époque. – Une possibilité qui constitue seulement une exception apparente, c’est le cas d’un être qui, n’étant plus réellement soumis à la mort (ou jîvan-mukta par conséquent), continuerait pour certaines raisons son existence terrestre (il n’y reviendrait donc pas comme les prétendus «réincarnés») en utilisant successivement plusieurs corps différents; mais il est évident que c’est là un cas qui est tout à fait en dehors des conditions de l’humanité ordinaire, et que d’ailleurs un tel être ne peut même plus réellement être dit «incarné» en aucune façon.

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.


Le Caire, 20 décembre 1945
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 15 novembre, et j’avais déjà reçu, il y a quelques jours, la copie de votre lettre à M. Pallis au sujet du ch. VI d’Autorité spirituelle et Pouvoir temporel. Je vous remercie d’avoir bien voulu me communiquer ces remarques, et je vais voir comment je pourrai arranger cela pour en tenir compte; je crois bien que le plus simple sera de supprimer une grande partie de la fin du chapitre, c’est-à-dire tout ce qui concerne Ashoka, car il n’est guère possible d’y introduire des considérations qui seraient trop complexes et trop étendues. J’avais seulement modifié les passages ayant quelque rapport avec le bouddhisme originel, ne pensant pas que le reste pouvait aussi donner lieu à des objections. Enfin, dès que j’aurai examiné cela, j’enverrai le nouveau texte à M. Pallis afin qu’il puisse modifier la traduction en conséquence. – Il y a seulement un point sur lequel je voudrais appeler votre attention: la consécration royale conférée à un shûdra (ou même plus générelement à tout autre qu’un kshatriya), même dans des formes régulières, n’est-elle pas rendue invalide par le défaut de qualification de celui qui la reçoit? […]


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Bibliographie Georges Vallin

Etre et Individualité – Eléments pour une phénoménologie de l’homme moderne, P.U.F., «Bibliothèque de philosophie contemporaine», 1959, 506 pages.

La perspective métaphysique, Avant-propos de Paul Mus., Dervy-Livres, «Mystiques et Religions», deuxième édition, 1977, 254 pages.

Voie de gnose et Voie d’amour – Eléments de mystique comparée, Editions Présence, Collection «Le Soleil dans le cœur», 1980, 181 pages.

Articles:

«Erreur et poésie», Les Temps modernes, 1947.

«Essai sur le Non-Etre et le Néant», Revue de Métaphysique et de Morale, 1950.

«Essence et formes de la théologie négative», ibid., avril 1958.

«Les deux vides», Hermès, no 6: «Le Vide», 1969.

«Nature intégrale et Nature mutilée», Revue philosophique, janvier-mars, 1974.

«Le tragique et l’Occident à la lumière du Non-dualisme asiatique», ibid., juil.-sept. 1975.

«Eléments pour une théorie de la philosophie comparée», dans Mélanges offerts à Henry Corbin, publiés par McGill University, Montréal (Institute of Islamic Studies), 1977.

«Pourquoi le non-dualisme asiatique?», Revue philosophique, juin 1978.

«La gnose et ses simulacres», revue Aurores, 1982.

«Remarques sur quelques difficultés d’approche de la métaphysique taoïste», Revue d’Esthétique, août 1983.


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Jean-Pierre Laurant, Entretien avec Jean Tourniac, (note de lectura)

Paru dans René Guénon, Cahier de l’Herne, 1985.

Sur l’antiguénonisme récent: “[…] il me semble qu’un des traits les plus significatifs de notre époque réside dans l’apparition d’un «antiguénonisme» difus qui vise principalement la notion d’ésotérisme et ce qui l’entoure et regroupe aussi bien: - les fondamentalistes évangélistes indépendants (étrangers aux grandes églises de la Réforme et autres Eglises officielles) qui s’attaquent dans leurs brochures et sermons à la liturgie, à l’ordre sacral, aux icônes, au chapelet, au crucifix, etc., et refusent toute interprétation symbolique de l’Ecriture pour ne retenir que le littéralisme absolu; - les catholiques dits «intégristes», ritualistes traditionalistes attachés au contraire à la dévotion à la Vierge et aux saints.” (p. 431)

Les intégristes catholiques détestent chez Guénon l’universalisme traditionnel et le symbolisme universel.

“A mon sens du moins, l’adversaire du Christ, le vrai, se fait désigner ici ou là pour mieux canaliser les forces qui lui sont contraires et les diriger vers de fausses cibles: détourner l’attention des veilleurs, masquer les vrais dangers de ce monde moderne en attisant les passions – car l’intellect, lui, n’est jamais dupe de cette ruse. Bref, l’Adversaire est partout où on ne le voit pas, d’abord en chacun de nous et dans la conscience de ceux qui, à la place du Christ et avant l’heure, séparent le bon grain de l’ivraie.” (p. 432)

La critique catholique se concentre sur la valorisation que Guénon avait apporté à la Connaissance (encore: co-naissance = identification du sujet et de l’objet dans l’acte de connaître). L’acception dans laquelle Guénon a utilise le mot «gnose» n’a rien en commun avec le gnosticisme, sauf la racine grecque.

“Je pense qu’à la base de cet «antiguénonisme» thématique il y a surtout une immense confusion, habilement entretenue par l’adversaire, entre occultisme et ésotérisme (car il va de soi que tout est fait de lettre et d’esprit, d’«exo» et d’«eso» sans qu’il y ait à rechercher une opposition dialectique entre l’un et l’autre).” (p. 432)

Confusions artificielles:
 identité fondamentale des formes traditionnelles et syncrétisme;
 les sacrements et les rites de métier, de chevalier, etc.;
 la tolérance et l’indifférence;
 le silence, le secret des techniques de métier et les «sociétés secrètes» etc.

Certains chrétiens, pourtant penseurs éminents, ont établit une sorte d’équivalence entre l’enflure mentale stigmatisée dans le seconde Epitre aux Corinthiens et la démarche intellectuelle guénonienne. Selon Tourniac, il s’agit d’une confusion entre “l’enflure et l’orgueil du mental individuel avec l’épanouissement de ce que les Pères appelaient l’Intellectus Spiritualis” (p. 433) Après avoir énuméré Saint Bernard, Saint Augustin, Origène, Clément d’Alexandrie: “Voyons, s’il fallait contester au nom du christianisme, l’intelligence spirituelle, la pénétration intérieure de l’Ecriture et des symboles, la langue des symboles elle-même et, osons le mot, tout ce qui fait que cela ressortit bel et bien à l’«ésotérisme» tant décrié… mais c’est toute la patrologie gréco-latine qu’il faudrait mettre à l’Index! […] Et au nom d’un primarisme intellectuel incapable de scruter par l’Esprit les «profondeurs de Dieu».” (p. 433)

La contre-initiation: “Dès lors que l’intellect spirituel de l’homme, celui-là même auquel René Guénon fait appel tout au long de son œuvre, se trouve sinon détruit du moins anesthésié, l’individualité se réduit au corps. C’est le domaine de prédilection du séducteur.” (p. 437)

L’entretien divague vers les rapports qui existent entre l’Eglise catholique et la Maçonnerie. La formule suivante est à retenir: “[…] à mon sens, les notions d’exotérisme et d’ésotérisme s’effacent totalement dans le Christ. L’unité ne se divise pas. L’aspect notionnel relève de l’homme, du fils d’Adam; il se résout dans le Fils de l’Homme. Pour moi, le Christ est celui qui fait connaître Dieu et le Nom du Père, qui est ressuscité et vivant, qui nous assure sanctification et vie divine éternelle dans son Corps glorieux, qui est un avec le Père. Pour paraphraser Léon Bloy, j’ajouterai volontiers que «je me f… de littérature, je ne crois qu’à la vie éternelle.» Le Christ nous a livré l’intériorité, donc l’«ésotérisme», «ouvertement» par sa blessure au cœur. Que personne n’en soi conscient est une autre affaire! Enfin il nous révèle les mystères du Royaume par l’Esprit, et tout cela est lié à l’étroite symbiose entre Israël et les Nations, symbiose qui se fait en lui, rejeton de Juda… Alors une première conclusion apparaît à ma vue: l’ésotérisme du christianisme c’est Israël, et l’ésotérisme d’Israël… c’est le Christ. Je l’ai écrit plus d’une fois!” (p. 436) Superbe formule, quant à moi, j’espère qu’il n’envisage pas l’Etat Israël, ce serait bien dommage, vu le génocide palestinien depuis 1948… Mais c’est peut-être encore un simptôme de la fin du cycle, cette distance de plus en plus grande entre l’Israël terrestre et l’Israël céleste.

Conclusion: “Donc, dans le domaine des apparences et des «transes», il faut juger avec circonspection. C’est pour ce travail de discernement que la pratique de l’œuvre de Guénon est aussi importante que l’usage d’une boussole dans le désert.” (p. 439)


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18 avril 2005

Amadou Hampâté Bâ, témoin de la Tradition

Une amitié a compté dans l’existence de Théodore Monod, celle de Amadou Hampâté Bâ, disciple du fameux Tierno Bokar, qu’on surnommait le sage de Bandiagara et qui « fut sans doute le dernier grand mystique africain ». En 1938, Amadou Hampâté Bâ était un simple fonctionnaire, exilé à Ouagadougou, mais il avait aussi un grand dessein : celui de faire connaître l’enseignement de Tierno Bokar, et c’est à cette occasion que Théodore Monod fit sa connaissance, par le truchement d’un manuscrit qu’il voulait lui soumettre. C’est d’ailleurs ainsi qu'il entra aussi en relation avec Louis Massignon, puisque c’est à ce dernier qu’il confia le manuscrit, sur lequel il voulait un avis autorisé. Ce manuscrit sera publié en 1957, mais dans l’intervalle, Théodore Monod sera entré dans l’intimité du « Sage de Bandiagara » : « C’est une grande joie pour le chercheur sincère et sans doute un des rares motifs qui lui reste de ne pas désespérer entièrement de l’être humain, que de retrouver sans cesse, dans tous les temps, dans tous les pays, chez toutes les races, dans toutes les religions, la preuve de cette affirmation de l’Écriture : « L’Esprit souffle où il veut » (1943)

« Il était musulman et j’étais chrétien, dit Théodore Monod d’Amadou Hampâté Bâ. Mais nos convictions religieuses convergeaient vers la même direction ». Amadou Hampâté Bâ était né en 1900 à Bandiagara, au Mali, dans une famille aristocratique peule. Élevé, en tant que fils de chef, à ce qu’on appelait alors « l’école des otages », dont il s’enfuira, il finit par être envoyé après bien des vicissitudes au Burkina Faso comme humble fonctionnaire. Mais lorsqu’il rentre à Bamako, en 1933, c’est pour une longue retraite spirituelle auprès de Tierno Bokar dont il consigna par écrit l’enseignement ésotérique. Cinq ans plus tard, il en remettra le manuscrit à Théodore Monod qui, en 1942, sauvera Amadou Hampâté Bâ de l’exil, en France cette fois, et peut-être d’un danger plus grand, en le nommant à la section Ethnologie de l’IFAN, à Dakar. Commence alors une carrière universitaire où il s’efforce de recueillir quantité de traditions orales – ce qui constituera son grand ouvrage sur l’Empire peul du Macina. En 1951, il passe un an en France et se lie d’amitié avec Marcel Griaule et Louis Massignon. En 1958, au moment de l’indépendance du Mali, il fonde un Institut de Sciences humaines, et surtout en 1960, il est délégué du Mali auprès de l’UNESCO dont il est élu deux ans plus tard, et pour huit ans, membre du Conseil exécutif. C’est en 1962, à la tribune de l’UNESC0 qu’il aura cette formule souvent rapportée : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Il passera les dernières années de sa vie à écrire – ses romans sont tous disponibles – et à travailler au rapprochement entre l’islam et le christianisme. Il meurt en 1990.

Amadou Hampâté Bâ était musulman, membre de la confrérie islamique Tidjaniya et disciple de ce Tierno Bokar à qui Théodore Monod vouait tant d’admiration. Il est vrai que l’enseignement du Sage de Bandiagara ne pouvait que le séduire : « Je ne m’enthousiasme que pour la lutte qui a objet de vaincre en nous nos propres défauts. Cette lutte n’a rien à voir, hélas, avec la guerre que se font les fils d’Adam au nom d’un Dieu qu’ils déclarent aimer beaucoup, mais qu’ils aiment mal, puisqu’ils détruisent une partie de son œuvre », ou encore : « En vérité, une rencontre des vérités essentielles des diverses croyances qui se partagent la terre pourrait se révéler d’un usage religieux vaste et universel. Peut-être serait-elle plus conforme à l’Unité de Dieu, à l’unité de l’esprit humain et à celle de la Création tout entière ». Mais ce qui bouleversait Théodore Monod était que Tierno Bokar qui avait vécu dans une province reculée du Mali tînt des propos identiques à ceux de certains auteurs chrétiens d’Europe. Il disait alors de ces « rapprochements de l’esprit » qu’ils « confondent l’imagination et démontrent que le progrès moral et spirituel n’est pas l’apanage d’un siècle ou d’une race. »

Pour en revenir à Amadou Hampâté Bâ, sa personnalité le rapproche de celle d’un Massignon ou de Théodore Monod : il était « inclassable » lui aussi : « Je suis, disait-il, à la fois religieux, poète peul, traditionaliste, initié aux sciences secrètes peule et bambara, historien, linguiste, ethnologue, sociologue, théologien, mystique musulman, arithmologue et arithmosophe ». Il portait aussi sur l’influence occidentale au Mali (l’ancien Soudan) et en Afrique en général, un regard très critique, de son point de vue de traditionaliste : « Déjà au temps de la colonisation, commença le travail de sape de l’éducation traditionnelle. On lutta par tous les moyens aussi bien contre les écoles coraniques que contre les ateliers de métiers traditionnels qui, en fait, étaient des centres de transmission de tout un ensemble de connaissances, aussi bien techniques et scientifiques que symboliques et culturelles, voire métaphysiques ». Sans doute sa fréquentation a-t-elle permis à Théodore Monod de prendre conscience très tôt de ce problème fondamental : « Il n’y avait pas, comme dans notre société moderne, le sacré d’un côté et le profane de l’autre. Tout était lié, parce que tout reposait sur le sentiment profond de l’unité de la vie, de l’unité de toutes choses au sein d’un univers sacral où tout était interdépendant et solidaire. »

Traditionaliste, Amadou Hampâté Bâ affirmait aussi: « On se condamne à ne rien comprendre à l’Afrique traditionnelle si on l’envisage à partir d’un point de vue profane. » Cette réflexion pose un autre problème qui est celui de la compréhension mutuelle entre les cultures et les religions et, par conséquent, du dialogue ou de l’absence de dialogue entre elles. La connaissance de l’autre implique, en effet, d’adopter le point de vue de l’autre, - c’est ce qu’on appelle « le décentrement mental » -, de le connaître tel que lui-même se connaît, ou, en d’autres termes, de se rapprocher de lui, non en soi-même, mais en lui, faute de quoi on ne le comprend qu’à travers soi-même, ce qui est la pire manière de dialoguer. Ce qui est vrai pour le dialogue entre les cultures, l’est également pour la rencontre entre les religions. Mais elle implique en plus un respect mutuel qui est plutôt une sympathie au sens étymologique du terme. Elle implique un certain regard porté sur l’autre que Amadou Hampâté Bâ définissait ainsi, à la suite de Tierno Bokar : « Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité, et non pas dire : « Toute la vérité est à moi, à mon pays, à ma race, à ma religion ! » Non ! La vérité ne peut être nulle part entière. On ne peut pas la saisir, parce que la Vérité, c’est Dieu ». On ne peut douter que Théodore Monod a pratiqué le « décentrement mental » pour entrer en dialogue avec les autres cultures – par exemple, avec ces nomades à qui il portait beaucoup d’admiration – et avec les autres religions. Mais c’est surtout qu’il estimait que, indubitablement, le dialogue entre les hommes, à la hauteur de leur humanité, ou entre les religions, tel qu’il devrait être, est d’abord un dialogue du cœur et de l’Esprit.


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Jean Borella, Georges Vallin (1921-1983), (note de lectura)

Paru dans René Guénon, Cahiers de l’Herne, 1985.

Georges Vallin est mort le 9 août 1983, après quelques mois d’une terrible maladie.

Né à Brumath, dans le Bas-Rhin, le 1er janvier 1921. Baccalauréat de philosophie en 1939. Licence de lettres classiques (latin-grec en juin 1940, littérature française en novembre 1941). Abandonne les lettres pour la philosophie. En novembre 43 passe un Certificat de psychologie à la Sorbonne et soutient un Diplôme d’études supérieures sur l’Imagination esthétique et l’Imagination transcendentale dans la philosophie de Kant.

Agrégé en philosophie dès juin 1945. Assistant à la faculté des lettres de Nancy dès 1950. Il crée un enseignement de sanskrit à Nancy. Il quitte l’université de Nancy II pour celle de Lyon II en 1980.

L’œuvre de Georges Vallin comprend trois livres et des articles. Sa thèse principale, Etre et Individualité (P.U.F., 1959) se situe dans le prolongement de la pensée kierkegaardienne. Il a eu l’intuition des structures temporelles de la conscience moderne. “Cherchant à fonder une ontologie de l’être individuel, il lui apparut, en une longue intuition, que, relativement à cette requête, la conscience moderne – et donc l’histoire de la philosophie moderne – s’ordonnait selon trois attitudes fondamentales: une visée objectivante et cosmologique, dont la temporalité se ramène au déroulement d’un devenir purement rationnel, mais qui ignore la singularité (Aristote, Spinoza, Hegel, parmi d’autres); une visée esthétique, qui privilégie les données immédiates, le vécu intuitif, dont la temporalité se déploie entre les catégories de l’instant et celle de la durée imprévisible, où l’individu s’éprouve et se perd dans la jouissance ou la création; une visée négative enfin, dans laquelle l’individu ne se conquiert qu’en refusant aussi bien le monde objectif de la première visée que celui du vécu possessif de la deuxième. Ici, la temporalité est saisie comme le lieu de notre échec, de notre mort, de notre néant: la singularité de l’être individuel est découverte comme un vide. Cette dialectique devait conduire à un fondement de type kierkegaardien: c’est sa relation à la transcendance du Tout-Autre qui confère à la subjectivité la possibilité de se définir négativement.” (p. 412)

Dans les années 1949-1950, Georges Vallin découvre les œuvres de René Guénon, ce qui marque un changement majeur dans sa réflexion. “C’est Guénon, en effet, qui lui communiqua la doctrine de la métaphysique non dualiste, c’est-à-dire de l’Advaita-vada de Shankara. Son intelligence en fut ineffaçablement «brûlée». On peut dire que désormais son discours philosophique, écrit ou parlé, ne fut plus qu’une émanation de cette grande lumière reçue, comme s’il pensait toujours en sa présence.” (p. 412-413) La Perspective métaphysique (P.U.F., 1959) est la synthèse de sa pensée, et occupe une place unique dans la littérature philosophique de notre temps.

Sur l’homme: “Cet homme aux exceptionnelles facultés d’accueil, dont le temps fut souvent dévoré par les rencontres amicales, les entretiens avec des étudiants toujours assurés d’être entendus, cet homme ouvert à tous les courants intellectuels, esthétiques ou politiques de notre temps, même les plus «antitraditionnels», disposé à les justifier et à les accepter autant qu’il lui paraissait légitime de le faire, bref, le contraire d’un doctrinaire ou d’un dogmatique, cet homme était aussi d’une douce inflexibilité pour tout ce qui regardait l’essentiel de sa doctrine métaphysique. D’où un mélange, parfois déroutant, d’audace et de modestie.” (p. 413)


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Amadou Hampâté Ba, Lettre ouverte à la Jeunesse, (texte intégral)

Amadou Hampâté Ba a, à l'occasion de la journée internationale de la Jeunesse en 1985, adressé à la Jeunesse la lettre ci-après :

Mes chers cadets,

Celui qui vous parle est l'un des premiers nés du vingtième siècle. Il a donc vécu bien longtemps et, comme vous l'imaginez, vu et entendu beaucoup de choses de par le vaste monde. Il ne prétend pas pour autant être un maître en quoi que ce soit. Avant tout, il s'est voulu un éternel chercheur, un éternel élève, et aujourd'hui encore sa soif d'apprendre est aussi vive qu'aux premiers jours.

Il a commencé par chercher en lui-même, se donnant beaucoup de peine pour se découvrir et se bien connaître en son prochain et l'aimer en conséquence. Il souhaiterait que chacun de vous en fasse autant.

Après cette quête difficile, il entreprit de nombreux voyage à travers le monde : Afrique, Proche-Orient, Europe, Amérique. En élève sans complexe ni préjugés, il sollicita l'enseignement de tous les maîtres et tous les sages qu'il lui fut donné de rencontrer. Il se mit docilement leur à écoute. Il enregistra fidèlement leurs dires et analysa objectivement leur leçon, afin de bien comprendre les différents aspects de leur comportement. Bref, il s'efforça toujours de comprendre les hommes, car le grand problème de la vie, c'est la MUTUELLE COMPREHENSION.

Certes, qu'il s'agisse des individus, des nations, des races ou des cultures, nous sommes tous différents les uns les autres ; Mais nous avons tous quelque chose de semblable aussi, et c'est cela qu'il faut chercher pour pouvoir se reconnaître en l'autre et dialoguer avec lui. Alors, nos différences, au lieu de nous séparer, deviendront complémentaires et sources d'enrichissement mutuel.

De même que la beauté d'un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde. Combien ennuyeux et monotone serait un monde uniforme où tous les hommes, calqués sur un même modèle, penseraient et vivraient de la même façon ! N'ayant plus rien à découvrir chez les autres, comment s'enrichirait-on soi-même ?

A notre époque si grosse de menaces de toutes sortes, les hommes doivent mettre l'accent non plus sur ce qui les sépare, mais sur ce qu'ils ont de commun, dans le respect de l'identité de chacun. La rencontre et l'écoute de l'autre sont toujours plus enrichissantes, même pour l'épanouissement de sa propre identité, que les conflits ou les discussions stériles pour imposer son propre point de vue. Un vieux maître d'Afrique disait : il y a "ma" vérité et "ta" vérité, qui ne se rencontreront jamais. "LA" Vérité se trouve au milieu. Pour s'en approcher, chacun doit se dégager un peu de "sa" vérité pour faire un pas vers l'autre…

Jeunes gens, derniers-nés du vingtième siècle, vous vivez à une époque à la fois effrayante par les menaces qu'elle fait peser sur l'humanité et passionnante par les possibilités qu'elle ouvre dans le domaine des connaissances et de la communication entre les hommes. La génération du vingt et unième siècle connaître une fantastique rencontre de races et d'idées. Selon la façon dont elle assimilera ce phénomène, elle assurera sa survie ou provoquera sa destruction par des conflits meurtriers.
Dans ce monde moderne, personne ne peut plus se réfugier dans sa tour d'ivoire. Tous les Etats, qu'ils soient forts ou faibles, riches ou pauvres, sont désormais interdépendants, ne serait-ce que sur le plan économique ou face aux dangers d'une guerre internationale. Qu'ils le veuillent ou non, les hommes sont embarqués sur un même radeau : qu'un ouragan se lève, et tout le monde sera menacé à la fois. Ne vaut-il pas mieux avant qu'il ne soit trop tard ?

L'interdépendance même des Etats impose une complémentarité indispensable des hommes et des cultures. De nos jours, l'humanité est comme une grande usine où l'on travaille à la chaîne : Chaque pièce, petite ou grande, a un rôle défini à jouer qui peut conditionner la bonne marche de toute l'usine.

Actuellement, en règle générale, les blocs d'intérêt s'affrontent et se déchirent. Il vous appartiendra peut-être, ô jeunes gens, de faire émerger peu à peu un nouvel état d'esprits, d'avantage orienté vers la complémentarité et la solidarité, tant individuelle qu'internationale. Ce sera la condition de la paix, sans laquelle, il ne saurait y avoir de développement.

Je me tourne maintenant vers vous, jeunes africains noirs. Peut-être certains d'entre vous se demandent-ils si nos pères avaient une culture, puisqu'ils n'ont pas laissé de livre ? Ceux qui furent pendant si longtemps nos maîtres à vivre et à penser n'ont-ils pas presque réussi à nous faire croire qu'un peuple sans écriture est un peuple sans culture ? Mais, il est vrai que le premier soin de tout colonisateur quel qu'il soit (à toutes les époques et d'où qu'il vienne) a toujours été de défricher vigoureusement le terrain et d'en arracher les cultures locales afin de pouvoir y semer à l'aise ses propres valeurs.

Heureusement, grâce à l'action de chercheurs tant africains qu'européens, les opinions ont évolué en ce domaine et l'on reconnaître aujourd'hui que les cultures orales sont des sources authentiques de connaissances et de civilisation. La parole n'est-elle pas, de toute façon, mère de l'écrit, et ce dernier n'est-il pas autre chose qu'une sorte de photographie du savoir et de la pensée humaine ?

Les peuples de race noire n'étant pas des peuples d'écriture ont développé l'art de la parole d'une manière toute spéciale. Pour n'être pas écrite, leur littérature n'en est pas moins belle. Combien de poèmes, d'épopées, de récits historiques et chevaleresques, de contes didactiques, de mythes et de légendes au verbe admirable se sont ainsi transmis à travers les siècles, fidèlement portés par la mémoire prodigieuse des hommes de l'oralité, passionnément épris de beau langage et presque tous poèmes !

De toute cette richesse littérature en perpétuelle création, seule une petite partie a commencé d'être traduite et exploitée. Un vaste travail de récolte reste encore à faire auprès de ceux qui sont les derniers dépositaires de cet héritage ancestral hélas en passe de disparaître. Quelle tâche exaltante pour ceux d'entre vous qui voudront s'y consacrer !

Mais la culture, ce n'est pas seulement la littérature orale ou écrite, c'est aussi et surtout un art de vivre, une façon particulière de se comporter vis-à-vis de soi-même, de ses semblables et de tout le milieu naturel ambiant. C'est une façon particulière de comprendre la place et le rôle de l'homme au sein de la création.
La civilisation traditionnelle (je parle surtout de l'Afrique de la savane au Sud du Sahara, que je connais plus particulièrement) était avant tout une civilisation de responsabilité et de solidarité à tous les niveaux. En aucun cas un homme, quel qu'il soit, n'était isolé. Jamais on n'aurait laissé une femme, un enfant, un malade ou un vieillard vivre en marge de la société, comme une pièce détachés. On lui trouvait toujours une place au sein de la grande famille africaine, où même l'étranger de passage trouvait gîte et nourriture. L'esprit communautaire et le sens du partage présidaient à tous les rapports humains. Le plat de riz, si modeste fût-il, était ouvert à tous.

L'homme s'identifiait à sa parole, qui était sacrée. Le plus souvent, les conflits se réglaient pacifiquement grâce à la "palabre" : "Se réunir pour discuter", dit l'adage, "c'est mettre tout le monde à l'aise et éviter la discorde". Les vieux, arbitres respectés, veillaient au maintien de la paix dans le village. "Paix", "La paix seulement !", Sont les formules-clé de toutes les salutations et des religions traditionnelles était l'acquisition, par chaque individu, d'une totale maîtrise de soi et d'une paix extérieure. C'est dans la paix et dans la paix seulement que l'homme peut construire et développer la société, alors que la guerre ruine en quelques jours ce que l'on a mis des siècles à bâtir.

L'homme était également considéré comme responsable de l'équilibre du monde naturel environnant. Il lui était interdit de couper un arbre sans raison, de tuer un animal sans motif valable. La terre n'était pas sa propriété, mais au dépôt sacré confié par le créateur et dont il n'était que le gérant. Voilà une notion qui prend aujourd'hui toute sa signification si l'on songe à la légèreté avec laquelle les hommes de notre temps épuisent les richesses de la planète et détruisent ses équilibres naturels.

Certes, comme toute société humaine, la société africaine avait aussi ses tares, ses excès et ses faiblesses. C'est à vous jeunes gens et jeunes filles, adultes de demain, qu'il appartiendra de laisser disparaître d'elles-mêmes les coutumes abusives, tout en sachant préserver les valeurs traditionnelles positives. La vie humaine est comme un grand arbre et chaque génération est comme un jardinier. Le bon jardinier n'est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait élaguer les branches mortes et, au besoin, procéder judicieusement à des greffes utiles. Couper le tronc serait se suicider, renoncer à sa personnalité propre pour endosser artificiellement celle des autres, sans y parvenir jamais tout à fait. Là encore, souvenons-nous de l'adage : "il flottera peut-être, mais jamais il ne deviendra caïman !".

Soyez, jeunes gens, ce bon jardinier qui sait que, pour croître en hauteur et étendre ces branches dans les directions de l 'espace, un arbre a besoin de profondes et puissantes racines. Ainsi enracinés en vous-mêmes vous pouvez sans crainte et sans dommage ouvrir vers l'extérieur, à la fois pour donner et pour recevoir.

Pour ce vaste travail, deux outils vous sont indispensables : tout d'abord, l'approfondissement et la préservation de vos langues maternelles, véhicules irremplaçables de nos cultures spécifiques ; ensuite, la parfaite connaissance de la langue héritée de la colonisation (pour nous la langue française), tout aussi irremplaçable, non seulement pour permettre aux différentes ethnies africaines de communiquer entre elles et de se mieux connaître, mais aussi pour nous ouvrir sur l'extérieur et nous permettre de dialoguer avec les cultures du monde entier.
Jeunes gens d'Afrique et du monde, le destin a voulu qu'en cette fin de vingtième siècle, à l'aube d'une ère nouvelle, vous soyez comme un pont jeté entre deux mondes : celui du passé, où de vieilles civilisations n'aspirent qu'à vous léguer leurs trésors avant de disparaître, et celui de l'avenir, plein d'incertitudes et de difficultés, certes, mais riche aussi d'aventures nouvelles et d'expériences passionnantes. Il vous appartient de relever le défi et de faire en sorte qu'il y ait, non rupture mutilante, mais continuation sereine et fécondation d'une époque par l'autre.

Dans les tourbillons qui vous emporteront, souvenez-vous de nos vieilles valeurs de communauté, de solidarité et de partage. Et si vous avez la chance d'avoir un plat de riz, ne le mangez pas tout seul !
Si les conflits vous menacent, souvenez-vous des vertus du dialogue et de la palabre !

Et lorsque vous voulez vous employez, au lieu de consacrer toutes vos énergies à des travaux stériles et improductifs, pensez à revenir vers notre Mère la terre, notre seule vraie richesse, et donnez-lui tous vos soins afin que l'on puisse en tirer de quoi nourrir tous les hommes. Bref, soyez au service de la vie, sous tous ses aspects !

Certains d'entre vous diront peut-être : " c'est trop nous demander ! Une telle tâche nous dépasse ! ". Permettez au vieil homme que je suis de vous confier un secret : de même qu'il n'y a pas de " petit incendie (tout dépend de la nature du combustible rencontré), il n'y a pas de petit effort. Tout effort compte, et l'on ne sait jamais, au départ de quelle action apparemment modeste sortira l'événement qui changera la face des choses. N'oubliez pas que le roi des arbres de la savane, le puissant et majestueux baobab, sort d'une graine qui, au départ, n'est pas plus grosse qu'un tout petit grain de café…


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